Casse-pipecover

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«-Meheu, c’est le bordel votre poste ! Le désordre et l’anarchie ! Et tout de suite une rafale d’injures, de menaces, avec forts rotements. Je pouvais pas lui voir bien les yeux à ce Rancotte à cause de la lampe fumeuse, un tison, et puis surtout de son képi, en avant, en éventail, une viscope extravagante.
Il s’est retourné pour prendre ma feuille… Il a lu mon nom… Ça l’a fait grogner aussi:
«Munnh! Mmrah!…» Comme ça. Il a reboutonné sa tunique. Il devait être à pioncer là-haut dans une autre cagna… Il se dandinait un peu en mirant ma feuille de biais en travers, comme si je la lui donnais falsifiée. Il grognait toujours…
Sûrement que c’était une tête de lard, j’en avais vu déjà beaucoup, moi, des figures rébarbatives, mais celui-là il était fadé comme impression de la pire vacherie. Ses joues étaient comme injectées de petites veines en vermicelles, absolument cramoisies, des pommettes à éclater. Les petites moustaches, toutes luisantes, pointues et collées des bouts… Il se mâchonnait un mégot dans le coin de la lèvre… Je l’énervais évidemment… Il allait me dire quelque chose… Il soufflait fort de tout son nez comme un chien. Quand une question lui a passé d’un seul coup… comme ça brutalement…
– Et la poudrière, Le Meheu ? Vous y pensez pas ? Non ? Des fois ?»

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C’est un roman digne des meilleures descentes aux Enfers. Qui commence, comme c’est souvent le cas, par un portail terrifiant, énorme, dantien ou dantesque, comme on voudra. «L’heure venait juste de sonner… J’avais attendu devant la grille longtemps. Une grille qui faisait réfléchir, une de ces fontes vraiment géantes, une treille terrible de lances dressées comme ça en plein noir». Mais il n’y a pas de Virgile pour venir balader Ferdinand d’une bolge à l’autre: seulement des officiers braillant, dégueulant leur magma de jurons et leurs déluges de menaces. Pas non plus de Béatrice étendue sur une divine ottomane, attendant que l’initié revienne en sueur des cachots: dehors c’est la nuit d’encre, le plein noir.
L’histoire est presque insignifiante: un épisode de la vie militaire, un peu cocasse sans être en-lui-même romanesque. C’est qu’il fallait bien l’insignifiance d’une anecdote de bidasse pour que se révèle le Céline magicien, transformant le propos de table ou l’historiette cradingue en une boîte de Pandore. Une littérature du presque rien, qui finit en hilarant cauchemar.
Et pas question de rester spectateur: c’est en lisant Casse-pipe qu’on finit par trouver Dante un brin irritant, ou plutôt un peu tiède, dans ses façons de spectateur. Il regarde, il questionne, et parfois même, submergé, défaille, comme une vierge aux gladiateurs… On préférerait que sa position de voyeur infernal assume ses pulsions oculaires jusqu’à atteindre la Clara du Jardin des supplices de Mirbeau; qu’il ne cache pas l’extraordinaire recharge libidinale du sang et des cris pour celui qui les recueille depuis son siège. «Mais moi aussi, je pâlis … Moi aussi je tremble … Sans ça, je ne m’amuserais pas … Alors, tu me crois méchante ?…». Au moins, la succube Clara trouve un usage des plus pratiques à son canotage sur hémoglobine: attiser le feu pulsionnel qui se consume dans de gigantesques amours post-traumatiques: «Que, le lendemain même, je n’eusse plus à moi ces yeux pâmés, ces lèvres dévoratrices, le miracle, chaque nuit, plus imprévu de ce corps aux formes divines, aux étreintes sauvages et, après les longs spasmes puissants comme le crime, profonds comme la mort, ces balbutiements ingénus, ces petites plaintes, ces petits rires, ces petites larmes, ces petits chants las d’enfant ou d’oiseau, était-ce possible?»  Dante n’avait pas autant d’excuses que Ferdinand dans ce passage sous silence du plaisir pris à l’horreur: pour ce dernier au moins, l’Enfer militaire ne laissait comme péché capital que celui de l’ivrognerie, lequel – on l’a souligné dans le billet sur Nord – est toujours étranger au narrateur célinien. Chez Céline, comme d’habitude, ce qui est «puissant comme le crime», c’est l’animal humain; et ce qui est «profond comme la mort», ce n’est pas l’inventive bagatelle, mais la nuit. Dévorante mais silencieuse, primordiale sans être utérine, c’est la ténèbre des espaces infinis pascaliens: elle met l’homme face à son insignifiance, elle lui renvoie dans la gueule son infinité gullivérienne, et baste ! Que l’humaine chose fasse avec ! Qu’on ne se méprenne pas en rappelant l’image – indépassable ! – de la nuit du Voyage: «Par là, où il montrait, il n’y avait rien que la nuit, comme partout d’ailleurs, une nuit énorme qui bouffait la route à deux pas de nous et même qu’il n’en sortait du noir qu’un petit bout de route grand comme la langue». Cette langue déroulée n’est pas la petite portion visible d’une rage maxillaire, celle d’une Nyx enragée. La nuit avale comme la baleine se gorge d’un plancton qu’elle ne voit même pas: elle bée, et l’infiniment petit se rue. Voilà tout.
Et là encore, avec cet art du grand écart qui dans le Voyage mettait l’infini à la portée des caniches, Céline offre aux affres métaphysiques le voisinage pathétique des insultes de garnison, des drames de relève. Un schibboleth oublié, et c’est la dérive nocturne sans terminus. Avec escale aux écuries, celles d’Augias, forcément – de l’Arcille, ici – dans lesquelles les hères uniformes se révèlent plus Dionysos qu’Hercules. On se cache sous le crottin, on picole et on pionce. On laisse l’Arcille, véritable Sisyphe à fourche, pourvoir aux fientes et à la piquette. On se fait tout petits lorsque passent en beuglant les forces gigantomachiques de la Nuit: le Rancotte maëlstrom du juron, les chevaux déchaînés qui ruent et s’échappent. Le «recoin de l’univers» pascalien défend ses centimètres à grands renforts de murailles de bouse. Saint Augustin avait la vue trop courte, il ne considérait le le coup d’envoi, lorsqu’il disait que «nous naissons entre la fiente et l’urine»: la belle affaire de s’émouvoir du conduit d’où l’on sort, lorsqu’on a un peu tâté du lieu où l’on arrive, et où l’on est bien obligé, un peu, de durer ! Pour Céline, c’est la vie entre fiente et juron, entre entre canassons mal débourrés et bestiaux galonnés qui se débourrent sur le bleu…

