cloitre-général06

 

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C’est un roman dont on sort sans trop savoir qu’en penser. Il y a quelque chose d’extrêmement gênant dans la gravité de cet enchevêtrement de manigances échafaudées par des ecclésiastiques pour démasquer les vocations feintes, ou imaginaires, et le ton distancié, descriptif, versant souvent dans le jugement technique, comme à la manière d’un critique littéraire, qui est celui du narrateur.

La posture narrative en elle-même a de quoi surprendre: commentaire sur l’écrit d’un narrateur qui raconte les mésaventures d’un séminaristes qui n’est pas lui-même mais d’après ses dires un de ses anciens condisciples de séminaire. Que l’on rajoute encore à ce commentateur la possible distance qu’il entretient avec l’auteur-Klossowski, et l’on se retrouve à une quadruple distance de la chose narrée. Toute exactitude perd évidemment sens, et de glose en analyse, d’interprétation en devinette, se confondent les pensées, les affects, et surtout les phantasmes – si importants pour Klossowski – des voix qui se redoublent.

Si le point focal est bien Jérôme, l’anti-héros séminariste, on peut identifier son phantasme comme étant celui de la puissance. Rappelons d’abord la définition klossowskienne du phantasme: le phantasme est l’objet originaire du désir; irreprésentable, incommunicable, inactualisable en tant que tel, il est condamné à être ressaisi dans la réalité par des images qui n’en sont qu’un appauvrissement, qui ne sont que le signe visible de l’échec à dire le phantasme. Ces articulations incomplètes, Klossowski les nomme «simulacres»: «Le simulacre, dans son sens imitatif, est l’actualisation de quelque chose en soi incommunicable et non-représentable: le phantasme dans sa contrainte obsessionnelle». C’est qu’aucun échec à dire le phantasme ne peut entamer la force contraignante qui pousse sans cesse le « dépositaire » du phantasme à y revenir, à s’y réessayer. Et en ce sens le phantasme est un appel, au sens religieusement relocalisé dans la psyché, comparable à la vocation religieuse, qui peut sans doute être vue comme une image de la vocation phantasmatique elle-même.

Ce jeu de l’échec à dire qui se répète obsessionnellement donne facilement lieu à diverses variations, et surtout, à des inversions. L’incommunicabilité du phantasme permet de l’actualisé par une chose et son contraire: phantasme de la puissance de celui qui accomplit le sacrement de l’eucharistie, puissance de celui qui chasse les démons, mais aussi humilité de celui qui se voue à la prêtrise et ainsi renonce à la source primaire de puissance qu’est l’orgueil. Se décline alors toute l’ambiguïté de la force dans la faiblesse paulinienne.

Se joue encore, sans que l’on sache bien qui en est le dépositaire, le phantasme de l’accès à une transcendance qui se retire sans cesse. À l’image du cloître et de sa grille, cette transcendance inclut ou exclut sans demi-mesure, et ceux qui n’accomplissent pas leur vocation se condamnent à être exclus pour toujours – la posture de laïque figurant curieusement dans ce livre le réprouvé, sans que l’on sache trop pourquoi la prêtrise seule permettrait la familiarité avec le divin. C’est alors l’initiation interrompue qui symbolise l’échec à se saisir du phantasme: doit-on lire en sous-texte que toute vocation, d’abord suspendue, doit forcément se résoudre en échec, puis tenter de faire avec cet échec ?

Quoi qu’il en soit, le drame intérieur dont les personnages ne sont visiblement que des figurations narratives, est d’une exceptionnelle richesse, d’une complexité qui demanderait, à n’en pas douter, quelques lectures de plus.

Je me plaît pour ma part à y lire une sorte d’exil en négatif, qui au delà de la distribution des voix, est l’exil de celui que l’appel intérieur exclut de tous ceux qui se présentaient d’abord comme des moyens de répondre à cet appel. Le cours de cette vocation suspendue fera se heurter le héros à diverses désillusions qui sont autant de leçons apprises sur l’incapacité à trouver dans les autres la réponse à son propre phantasme. Et que la fin du livre nous laisse incertain de la conclusion – heureuse ou malheureuse – du protagoniste qui trouve dans un substitut féminin à Soeur Théophile un simulacre définitif, attesté par cet autre sacrement qu’est le mariage, nous ménage la tragique mais délicieuse possibilité, à nous aussi, d’échouer à répétition au bord de l’indicible …

 

 

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