CVI. O Tempora ! O mores !

18 décembre 2014

Joseph Farquharson - A Flock of Sheep in a Snowstorm

Actuellement en pleine rédaction d’une enquête, sous forme de série, s’intéressant au phénomène du leadership dans les milieux chrétiens, je me sens poussé par une pulsion d’honnêteté à rédiger mon avis sur la chose d’une manière moins consensuelle. Pourvu d’un ego à peine plus volumineux que ce que je veux bien avouer posséder, cet article aurait pu s’intituler d’une façon schopenhauerienne, « Aphorismes sur la sagesse dans la vie », ou autre pompeuse clé donnée au lecteur pour survivre en société, ou à l’humain condition. Il s’agit bien de survie, mais pas de clés. Muni de telles clés, on ne s’ouvre aucune porte dans le monde des hommes – on se rabat sur les idées, les livres, les animaux, peu importe – mais de l’homme, on sort dégoûté.

Tout ce que j’ai pu récolter sur mon sujet, toutes les ignobles pitreries visant à transformer la Bible en une apologie déguisée de Narcisse, je n’ai pas eu à les chercher bien loin, ni même à me faire le Socrate d’une bêtise que j’aurais extorqué par maïeutique. Dans Shakespeare on peut lire ce conseil d’une simplicité désarmante: « Donne à tous ton oreille; à très peu ta voix » (Hamlet, Acte I, Scène III). Il n’y a pas de meilleure canne à pêcher l’absurde que de tendre l’oreille. Avant que Freud en fasse une discipline considérée par le plus grand nombre, l’écoute était déjà considérée par les hommes de finesse comme un outil inestimable pour confondre son adversaire. On trouve peu d’usage à l’imagination, lorsque l’on a l’oreille assez fine pour cueillir toutes les contradictions de son interlocuteur.

Il n’y a donc qu’à appliquer son tympan à saisir les mille nuances de bêtise que ces agneaux déguisés en lions nous dispensent avec largesse chaque fois qu’ils ouvrent la bouche. Je ne ferai pas à leurs arguments l’honneur d’une réfutation point par point, si ennuyeuse – ce serait comme réchauffer et détruire au micro-onde toute la saveur des inepties qu’ils assaisonnent avec une main si lourde. Je veux seulement le figurer ce qu’ils sont, avec tout leur comique, leur misérable prétention « intellectuelle » asyntaxique, repasser encore et encore devant mes yeux ce mélange de dangereuse balourdise et cette candeur de grenouille de bénitier – synthèse unique dont ils sa targuent de nous fournir la recette dans de nombreux ouvrages et autres web-séminaires.

Comment, Adam, t’es-tu débrouillé pour te tromper tant de fois de correspondance ? Le bus qui devait t’amener aux pieds de la montagne où le Christ exaltait les pauvres, les doux, les humbles, se trouve quelques dizaines de stations en arrière. Et vu le monde qui se presse dans les bas-fonds du leadership, il est à parier que cette montagne n’est quasiment plus desservie … Comment retrouveras-tu ton chemin ? Rebrousser chemin, moralement parlant, c’est fatiguant, la chose est bien connue. Persévérer dans l’erreur, c’est comme nager avec le courant à l’approche d’une chute d’eau: cela semble plus facile tant que ce n’est pas mortel. Continue ! Tel site de leaders t’apprends-même la nage-papillon du fourvoiement spirituel – tu nageras si vite dans la mauvaise direction que tu peux presque sentir l’écume sur tes chastes lèvre ! Encore un effort ! Comme disait Augustin: « Bene curris, sed extra viam/Tu cours vite, mais tu es hors du chemin »

Quel malheur que le tien, d’être né dans une famille chrétienne ! D’être fils de pasteur, petit fils de pasteur, voisin de pasteur ou que sais-je ! Dire que ton coeur bave devant l’égoïsme contemporain comme un irlandais devant une bouteille, et que pourtant, ta famille te presse de crier « Jésus » à propos de tout et de rien. Comment vas-tu parvenir à soutenir un tel grand-écart ? Tu es né cul-de-jatte dans une famille de skieurs alpins, et ta pauvre existence, si tu ne te décide pas à lui imprimer ton sceau, ou le leur, est vouée aux plus pathétiques efforts pour concilier l’irréconciliable ! Ce n’est pas en mettant une fausse barbe à Mammon qu’on peut servir deux maîtres à bon compte …