Nous disions ivrognes: chez Dante, c’est le troisième cercle de l’Enfer qui est l’éternelle villégiature de ceux qui étaient trop portés sur les plaisirs de la bouche. Et leur punition n’était autre que la fange, là aussi et… la pluie glaciale ! Avec Casse-pipe, on est en plein dedans ! «Sous les telles trombes de la flotte, rincées, fondues dissolues, c’étaient des paroles en bouillie qui retombaient dans le noir, mornes, flasques, ça réagissait pas du tout… Les tatanes elles bruitaient drôlement, des vraies pompes quand on rebouge un petit peu, qu’on est allé se planquer en face. Mais la pluie arrivait quand même». Inextricable supplice, déluge et merde, tout y est de «l’humide fléau» d’Aligheri, et comme Cerbère gueulant ses injonctions triple dose, Rancotte qui passe le régiment à la revue…

Alors, de Céline, de Dante, qui le pire ? Qui la palme infernale, le podium de la définitive catabase ? On se rappelle la question du pâle italien au sortir de la fosse à lards: «— Ô mon maître ! disais-je, la sentence suprême doit-elle aigrir ou tempérer les maux des réprouvés ? ou bien renaîtront-ils aux mêmes supplices ? — Écoute tes propres maximes, répondit le poète : La perfection d’un être est pour lui la mesure et du mal et du bien. Ces esprits malheureux seront toujours imparfaits, sans doute : mais, réunis au corps, ils s’uniront aussi à des douleurs nouvelles». Dante botte en touche: on attend pire, mais à mots couverts. En attendant, c’est un doigt timide qui pointe vers l’unilatéral Ragnarok, et là, les réprouvés déjà pas bien chanceux en reprendront une belle couche – mais en attendant, silence… Céline, lui, ne pas pas vraiment dans la douce anticipation, dans l’allusion voilée, l’à-venir à scruter dans la transparence du papier-Bible. Les corps, c’est ici et tout de suite qu’ils sont unis à l’âme, et tous en selle(s)! Liés par le contrat militaire et l’humaine condition. Pas besoin d’attendre le milieu de la course et la forêt obscure. Un cercle vous attend forcément, et pas besoin de Charon pour le rejoindre. «Vous êtes embarqué»

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«La vie, sans les maux qui la rendent grave, est un hochet d’enfant».
-Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe.

