Lincoln_Log_Cabin

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Le texte est court, le synopsis de même – une apparition, une vignette, une minuscule illusion. Pourtant, dans l’histoire de ce promeneur champêtre qui surprend, dans une cabane de forêt, un chien charnellement comblé et l’énigmatique main d’une femme sortant de l’obscurité, Combet parvient à nous transporter, par-dessus les âges de représentation chrétienne des chairs, dans une sorte d’antique, très-ancienne et presque originaire époque, où l’on parlait de mystères là où plus tard, tout ce qui touche au sexe sera appelé perversion – ou presque.

«Le spectacle qui m’était donné, de cet animal tout ensemble magnifié et anéanti par l’expression de son désir, ne touchait en moi aucune fibre libertine. J’étais au contraire saisi de gravité comme devant l’accomplissement jusqu’à l’extrême d’un rite barbare, primitif et délirant tel que seuls les rêves des chamans peuvent encore le figurer, à l’écart de nos temps déserts et sans âme. Ici, dans la solitude toute close d’une cabane forestière, à moi simple passant mais peut-être pèlerin sans le savoir, m’était donnée, avec le caractère d’une évidence épiphanique, l’intuition de ce qu’est l’obscénité sacrée»

Bien que les rêveries poétiques de Combet soient toujours charnelles, érotiques sans être vulgaires, je me plais à penser que ce n’est pas par hasard si les rêveries d’un promeneur solitaire rencontrent l’insupposable et l’imprédictible apparition. En effet, ce spectacle, bien qu’impossible à anticiper à cause de sa singularité profonde, arrive tout de même comme une réponse à la pulsion oculaire qui tient ce promeneur dans ses déambulations champêtres: c’est à l’oeil avide que se donne à voir cette apparition d’un autre âge; c’est à un regardeur affamé, curieux sans savoir ce qu’il attend comme objet, que par cette épiphanie étrange, auteur et lecteur peuvent enjamber les siècles pour retrouver une humanité primitive. Et ce n’est pas autre chose, me semble-t-il, qu’une mise en poème de ce que le promeneur ressent lorsqu’au détour d’un bois, ou d’une arête de montagne, à l’occasion d’un rocher considérable, d’un arbre particulièrement vénérable, notre temps insignifiant entre en communion avec des ères bien plus lointaines. Où l’espace d’un instant, la sacralité originaire, qu’elle soit sexuelle ou non – mais ne l’est-elle pas toujours? – nous apparaît comme à travers les meurtrières d’une nature jusqu’alors opaque, et l’on sait tout à coup que l’on voit. Sans savoir dire quoi. Et après une mutique contemplation sans mots, à se laisser pénétrer d’une vision infusée d’idées amalgamées et délicieusement confondues, nous nous en retournons chez nous avec ce sentiment d’avoir senti, vu, presque touché l’anhistorique et son aura intimidante.

Le promeneur qui est aussi rêveur saura de quoi il retourne, et nul doute que Combet, lui aussi, le sait …

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expos 019

 