Et là, je caricature à peine. Cette fausse barbe, ce minable travestissement de vices en vertu, qui n’aurait pas même trompé la grand-mère myope de La Rochefoucauld, c’est ton obstination à chercher dans la Bible ce que tu sais pertinemment qu’elle ne peut pas dire, et ne dira jamais. Non, malgré son efficacité apostolique, Paul de Tarse n’a jamais caché entre les lignes de ses épîtres une éloge du MBA à visée chrétienne. Non, le Christ ne peut pas te réclamer d’être un mâle alpha, un moi fort pour le soutien des plus faibles. Rappelle-toi que s’il est venu, c’est au premier chef pour toi – pour ta faiblesse, ton intelligence rampante, tes vices multiples, cachés, contraires, irrémissibles à moins de t’abandonner toi-même. Ce moi auquel tu t’accroches parce que tel imbécile de prédicateur américain t’a dit qu’après tout, il n’est pas si mal si on lui couds une petite croix dessus.

La vérité, c’est que même si à l’inverse, tu étais semblable au Christ, avec seulement une petit ego cousu dessus, tu serais encore indigne de te considérer comme ayant la moindre valeur propre. Dieu ne veut pas des athlètes, des meneurs, des lions, des conquérants de la foi. L’histoire nous montre que c’est toujours à ceux qui ont le moins cru en leurs propres capacités qu’il a donné l’opportunité d’œuvrer avec le plus de retentissement. Saint François d’Assise n’avait pas besoin de séminaires lui fournissant les dix clés de la confiance du leader, les cinq atouts du meneur, les trois points d’un bon message, les deux facettes du décideur et autres blagues que toi et tes semblables chérissez plus que tout. La charité n’a jamais fonctionné par checklists, ni par recettes faciles – elle est le fruit d’un long anéantissement de soi, d’un effort douloureux pour laisser le Christ nettoyer notre cœur impur. Évidemment, s’anéantir soi, ça demande plus d’attention qu’un article en cinq points, deux cents caractères et cinquante fautes …

Je commence toujours par me demander pourquoi tu n’abandonnes pas le navire – pourquoi tu ne fuis pas ce milieu chrétien qui t’empêche d’accomplir tes rêves d’égoïsme, qui t’empêche d’être admiré pleinement, et de te vautrer dans tous les luxes autocentrés qui ne manquent sans doute pas de peupler tes rêves. Puis je me rappelle que ce n’est pas pour rien que tu conserves jalousement ta « niche » chrétienne: le monde séculier risquerait bien de te dévorer, d’une bouchée en passant, avant même que tu aies eu le temps d’épeler « l.e.a.d.e.r.s.h.i.p ». Dans un troupeau de moutons, on n’a qu’à se faire bouffer un peu les poils de l’encolure au fer à friser pour ressembler à un lion …

CV. The Laddr

20 novembre 2014

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Premier article d’une série de réflexions sur le leadership ecclésial – sur un site dont je suis heureux de faire partie des rédacteurs réguliers:

Une enquête sur le leadership – Introduction [1/5]

CIV. Adversus

2 octobre 2014

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Certains schèmes intellectuels, certaines idées, ou oppositions d’idées sont comme des chemins trop grands et trop sinueux pour qu’on puisse d’un seul coup les embrasser du regard. On commence par cheminer perplexe, le regard et l’intellect avide, on thésaurise, dégrossit et connecte – première étape – puis du haut du petit monticule systématique qu’on a pu édifier par ce biais, on commence à s’imaginer que la chose est entendue, cartographiée, qu’en somme, on s’en est rendu possesseur. Il est rare qu’à une telle prétention ne succèdent des déconvenues, plus ou moins humiliantes, et qui nous prouvent du haut de quelle taupinière on pensait pouvoir contempler le cosmos dans ses plus inscrutables recoins. De la prise en charge de cette humiliation dépend alors, ce me semble, que l’on persévère heureusement (entendre: non pas vers une solution définitive, mais vers une voie féconde), ou que terrassé un peu vite par cette déconvenue, dégoûté par un goût de poussière qui rend notre bouche pour un temps muette, convalescente de ses propres échecs, nous ne choisissions la voie royale et surpeuplée des dénis, névroses, et autres cimentages pathologiques. Ce schéma ne cesse de se répéter, il nous guette chaque fois que l’on se risque à penser un peu sérieusement, chaque fois que l’on s’est suffisamment accroché à une idée pour accepter, par amour pour elle, de se mettre soi-même dans la balance. A peine l’embranchement fécond choisi, en voilà un autre, qui réclame à nouveau toutes nos forces – et comment ne seraient-elles pas épuisées ? C’est un fait peu remarqué que la pensée réclame une endurance et une force herculéenne uniquement pour se soutenir dans son exercice. Uniquement pour ne pas fléchir face aux occasions de chute répétées, face aux abîmes qui la guettent à toute heure, ou face aux sirènes qui se proposent à bon compte d’alléger son fardeau – « des oeillères, quelques jours, pour reposer tes yeux », et c’en est fini. Quiconque ne se sent pas Atlas ployant sous la ténèbre étoilée lorsqu’il pense devrait examiner son cas: seul un esprit stupéfié par des solutions-miracles est capable de sautiller d’une idée à l’autre sans bander ses muscles à fond.