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On pourrait croire que pour Céline, il n’est pas de maux assez graves pour bannir le rire. Même dans les pires situations, même limitrophe des lynchages que masque le bruit des bombes, l’écrivain n’est jamais assez en danger pour revêtir l’esprit sérieux et inquiet de celui qui s’apprête à jouer sa peau.  Jamais on n’est assez proche des hyènes pour se dispenser de leur emprunter leur rire. D’ailleurs, l’ennemi aussi rit à gorge déployée, se délectant d’avance de vous trouer le bide: Céline coincé dans le château de Zornhof ne se méfie jamais tant des hommes que lorsqu’ils se moquent, comme si le rire appelait le sang.
C’est que cet opus – le second de la «trilogie allemande» – déroule mieux que jamais une voie étroite séparant la raison vacillante de la folie. Difficile de faire meilleur portrait de l’homme que celui qui est brossé ici: où dans les déluges constants de «phosphore», les hommes que l’on croise ne sombrent pas dans une animalité barbare, mais s’agrippent de toutes leurs forces – sans donner l’impression d’effort – à une raison qui part en dentelle de misère. C’est la folie du juge, ancien coiffeur pour femmes, qui débarque en grandes pompes militaires pour enregistrer trois décès en plein milieu d’une pagaille sans nom; folie d’un pasteur condamné parce qu’il entretenait une ruche à miel sur un terrain militaire; folie du maître du domaine qui affame ses invités et son chien pour renvoyer une image de privation, alors que lui et les siens se gavent en secret, dans leurs chambres, des réserves infinies que le château dissimule. Folie d’Harras, médecin S.S. débonnaire et jamais inquiet qui se constitue une caverne d’Ali Baba de denrées alimentaires et de cigarettes. Celle des déportés français qui haïssent les collabos, et qui finissent promus responsable du domaine, pour leur plus grand plaisir…
Qu’on ajoute à cette tempête dans le verre d’eau de Zornhof une armée d’oies intouchables qui cernent les hommes comme une nature hostile toute prête à reprendre ses droits sur des hommes déjà bien occupés à s’entre-déchirer, et l’on se retrouve avec la plus hilarante des apocalypses.

Je venais de retrouver Céline après l’avoir laissé à Féerie pour une autre fois (I & II), et entre les deux, le passage est loin d’être aisé. Féerie, c’est l’apocalypse du temps dilaté; c’est d’abord le discours qui enfle aux dimensions de l’univers (Féerie I), puis l’expérience d’une durée infiniment distendue alors que l’on bombarde Paris (Féerie II), délire hyper-impressionniste sur fond de naufrage urbain. Nord, c’est forcément le retour à une écriture moins dense, plus narrative, plus facile sans doute pour le lecteur qui n’est pas littéralement terrassé par les fulgurances sans fin du «scalpel de mage» célinien. C’est aussi le retour de la verve moraliste, quasi-absente de Féerie, et qui ici, pourrait donner lieu à une savoureuse anthologie dont j’ai commencé le relevé. Féerie, c’était le roman du style absolu; et si Nord n’abandonne pas ce style, il opère tout de même un retour marqué à la «comédie humaine».

Et s’il est infiniment drôle, ce texte ne le doit pas à ses jugement sur la nature humaine, qui n’est guère épargnée. L’homme moderne, en guerre mieux que n’importe quand, manifeste ici sa filiation avec les antiques assoiffés de sang et de sexe, dont il est le digne héritier lorsqu’il daigne se défaire de son déguisement de mouton. Les gladiateurs et les jeux, les exécutions publiques qui agitent les pires passions, sont des motifs récurrents:

«Oui !… on a mis trois heures… il m’avait prévenu de l’endroit, du pittoresque… exact!… trois… quatre places Vendôme, mettez dans une sous-préfecture, ce qu’il fallait à Frédéric pour faire manœuvrer ses canailles… et aussi les exécutions!… on pouvait voir de toutes les fenêtres, la manœuvre, à la baguette, et aussi le bourreau fonctionner… rouer… du spectacle!… joliment mille fois plus réjouissant que nos pauvres branlettes en salles obscures… votre peuple heureux!… pioupious au pas! tous les auteurs vous le diront, qu’ont tant de mal que le trèpe arrive… à se faire applaudir par trois rangs d’orchestre… et n’est-ce pas après quels tapages!… partouses, placards à la une, strip-tease d’ouvreuses, pancraces de grooms!… nib!… vous pouvez rien faire venir qu’au sang, boyaux hors… à la vérité!… vivisection!… tripes plein de plateau!… l’agonie, voilà! qui qu’est pas gladiateur ennuie ! et gladiateur éventré!… au spasme !…»

Sous le vernis de l’homme civilisé se cache toujours un monstre affamé, que les plus fins peuvent déjà voir venir dans des signes avant-coureurs.

«l’humanité est à ce prix, existe seulement, qu’elle se sente vertueuse, pure, aimable, coupable au plus de trop bon coeur, de pas vous avoir fait brancher, équarrir, l’heure propice… coupable que vous existiez là! encore !»

Certains ont récemment avancé le rapprochement entre Platon et Céline – R. Enthoven dans son émission du Gai savoir consacrée à l’arrivée à New-York, dans le Voyage; S. Kanony également, dans son récent article pour «Spécial Céline» n°17 – le second constituant une inversion du premier. La caverne des ombres devient la caverne fécale, non plus pâle reflet de la vérité, mais vérité d’une réalité illusoire. On peut, ce me semble, envisager ce rapport par un autre bout qui n’est pas sans intérêt. Rappelons quelques passages du Banquet:

«Eh bien , voyons, dit-il, comment boire sans nous incommoder. Pour moi je déclare que je suis encore fatigué de la débauche d’hier, et j’ai besoin de respirer un peu, ainsi que la plupart de vous, ce me semble ; car hier vous étiez des nôtres. Avisons donc à boire sans inconvénient.

