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La réplique est bien connue. Wikipédia résume:

«Prise à partie par l’un des FFI lors de son arrestation, elle répond : « Si mon cœur est français, mon cul, lui, est international ! », phrase qui lui avait été suggérée par Henri Jeanson mais qui est peut-être apocryphe».

Ce qui est moins connu – voire, apparemment, pas connu du tout (1) – c’est que cette réplique est coulée sur le modèle d’une anecdote rapportée par Chamfort, que j’ai trouvée par hasard en feuilletant les «Caractères et anecdotes», publiés pour la première fois en 1795. Au numéro 725, on peut en effet lire:

«Jean-Jacques Rousseau passe pour avoir eu madame la Comtesse de Boufflers, et même pour l’avoir manquée, ce qui leur donna beaucoup d’humeur l’un contre l’autre. Un jour, on disait devant eux que l’amour du genre humain éteignait l’amour de la patrie.«Pour moi, dit−elle, je sais, par mon exemple, et je sens que cela n’est pas vrai ; je suis très bonne française et je ne m’intéresse pas moins au bonheur de tous les peuples. −Oui, je vous entends, dit Rousseau, vous êtes française par votre buste et cosmopolite du reste de votre personne. »

Outre la satisfaction de savoir l’origine – au moins partielle – de cette répartie cinglante, le lecteur attentif remarquera évidemment de déplacement perspectif, puisque le bon mot, de perfidie lancée par un Rousseau éconduit, se transforme en fierté lorsqu’Arletty le reprend pour son propre compte. Retournement d’ailleurs passablement chamfortien:

« — Le comte d’Argenson, homme d’esprit, mais dépravé, et se jouant de sa propre honte, disait : « Mes ennemis ont beau faire, ils ne me culbuteront pas ; il n’y a ici personne plus valet que moi ». » (Caractères et anecdotes, 697).

Reste à retracer désormais, non seulement l’histoire de ce bon mot en amont de Chamfort (est-il véritablement de Rousseau ? d’un autre ? est-il tiré d’une autre source secondaire ?), mais aussi en aval, jusqu’à Arletty.

En aval, le propos a eu une certaine fortune dans les anthologies et dictionnaires de citations. Par exemple:
«Galanteriana, ou Choix de propos joyeux et d’anecdotes galantes, anciennes et modernes, nationales et étrangères», Tome II, 1814, p.75.

Plus intéressante est la mention qui en est faite en note dans les Mémoires du Duc de Lauzun (2), car elle renvoie à une possible source en amont:

«Bien que mariée, la comtesse de Boufflers faisait les honneurs de la maison du prince et vivait complètement chez lui.
C’état assurément l’une des femmes les plus aimables de la société: sa conversation était amusante, remplie d’agréments et de vivacité. Walpole, qui l’a bien connue, a laissé d’elle ce véridique croquis:
« Il y a en elle deux femmes: celle d’en haut et celle d’en bas. Je n’ai pas besoin de vous dire que celle d’en bas est galante et qu’elle a encore des prétentions. Celle d’en haut est fort sensée, elle possède une éloquence mesurée qui est juste et qui plaît, mais tout cela est gâté par une véritable rage d’applaudissements. On dirait qu’elle pose toujours pour son portrait devant le biographe.»

Il est ici question d’Horace Walpole (1717-1797), homme politique et écrivain britannique, ami et correspondant fidèle de la Marquise du Deffand, sous la dictée de laquelle, disent certains (3), il aurait écrit ce portrait acide d’une Mme de Boufflers qu’il ne connaissait même pas. Le passage en question se trouve dans une lettre de Walpole adressée à son ami, le poète Thomas Gray (1716-1771).

La proximité des deux répliques de Walpole et Rousseau suscite immédiatement ce soupçon que peut-être, l’une n’est que l’embellissement littéraire de l’autre, qui en améliore la tournure. Autre option: la réputation galante de Mme de Boufflers, objet considérable de médisance, aurait donné lieu à un faisceau de bons mots rivalisant d’esprit, en variant toujours sur le même thème grivois. Quoi qu’il en soit, Rousseau dans ses Confessions, reste prudent et respectueux à l’égard de Mme de Boufflers, et ce n’est que par des anecdotes rapportées que l’on connaît la nature plus tumultueuse de leur relation.

C’est donc, semble-t-il, chez Chamfort que l’on trouve la première occurrence de cette réplique, et il devient difficile de remonter plus avant: Rousseau est mort depuis dix-sept ans lorsqu’on publie l’ouvrage de Chamfort – ouvrage lui-même posthume. Difficile de dire donc, sauf à trouver des études paléographiques des oeuvres de Chamfort (mais les ouvrages sur sa pensée et son oeuvre sont déjà si rares que l’on n’ose en rêver), à quand remonte la rédaction de l’anecdote, et si Chamfort en est davantage que le rapporteur …

Affaire à suivre …

NOTES

1. Trouvaille communiquée hier à David Alliot, qui a publié récemment l’excellent «Arletty – Si mon coeur est français»(dont nous recommandons vivement la lecture) qui n’avait pas connaissance de cette source chamfortienne.
https://www.tallandier.com/livre-9791021019652.htm

2. Dans «Le Duc de Lauzun et la cour intime de Louis XV: La fin d’une société», Gaston Maugras, BnF collection ebooks2016.

3. Dans «L’illustre société d’Auteuil 1772-1830, ou, La fascination de la liberté», Guy de La Prade, Fernand Lanore, 1989, p.154.