Ce cheminement me ballotte d’une position à l’autre depuis pas mal de temps, et son objet, c’est l’autre: autrui dans son sens vulgaire, « l’autre » comme une apostrophe, lui, l’indésirable. L’être qui n’est pas moi m’obsède par sa présence parasitaire, ses morsures répétées donnant lieu à des démangeaisons, qui m’obligent à bouger, penser et repenser, le réévaluer sans cesse sur fond d’un constat définitif: c’est une plaie. La seule communion qui m’est véritablement possible est avec des êtres qui partagent ce rejet fondamental de l’homme – et encore en livres, si possible me parlant d’outre-tombe, pour ne pas m’importuner trop. Je ne compte plus les occasions de conforter ce constat, elles sont remarquablement solides, et à l’épreuve de toute remise en cause. Pas une classe sociale, pas une culture, pas un type de personnalité qui ne parvienne à se hausser jusqu’aux raisons de lui pardonner, à défaut de l’aimer. Il y a, comme toujours, de rares exceptions, mais elles ne sont que partielles: tel aspect de tel homme, oui, mais aucun d’entier. La misanthropie est la cause finale du réalisme: il me paraît impossible d’aimer l’homme pour ce qu’il est dans les faits – ceux qui refusent ce constat doivent, sinon, expliquer pourquoi la haine est le grand écueil de notre époque. Mais d’un autre côté, ces bribes d’humanité acceptable que je trouve çà et là, et qu’il faut dénicher dans un effort comparable à la recherche de truffes, permettent un espoir. Il est encore possible de rêver à un homme meilleur, et au premier chef, comme idéal de sculpture pour sa propre personne. Réassembler les vertu éparses, les beautés dispersées, devient la grande quête qui permet de surpasser la haine de l’homme et de soi. Seulement, on refuse trop souvent de voir que cette poursuite d’un idéal humain n’est pas une actualisation de la nature de l’homme, c’est un cubisme hautement expérimental à partir de la médiocrité humaine. Le jour où un tel homme acceptable paraîtra, nous serons bien en peine de le reconnaître. Il n’aura pas grand chose de commun avec nous, il sera comme le surhumain de Zarathoustra: un cri venant de la vallées, que n’assume aucune figure connue. C’est la tâche vertigineuse que s’était fixé Nietzsche à la lisière de sa folie: surpasser l’individualité malade en sacrifiant sa médiocrité propre pour les besoins d’un élevage aux prolongements fantastiquement inconnus. De façon suprême, coïncident l’amour de soi et la haine de soi, dans une réversibilité confondante – le vrai amour de soi, de ce qu’on pourrait être et devenir, réclame une haine de soi suffisante pour nourrir le désir de devenir totalement autre; la vraie haine de soi n’est qu’une forme supérieure de l’amour. Mon pauvre petit moi atrophié et malingre ne mérite pas que je l’aime si il refuse d’être transfiguré. Et plus encore, si je m’aimais pour ce que je suis, si je m’adulais ainsi misérable avorton, c’en serait si pathétique que j’aurais droit de me haïr pour mon peu d’exigence, et ainsi, d’une manière ou d’une autre, m’aimer soi m’oblige à passer par le feu de la haine.