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Le recueil se lit d’un seul élan, il s’en dégage une justesse qui semble tellement fragile, suspendue, qu’on sent l’urgence de d’aller d’un bout à l’autre de l’arc, de donner à ses fragments théophaniques non seulement l’attention particulière qu’ils méritent chacun, mais encore cette attention collégiale – dont on ne sait pas trop si elle s’enracine dans une plate attitude comparative, ou bien dans l’exercice religieusement esthétique de se laisser impressionner, vague après vague, par une lente contamination affective – à laquelle convie évidemment la juxtaposition des textes. Il y aurait péché à trop décortiquer ce qui s’y donne, on sent bien qu’il y a là à l’oeuvre un genre d’alchimie qui s’évanouirait à l’analyse – et loin d’y voir un défaut, nous serions plutôt tentés de porter cette étrange capacité de Combet à susciter sous sa plume ces évanescentes carnalités à son crédit, comme une délicate prise en charge du thème de l’irruption transcendante.
Le besoin efforcé de schématisation nous réclame qu’on le dédommage au moins par un point commun qu’on trouverait aux cinq textes, une sorte de schème esthétique de la transcendance se donnant à l’homme, afin que l’on puisse par mnémotechnie dire « ceci est la transcendance pour Combet », mais je suis évidemment certain que même l’auteur reculerait devant ce genre d’impudence. Cet ouvrage témoigne de ce qu’il s’est au contraire laissé entraîner à la découverte, que l’acte d’écrire est ici inclusif, parce que cette découverte, nous le retrouvons intacte dans ces récits. Le régime d’énonciation-même se dérobe au moment où l’on appelle le principe commun à se manifester: la première personne de Marie laisse ensuite place à une narration extérieure, si bien que c’est finalement l’honnêteté seule de l’exploration qui lie ensemble ces cinq irruptions surnaturelles. Voilà le désir de subsomption satisfait.
Je préfère reparcourir de façon désordonnée ce que la lecture m’a suscité: la discrétion occulte des premiers éveils érotiques de Mario, qui recomposent avec élégance les écoulements et olfactions qui ailleurs – dans Sade, ou Bataille – me paraissaient voués irrémissiblement à l’imaginaire brutal de la transgression. La profonde poématisation des pulsion partielles enfantines dans Merveille, les épuisements marathoniens de la chair aux abords de l’extrême onction, dans Artémise, alors que notre époque ne valide habituellement la fatigue que lorsqu’elle atteste d’un athlétisme sexuel effréné – sans doute l’une des nouvelles m’ayant le plus touché. Ce n’est sans doute pas étranger au fait que le dépérissement de la vigueur phallique dans la vieillesse hante notre époque comme sa face obscure, comme une réfutation constante de notre chair soi-disant solaire, et qu’il faudrait tenir sans cesse à distante, imprononcée, sous peine de faire voler en éclat nos pauvres rêveries de coïts glabres et sans fin. Mais finalement, c’est encore la reprise audacieuse du célèbre voile de Véronique, dans le texte qui en porte son prénom, qui m’a interpellé de la façon la plus vive. Pas parce qu’on pourrait en tirer quelque plate méditation sur la capacité – ou l’incapacité, c’est selon, le texte se maintenant à cet égard dans une parfaite ambiguïté – de l’art à combler les inquiètes pulsation du désir humain dans ce qu’il a de plus cru, mais parce que j’ai été frappé par cette situation singulière où la transcendance, se manifestant par l’image de la chair transfigurée pour ainsi dire par sa seule fécondation par le hasard (la menstruation contribuant par « miracle » à imprimer sur le drap une littérale vulve de Véronique), produit chez l’intéressée une intense activité de reproduction qui en éparpille le mystère en différents signes tout aussi sensibles, mais dont l’aura est toujours moindre, parce que seulement irriguée, dérivée du Mystère charnel, et non directement produit par elle. Véronique cherche-t-elle à réduire de toutes ses forces l’inévitable médiation que réclame son art, pour parvenir à produire directement de sa chair plutôt que de se perdre en métonymies ridicules (ses dessins grotesques qu’elle abandonne parce qu’ils sentent trop l’effort) ? Fantasme-t-elle sur la coïncidence absolue de son art et de ses palpitations charnelles ? C’est ce qu’en toute fin, la tentative d’autoportrait génital semble suggérer avec insistance: comment la chair simple, immédiatement donnée, peut-elle passer dans l’art par médiation, sans pour autant jamais s’éloigner de son centre ? C’est là simple hypothèse, qui elle aussi, pourraient très bien s’éparpiller avec d’autres à partir de l’ouvrage, il n’y a qu’à s’approcher encore de cet intangible que Combet nous indique, et d’y puiser comme lui aux paradoxes de la visitation.