— Tu me fais grand plaisir , dit Aristophane, de vouloir qu’on se ménage; car je suis un de ceux qui se sont le moins épargnés la nuit passée.

— Que je vous aime de cette humeur, dit Éryximaque, fils d’Acumènos. Il ne reste plus qu’à savoir où en est Agathon .

— Où vous en êtes, dit-il, pas très-fort.

 —Tant mieux pour moi, reprit Éryximaque, si vous autres braves vous êtes rendus ; tant mieux pour Aristodème, pour Phèdre et pour les autres, qui sommes de petits buveurs. Je ne parle pas de Socrate, il boit comme il veut; il lui sera donc indifférent quel parti on prendra».

Et à la toute fin:

«Éryximaque, Phèdre et quelques autres s’en retournèrent chez eux, ajouta Aristodème: pour lui, le sommeil le prit, et il resta longtemps endormi ; car les nuits étaient longues en cette saison. Il s’éveilla vers l’aurore, au chant du coq, et en ouvrant les yeux il vit que les autres convives dormaient ou s’en étaient allés. Agathon, Aristophane et Socrate étaient seuls éveillés , et buvaient tour à tour de gauche à droite dans une large coupe. En même temps Socrate discourait avec eux. Aristodème ne pouvait se rappeler cet entretien, dont il n’avait pas entendu le commencement à cause du sommeil qui l’accablait encore ; mais il me dit en gros que Socrate força ses deux interlocuteurs à reconnaître qu’il appartient au même homme de savoir traiter la comédie et la tragédie, et que le vrai poète tragique qui l’est avec art est en même temps poète comique. Forcés d’en convenir, et ne suivant plus qu’à demi la discussion, ils commençaient à s’assoupir. Aristophane s’endormit le premier, ensuite Agathon, comme il était déjà grand jour. Socrate, les ayant ainsi endormis tous les deux, se leva et sortit avec Aristodème, qui l’accompagna selon sa coutume: il se rendit au lycée, et, après s’être baigné, y passa tout le reste du jour comme à l’ordinaire, et ne rentra chez lui que vers le soir pour se reposer.»

Dans le Banquet, Socrate est présenté comme celui qui est toujours sobre, qu’il boive ou qu’il s’abstienne. Il est celui qui ne laisse jamais une ivresse avoir le dessus sur sa raison – parce que la seule ivresse qu’il tolère est justement celle de la raison qui est portée amoureusement vers le Bien. Cela fait de lui un point inamovible, toujours égal, toujours attentif, toujours aux aguets, alors qu’autour de lui passent et s’agitent les opinions, les débauches et les folies des hommes.

Or, c’est une chose que Nord a en commun avec Féerie: les deux textes nous fournissent l’occasion de remarquer que Céline s’abstient de toute ivresse, même au milieu de beuveries ahurissantes. Ainsi dans Nord:

«je vous ferai remarquer: je ne touche à rien !… je ne m’enivre pas!… que les autres s’abreuvent, pas moi, pas moi!…»

Et chaque fois, la discrète revendication de sobriété du narrateur sonne comme un scrupule qui n’est pas étranger à la mission du chroniqueur, du mémorialiste: pour enregistrer les faits, il faut avoir l’esprit clair, l’œil vif. Ceux qui n’ont souci que de leur carcasse et de leurs appétits peuvent bien s’emplir de champagne jusqu’à s’écrouler, et roupiller entre cratères et massacres. Mais celui qui consigne doit être irréprochable. Évidemment, il faut pister jusqu’où mène ce scrupule: il définit une position du narrateur chez Céline qui est saisissable sous bien des aspects, tous complémentaires. Déjà, le narrateur est comme le médecin qui traverse les contrariétés de la chair, chez lui-même et les autres, avec la hauteur de celui qui sait, et qui peut. Médecin et patient ne sont pas égaux dans le rapport à la maladie, à la blessure, qu’elle soit physique ou psychologique. Le médecin incarne la solidité du savoir face à des corps qui s’étiolent et qui implorent pour leur conservation. Ensuite, c’est la solitude du paria poursuivi par la meute: celui qui poursuit peut se laisser tout entier consumer par le besoin de vengeance, par la soif de sang, mais celui qui est poursuivi ne peut en aucun cas se payer le luxe de céder aux diverses formes d’ivresse: haine, panique, désespoir… Solitude du mémorialiste, enfin, à la fois juge et peintre de ses souvenirs. C’est là qu’il peut se laisser aller à cette seule syncope inoffensive qu’est l’humour, comme Casanova dans son château en Bavière. Solitude, encore, du moraliste qui consigne tout ce que sa sobriété lui fait voir des ivresses des hommes. Enfin, solitude de celui à qui le désastre n’ôte pas tout sentiment de responsabilité: la fin de Nord nous donne à lire un curieux passage, où l’acteur Le Vigan, pris d’un coup de folie, avoue au juge un meurtre qu’il n’a pas commis. Céline, comme en bien d’autres endroits, se révèle le garant, le responsable de tous ceux qui l’entourent:

«La Vigue gueule plus, il a repris son expression «homme de nulle part»… et sa loucherie…
«Sie nehmen ihn mit ?»
Il me crie…
«Ja! ja! ja!»
Je suis catégorique, certainement je le prends avec moi!
«Sie sind veranrwortlich ?»
Bien sûr que je suis responsable!
«Sicher! sicher!»
Marie-Thérèse vient à mon aide, elle a peur que j’aie pas compris…
«Il vous a demandé si vous le prenez avec vous?
– Oui! oui Mademoiselle!… parfaitement d’accord!… mille grâces! et la responsabilité! de tout, d’abord, je suis responsable!»