Bien évidemment, cette voie où la haine et l’amour marchent main dans la main est peu empruntée, on peut y cheminer des années sans croiser le moindre pèlerin. La plupart de ceux qui ont la haine de soi à la bouche – en premier lieu, les chrétiens charnels – seraient bien en peine, si vous leur demandiez, de vous en indiquer la route. Notre époque s’est fait une spécialité d’empailler les idéaux radicaux – « il relèvera à merveille votre intérieur, et aucun risque qu’il vous morde, c’est seulement l’illusion de la vie, mais la bête est morte ! » Les fervents de cette voie taxidermique d’existence sont légion, mais s’en défendront comme ils pourront: « Comment ? Mais les coeurs, les reins, la sonde ? Dieu seulement ! Dieu seulement ! » Personne ne sera dupé par leurs excuses, à moins de vouloir rejoindre leurs rangs. La haine de soi se remarque, c’est un style inimitable, dont les symptômes passent rapidement le pouvoir d’imitation des pénitents-pour-de-faux. Le plus sûr test de dépistage reste le suivant: combien de temps peut-on demeurer le même ? Il y a un moment où l’identité à soi prolongée devient le signe d’une absence d’une véritable haine de soi qui viendrait féconder notre amour de soi. La forme supérieure d’amour de soi est, comme l’a vu Nietzsche, une haine du soi figé et sclérosé dont la seule forme acceptable est la circulation. En le suivant, mais en prenant garde de ne l’entendre pas littéralement: « Et combien de dieux sont encore possibles ! »(1)

NOTES

1. Nietzsche. FP, XIV, 17 (4), § 5. p. 272

CIII. Quelques aphorismes

22 septembre 2014

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I. Rien de plus dangereux pour une vocation, que d’être partagée par un sot qui pourrait nous en dégoûter.

II. L’homme sage cherche la meilleure graine, le sot le plus grand pot.

III. Est-il raisonnable de faire des défauts des hommes des originalités louables, même souhaitables ? De donner à leurs vices le privilège du flocon ? Tout ce qui est singulier n’est pas désirable. Tout incompris n’est pas un génie – ce n’est souvent qu’un idiot.

IV. Quelle piteuse façon de négocier le fait que tu devras bientôt mourir, d’agir sans cesse comme un enfant !

V. Je me résous à accepter Dieu, incessamment. Mon esprit pèse les pour, les contre, et le peu de temps qu’il me reste à profiter de mon vice. Avec un empressement et un sérieux ridicules, je tente d’engloutir en peu d’heures tout ce qu’une mauvaise vie possède à offrir. Et de temps à autres, lançant des regards anxieux vers la Grâce qui fond vers moi comme un lent météore, mes vaines minutes s’écrasent. Je ne sais ce qui est pire: que cette Grâce ne soit qu’un mirage, parce qu’on ne l’anticipe ni ne l’attire ainsi ? Ou bien qu’au fond, j’espère qu’elle soit une illusion ? Ou encore, que mon coeur soit si mauvais qu’il soit capable de dire: « Doucement, Seigneur, pas encore ! »

VI. La vilaine expression que de « se féliciter d’une chose », lorsqu’il s’agit toujours d’un état de fait, auquel nous n’avons aucune part. On est tant en mal de mérite qu’on s’en fait des situations-mêmes.

VII. On fait reproche à celui qui change sans cesse d’idées: c’est un frivole. On dispense un égal mépris à celui qui s’obstine dans une seule: c’est un entêté. On ne se pardonne jamais qu’à soi, d’être frivole dans ses critères, et entêté dans son mépris.

VIII. Il y a un amour insupportable des bêtes, excessif jusqu’à les égaler à l’homme, exclusif jusqu’à rendre indifférent aux hommes. Je ne tolère que celui-ci, qui trouve dans le mutisme des premiers le palliatifs aux méchancetés des seconds. Mais ce remède n’a qu’un temps.

IX. A-t-on remarqué qu’Adam n’a jamais rien su aimer que le produit de sa côte ? C’est la preuve la plus sûre du vice d’amour-propre.

X. Il est des stupidités invincibles à tout grade universitaire.

XI. Tâchons de faire de la vieillesse un millésime plutôt qu’une excuse.

XII. L’esprit d’escalier n’est que le talent qu’a notre mauvais coeur pour se déguiser en logique.

XIII. Le bel homme que voilà, capable de s’enivrer des plus minuscules mérites ! C’est le seul être capable d’être pris de vertiges au sommet d’une taupinière …

XIV. « Une dernière fois ! » est la plus belle ruse de Satan.

XV. Qu’on me montre un seul mélomane capable de jouir toute sa vie d’une oeuvre en se retenant d’en parler à quiconque. Voilà ce qui valent nos grandes passions, et notre indépendance: on préfèrera toujours au plus grand plaisir artistique la médiocre jouissance d’être admiré en en parlant. Plutôt être sans passions que de devoir les garder pour soi !

