Bodium Castle B&W

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Toujours cette écriture difficile, paradoxalement aride d’être trop circonlocutoire, opaque à force d’être trop pleine – mais se pouvait-il qu’on écrive un roman tel que le Baphomet sans que l’écriture trempe elle-même dans ce mélange des souffles sans corps qui se pénètrent, s’échangent, s’amalgament ? Ce langage d’une difficulté notoire est bien à la hauteur de l’intrigue, puissante et déconcertante; comment ces limbes dans lesquelles les souffles de ceux qui ne sont ni vivants ni morts auraient-elles pu être relatées d’une manière qui n’apparaisse pas légère, indigne, ou simplement trop factice ?

Il y a trop à penser, et trop peu à dire, au sortir d’une telle lecture. On est remué jusqu’au combles, mais on ne saurait articuler son malaise dans un clair langage. Cette prose a dû user bien des procédés antiques, et bien des ruptures de phrases, pour nous porter jusqu’à ces lointaines régions et nous les faire entrevoir, il serait absurde, présomptueux, de pouvoir s’improviser par des termes clairs une voie bien à soi qui nous ramène avec facilité jusqu’à elles. Il faudrait immédiatement relire, sans doute, et je relirai Klossowski, mais pas avant de l’avoir lu tout entier d’abord.

Quelques mots sur le trouble dans lequel nous jette le Mal tel qu’il se donne, d’une façon si ambiguë, dans ces pages. Il faut avoir une foi chrétienne bien solide pour départager d’emblée les bons des mauvais dans une assemblée de personnages-souffles dont les plus autorisés selon la tradition ne sont pas forcément les suppôts du bien – des «Trônes et des Dominations», comme le formule si bien Klossowski. Est-ce d’ailleurs encore le Bien qui, dans son éloignement crépusculaire, en l’attente du Jugement Dernier et de la résurrection des corps, parle à travers les émissaires de ces Trônes ? Et le Baphomet lui-même, Prince du changement, apôtre de la circulation des identités, défenseur de l’innocence du devenir si chère à Nietzsche, est-il véritablement une figure du Mal dans sa volonté de faire abandonner aux souffles leur crispation identitaire, leur anachronique croyance en un moi circonscrit ? Ou bien vient-il défendre dans ces régions, qui plus encore que la terre des hommes vivants, s’accroche au ridicule de l’identité fixe jusqu’à en faire une parodie, la liberté d’une circulation libre des intensités, qui malgré cette croyance à l’unicité n’ont pas attendu d’être dépossédées de leur corps pour s’adonner à la fusion, à l’échange et à la transformation ?

Autrement dit, faut-il lire le Baphomet en miroir de notre propre condition pour retrouver le mystère du devenir contre notre fixation identitaire ? Faut-il prendre cet étrange monde klossowskien comme l’hyperbolisation ridicule de notre propre monde ?

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