Céline personnage de son propre récit se présente alors comme celui qui porte seul la responsabilité des autres. Et dans tout le roman, il sera toujours celui qui garde les plans, les idées, les informations importantes par-devers lui. Pour ne pas compliquer les choses … ne pas accabler ses proches, incapables de prendre en charge leurs paroles et leurs destinées. C’est la solitude extrême de celui qui porte moralement les autres sur ses épaules. C’est cette responsabilité qui interdit l’ivresse, car on peut manquer à son devoir pour soi-même, mais pas pour les autres. Comme Socrate qui ne manquait jamais au devoir de corriger et de questionner ceux dont il sentait avoir maïeutiquement la charge. C’est quasiment sur cette note que se finit Nord, avec cette confidence étrange de médecin à médecin:

«Harras me prévient…
«Vous savez confrère, nous, nous ne pourrons pas dormir!… nous pas de thébaïne!… nous, caféine!… nous, là!… attendre!
– Mais je n’avais pas envie de dormir, cher Harras! pas du tout!… du tout!»

L’insomnie figurant – chacun l’expérimente un jour ou l’autre – la forme dernière et la plus corporelle de la responsabilité… «Prenez garde, veillez et priez; car vous ne savez quand le temps viendra».(Marc XIII, 33)

Céline Meudon Juillet 1960copie

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La nature, c’est bien connu, boucle son ouvrage en y allant de son petit cycle, répétitif à souhait, nous fournissant nos petits repères, avec juste la dose de modulations pour qu’on n’aie pas trop l’impression qu’elle nous arnaque un peu, à ne pas trop s’esquinter en matière de nouveauté. Heureusement – renchérissons – il y a la culture, la belle opposition canonique entre l’éternel besogne du cosmos et la petite destinée créatrice de l’homme; la culture, elle, ce n’est pas la feignasse Mère Nature, elle n’a pas son petit programme. Elle nous emporte vers le progrès à coup de neurones en surchauffe et de mains dans le cambouis, elle saute sans faiblir sur la marelle de l’espace-temps, et si on ne sait pas avec certitude où se situe le dernier arrêt, on lui fait au moins confiance pour ce qui est de l’impératif d’originalité: le futur a toujours ses petites voies à lui pour nous surprendre, il nous déroule l’existence comme on nous présenterait un film. Seulement, l’Ecclésiaste avait raison, rien de nouveau sous le soleil. La culture ne met pas plus d’ardeur au turbin lorsqu’il s’agit d’inventer des formes, elle a seulement plus de talent pour masquer le grand recyclage(1). Voilà l’été qui arrive, et comme d’habitude, on ne retrouve pas l’humanité plus grandiose au sortit du dégel. Pire, après quelques jours d’un temps portable, on pressent déjà l’odieuse sudation de l’été, les grognements de bêtes éreintées par le poids conjoint des centigrades et de leur propre vanité. Oh, il n’y a pas de quoi se réjouir. L’hiver, au moins, ça nous tient les bestiaux en cage. Chacun reste à remâcher sa peine dans son petit chez soi, et on ne s’écharpe qu’à l’occasion, histoire de dire, lorsqu’on doit quand même bien mettre son nez dehors. L’hiver rétablit les distances naturelles entre les hommes, l’espacement thérapeutique entre les hérissons de Mr. Schopenhauer. Mais l’été arrive, et les vices débordent comme des torrents à la fonte des glaces. On dirait que chacun tient à accueillir les beaux jours en incubant sa petite pathologie tropicale, on cultive l’exotisme de la névrose façon horticulture des mauvais penchants. Un spectacle pareil, ça ne laisse pas de doute sur la motivation des départs en vacances: on n’a pas trop de la Terre entière pour se mettre à l’abri de la tourmente, seulement l’enclos, il commence à être trop petit; même quand on y met tout son cœur, on ne parvient pas à se mettre les autres affreux hors de vue. Il va bientôt falloir être fin stratège pour pouvoir s’octroyer quelques minutes de répit, pour envoyer Monsieur et Madame promiscuité battre la campagne le temps de s’emplir les poumons. Et les échappatoires bien connues, sont éventées depuis déjà belle lurette – l’alcool, « qui conserve les vivants et les morts »(2), les rêves à réaliser, on ne s’y attelle plus que par habitude, on cherche le miracle homéopathique qui parviendra à briser le cercle infini des rencontres malencontreuses. On peut toujours chercher, cela dit, ça fait passer la saison …

NOTES

1. « Et depuis tant de siècles qu’on peut regarder nos animaux naître, peiner et crever devant nous sans qu’il leur soit arrivé à eux non plus jamais rien d’extraordinaire que de reprendre sans cesse la même insipide faillite où tant d’autres animaux l’avaient laissée. Nous aurions pourtant dû comprendre ce qui se passait. Des vagues incessantes d’êtres inutiles viennent du fond des âges mourir tout le temps devant nous, et cependant on reste là, à espérer des choses … Même pas bons à penser la mort qu’on est »Voyage au bout de la nuit, p. 332.

2. Ibid.

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« La souffrance de l’homme (…) si il souffre il va être encore plus méchant qu’il n’est d’habitude (…) c’est pas la peine (…) qu’il aille bien quoi… »(1). Le dire célinien, parlé ou écrit, fourmille de ces jugements à l’emporte-pièce condensés sous la forme d’une formule bien frappée. Pour quiconque s’intéresse à la littérature, la chose n’a rien d’original. C’est chose rare que de trouver un écrivain n’affectionnant pas l’exercice consistant à juger arbitrairement, à découper le réel selon des catégories partiales, et le plus souvent farfelues. Cela relève presque du marketing: à travers la subjectivité extrême de l’affirmation, formulée le plus souvent avec une prétention universelle, on veut introduire le lecteur-auditeur à un certain regard, qui livre la clé d’une oeuvre littéraire. Le lecteur lui-même se laisse volontiers prendre au jeu: en partageant le jugement subjectif d’un auteur, on se reconnaît membre de la même confrérie humaine que lui, on goûte le plaisir élitiste et orgueilleux d’en être, nous, de ces initiés qui comprennent derrière l’affirmation fausse une vérité artistique et métaphysique qu’il s’agit de déverrouiller, et qui est accessible à bien peu. A l’orgueil du littérateur répond comme un écho l’orgueil du lecteur, et l’on ne tient rien de nouveau, tant il est admis que la grande république des lettres est avant tout une machine à brosser son ego dans le sens du poil.

En quoi Céline mérite-t-il alors un examen particulier ? Empruntant aux usages littéraires un autre vice fort répandu, nous oserons prétendre que sa singularité se tient dans l’incessante formule d’interpellation, qui foisonnent dans le texte au moins autant que les auxiliaires: « N’est-ce pas ? » Il semblerait que la particularité de la rhétorique de Céline se tienne toute entière dans cette constante prise à parti du lecteur. Pas une affirmation qui ne nécessite l’approbation du tiers qui bouquine son ouvrage, pas un seul jugement qui ne cherche à se fonder sur un appel au bon sens, à la vision-même de celui-ci. On s’épargnera la ridicule conclusion selon laquelle toute l’oeuvre de Céline est une conversation avec son public: ce n’est jamais le cas. Céline ne discute pas, il monologue, déblatère, souvent, il conduit son discours de morgue en rage, et jamais ne ménage d’espace pour que le lecteur puisse prendre part à ce qui se joue sur la page. Ce que réclame Céline, c’est l’assentiment silencieux, l’approbation de celui qui sous la plume de l’écrivain voit sa faculté visuelle se libérer, son regard se déciller, et qui bouche-bée va de découverte en découverte, ou même mieux, de désillusion en désillusion. Une telle révélation empêche littéralement « de l’ouvrir »: dans des expériences comme celle-là, on ne parle pas, on écarquille les yeux et on ouvre grand ses oreilles, on rend aussi disponibles que possible tous les orifices de la passivité, mais jamais davantage.

L’interpellation n’entame donc pas le dialogue, elle vise seulement à asseoir le discours sur ce que peut reconnaître le sens commun. On peut alors formuler plusieurs hypothèses sur les surenchères de description en hyperboles qui jalonne le texte célinien – où un même phénomène est décrit selon plusieurs métaphores différentes, élevant à chaque appendice de phrase d’un degré le niveau de virulence ou d’exagération: ou bien la première description vise à fonder une   base, un constat commun, qui va servir de tremplin pour légitimer une suite de figures bien plus audacieuses, soit les différentes figures constituent différentes manières pour l’écrivain de « tâter le terrain », afin de trouver la bonne manière d’hameçonner le lecteur en trouvant cette base commune dont il était question. Bien sûr, Céline possède sa manière très personnelle de mener à bien cette entreprise de séduction: il pêche à la dynamite. Les explosions stylistiques ravissent tout entier le lecteur, ou le perdent définitivement, mais après tout, si l’on doit se fonder sur le bon sens, il ne sert à rien d’échafauder intrigue sur intrigue pour emmener le lecteur là où, d’instinct, il ne veut pas aller: l’adhésion du bon sens doit nécessairement relever de l’immédiateté, de la fulgurance.

De ce point de vue, on ne pourra pas empiler sur le monticule des chefs d’accusation déjà gratinés, un énième crime qui serait celui de la tromperie sournoise. La rhétorique célinienne est une rhétorique de la sincérité. On ne contrefait pas des atomes crochus, la seule chose que l’on puisse faire, c’est de se dévoiler suffisamment, et avec un certain art, afin de d’offrir le plus de prises possibles à la subjectivité du lecteur. Mais préférer la confidence totale aux subterfuges littéraires est une posture dangereuse, et même lorsque le projet rhétorique parvient à ses fins, il n’est pas exclu que l’auteur, dans l’entreprise, y laisse des plumes. Céline l’apprendra à ses dépends: « Rien n’est gratuit dans ce bas-monde. Tout s’expie, le bien comme le mal, se paie tôt ou tard. Le bien c’est beaucoup plus cher forcément »(2).

NOTES

1. L.F Céline, Entretien radiophonique avec L.Pauwels (1960) in Anthologie Céline sous la direction de Paul Chambrillon, cité par David Labreure, Louis-Ferdinand Céline: une pensée médicale.

2. Semmelweis.

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Après ces considérations sur lecture elle-même, il faudrait en venir à du Céline sonnant et trébuchant. Car la relecture de Voyage au bout de la nuit m’enseigne aussi beaucoup en matière de style. Je ne m’engagerai pas dans de lourdes analyses sur les enchaînements et schémas d’organisation des figures de styles utilisées: j’en serai bien incapable, et surtout, j’en serai bien éloigné de l’auteur. J’ai du mal à m’imaginer Céline comme quelqu’un à qui l’on accède à travers la besogne littéraire dans ses aspects les plus tristement linguistiques – la lettre sans l’esprit me semble prendre le chemin inverse de celui qui va à Meudon. Je ne crois priver personne en m’abstenant d’une démarche qui a sans doute été mieux conduite, en un volume plus conséquent, par d’autres que moi. Voilà le devoir d’humilité satisfait.

Je ne vais donc me contenter que de broder sur quelques observations d’un caractère subjectif avoué. En particulier, travaillant actuellement à mon mémoire sur Pascal – la subjectivité chez Pascal, on voit comme le sujet prend ses aises dans ce court article – je ne vais pas me refuser le plaisir tout universitaire de tirer à moi un auteur pour trouver en lui une consonance spirituelle avec mon auteur, et même, ce qui serait encore mieux, une consonance jamais-encore découverte. La tâche ne m’est pas facilitée: les ponts jetés entre Céline et Pascal brillent par leur absence. Quelle étonnante découverte que de ne trouver aucun résultat de recherche probant en tapant « Céline lecteur de Pascal »: voilà peut-être une des rares niches d’étude célinienne à n’avoir pas subi la colonisation universitaire. Je crois même entendre mon daïmon, opportuniste,  me souffler à l’oreille de ne pas laisser passer l’occasion.

Il faudra se rendre à l’évidence, si un tel pont existe entre deux auteurs aussi différents, il concerne le style. Tout autre rapprochement relèverait au mieux de la farce, au pire, de l’imposture intellectuelle. Le style, parce que c’est par son biais que selon le mot de Pascal, derrière l’auteur, on découvre un homme. Les deux écritures, chacune à leur façon, ont en commun d’engager bien plus leur auteur que ne le fait un travail de plume classique. L’écriture pascalienne, hésitant entre rigueur projective dans son projet apologétique, et sincérité flamboyante de chrétien convaincu, progresse selon des sinuosités analogues à celles qui ballottent la prose célinienne entre subjectivité quasi-dionysiaque et création d’un véritable ouvrage littéraire. « J’ai cessé d’être un écrivain, n’est-ce pas, pour devenir un chroniqueur. Alors, j’ai mis ma peau sur la table, parce que, n’oubliez pas une chose, c’est que la grande inspiratrice, c’est la mort »(1) On s’attardera délibérément, non sur le signifiant-phare qu’est la mort, mais sur celui, plus discret, de « chroniqueur ». Dans son sens ancien, le chroniqueur est celui qui rapporte de façon chronologique des faits historiques, des faits avérés. Sa fortune sémantique lui a octroyé une signification qui est comme son envers: qu’elle pouvait aussi être une douteuse collection d’indiscrétions que la conversation mondaine se charge de propager. Céline satisfait à ces deux exigences simultanément, en infléchissant la courbe de son regard pour qu’elle ne se braque plus que sur lui. Il est son propre chroniqueur, chronologiste parfois – de façon de plus en plus décousue – mais surtout, il semble prendre un réel plaisir à créer des ragots dont il est la propre victime. Céline a délibérément choisi les chemins les plus ardus de l’autofiction. Il ne s’agit pas de romancer tranquillement sa vie comme pour se changer les idées et tromper l’ennui, mais plutôt de se rapprocher à chaque ouvrage, chaque ligne peut-être, de ce que l’exercice comporte de plus dangereux. Certes, sur ce point, le Voyage est encore timide. Le funambulisme se résume peut-être uniquement à la mise en scène crue de sa propre lâcheté, ce qui n’est déjà pas sans risques. Les oeuvres postérieures n’auront de cesse de tromper la mort, encore et encore. C’est peut-être même en cela que la mort est la véritable inspiratrice: mise en scène sans filet de la mort de la vérité du sujet au travers la création de perspectives multiples et contradictoires qui brouillent définitivement les cartes de l’individu (soulignons même de façon lacanienne, de l’Un-dividu).

Fildeférisme oblige, nous devons rattraper Pascal au saut de paragraphe: ces perspectives multiples du moi qui se voile, ne pourrait-on y voir une forme plus élevée encore du divertissement qui consisterait en une réécriture de soi, qui permettrait tout à la fois de détourner le regard de son propre néant, et de s’en tenir si près que le pourrait encore, dans les tracés de la plume, sentir la chaleur toute proche de cet abîme que l’on nargue ? Nous ne pouvons pas imaginer un seul instant Pascal consentir de son lieu posthume à une hypothèse si fantasque; sa rigueur janséniste ne lui aurait pas permis des joies aussi coupables. Pour nous, il apparaît néanmoins qu’examinant leur danses respectives avec le regard qu’il faut – dont on n’osera pas prétendre qu’il est le bon, loin s’en faut – on peut trouver qu’il leur arrive parfois, étrangement, de s’accorder.

NOTES

1. L-F Céline, à Louis Pawels, 1959.

*

J’avais toujours été sceptique face à l’idée de relire un ouvrage littéraire. A mon âge, on ne se paie pas le luxe de ressasser les mêmes choses alors qu’une bibliothèque infinie réclame toujours notre attention. La relecture, c’est bon pour les anciens, les spécialistes, mais ça n’apporte pas autant qu’une nouveauté digne de ce nom. La nouveauté ouvre un monde, à côté duquel l’apport des relecture équivaut à des miettes que veut bien nous jeter en pâture une mémoire qui a au moins tâché d’oublier quelques détails, pour ne pas rendre la chose trop insupportable. Seulement, j’avais depuis un moment contracté une dette vis-à-vis du premier chef-d’oeuvre célinien: entamé avec passion, puis abandonné à sa moitié, par négligence plus que par lassitude; il me restait encore à l’acquitter de cette désertion.

J’entreprend donc dès aujourd’hui de relire Céline, et déjà mes piteuses positions sur la relecture sont battues en brèche. Ce sentiment douloureusement salutaire, il est véritablement bon de le goûter lorsqu’on cherche par tous les moyens à s’élever et à apprendre: haine véritable pour une position qu’on a tenue à l’aveugle, sans raisons solides, sans raisons suffisantes, sans autre fondement, même, qu’un sourd et gratuit mépris pour une chose, une attitude, une entreprise.  En parcourant cette cinquantaine de pages, j’ai ressenti un plaisir plus vif et plus profond qu’à bien des premières lectures. Et la chose n’est pas étonnante: car il est vrai que l’ouvrage ne change guère; mais mon erreur fut de croire que la relecture ne sert qu’à mieux discerner le texte, à mieux le pénétrer en tant qu’objet littéraire fixe dont on peut augmenter la connaissance qu’on en a. Mais je me rend bien compte que c’est avant tout ce moi labile, fluctuant, qui n’est plus le même à la lecture et à la relecture; par le décalage de soi à soi est enclenchée la marche vers un nouveau niveau de lecture. Par un sursaut de fierté, je refuse de donner dans le discours naïf qui se complaît dans l’idée qu’à chaque lecture, on se connaît mieux soi-même. La plupart des tenants de cette illusion, leur roman de gare à la main, ne font pas autre chose qu’opacifier par leurs obsessions, névroses et tics de lecture, un sujet se faisant toujours plus lointain, ou plus absent.

C’est sans doute le propre de certaines bonnes lectures que de ne pas nous en apprendre davantage sur nous-mêmes. La plupart des lectures de fiction consistent précisément à nous fournir le divertissement pascalien nécessaire au maintien de notre santé morale. Mais il n’est pas à exclure qu’une littérature de meilleure qualité ne nous apprenne presque rien, et surtout, rien sur nous-mêmes. Ces quelques pages céliniennes ne m’ont rien tant révélé que l’abîme béant qui sépare, d’un côté, l’existence dans ce qu’elle a de plus dru et de plus densément sensé. De l’autre, l’incompréhensibilité de mon propre sujet, comme emprisonné dans la banquise épaisse du flottement. Tout au plus, j’ai donc appris ce que je ne suis pas. Mais pas d’une façon qui, par contraste ou par un obscur jeu de polarité, me permettrait finalement de me situer à l’opposé. J’ai appris qu’il est des choses, des vies et des expériences liées aux lettres qui me sont étrangères, sans que ce constat ne m’assigne la moindre place dans la topologie de l’existence. L’étrangeté de cet enseignement justifie largement le retour au texte célinien.