XVI. Notre application à tout imiter fait qu’on ne ressemble à rien.

XVII. C’est pitié de se convertir trop tard, et de n’offrir à Dieu que ses restes. Mais c’est plus dangereux encore de se convertir trop tôt, et de se croire héros pour cela.

XVIII. Comme nous feignons bien de nous sentir éternels !

CII.

20 septembre 2014

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Il y a maintenant huit heures que mon master est terminé. L’épuisant cursus est arrivé au terme de son balisage, et ne m’offre plus comme horizon que l’agrégation, le monstre. Il serait sans doute de bon ton de faire le bilan, l’espèce d’inventaire du vécu auquel on se livre avec une certaine complaisance – on égrènerait les minuscules miettes de passion ou de ferveur dont on se souvient, et l’on se pâmerait devant tout le chemin parcouru. « Ah, que de beaux moments ! ».
Mais l’université ne m’a que rarement offerts de si bons moments. Je mets à part cette journée de soutenance, où les commentaires de mon directeur m’ont permis de goûter un véritable moment de satisfaction philosophique, non mêlé des habituelles pitreries qui contaminent tout jusqu’au plaisir de penser – et ceci mis à part je ne trouve presque rien. Car il faut mettre encore à part toutes les lectures que j’ai pu faire, à la qualité desquelles l’université n’a pour ainsi dire aucune part. Soustraction après soustraction, les apports de l’institution s’amaigrissent, et plus encore, l’intérêt qu’ont suscités pour moi ceux qui la fréquentent. J’ai vu des fous. Des sots. Des enfants, beaucoup. Des « esprits forts », mais au sens de La Bruyère –  parfois même, incapable de se hisser jusque là. Ce ne serait pas trop exagérer la chose que de dire que l’université m’a enseigné le ridicule et la misère de l’homme sans Dieu, le choix de Pascal pour mes recherches a relevé moins d’un goût propre que d’une impérieuse nécessité. On a pu me reprocher à bon droit, il y a quelques heures, d’avoir trop de révérence pour Pascal – en pourrais-je avoir jamais assez ? S’assurer un chemin sûr dans ce cloaque de présomption et de pathétique sans les secours de l’apologiste de Port-Royal, voilà une chose qui aurait passé mes forces, et de loin. Je n’ai pas pu me contenter d’une distance historique, parce que Pascal a été pour moi le Virgile qui me gardait de m’égarer dans cette bolge, ou une autre. Je n’ai pas pu me contenter d’un attachement mesuré, et dire comme Nietzsche: « Pascal, pour qui j’ai presque de la tendresse, parce qu’il m’a infiniment instruit »(1). Si il y a une ingratitude que je tiens à éviter, maintenant qu’il me faut abandonner pour un temps mes recherches dans l’optique des concours, c’est celle qui consiste à avoir pour l’auteur qui m’a recueilli et nourri – plus que je ne l’ai étudié – cette politesse que l’on fait à la carcasse de l’animal de la chair duquel on s’est nourri, qu’on remercie vaguement avant le grand oubli digestif. Je ne me suis pas fait les dents sur Pascal, pas plus que je ne me sens autorisé à débiter les habituelles niaiseries d’un cheminement « main dans la main », d’un « dialogue silencieux », et autres imaginations niaises de ceux qui n’attendent que le moindre prétexte pour quitter ce compagnon de route. Peut-être Pascal m’a-t-il décillé, quoi que je ne lui cédait en rien sur le terrain d’une certaine misanthropie. Avec lui, j’ai approfondi les abysses, et sans doute mon premier remerciement concernerait-il cette leçon de ténèbres qui m’a transformé. On ne trouve le Dieu de Pascal qu’après des longues traversées, et par des chemins dantesques, et si désormais je me sens presque limitrophe du Deus absconditus vers lequel il tente de nous ramener à toute force, c’est par la patience qu’il m’a fallu pour voir les choses et les hommes comme lui. En cela, l’université peut revendiquer sa part: quoi qu’elle n’en ait pas le privilège exclusif, elle peut se targuer de m’avoir mis sous les yeux assez de ces « monstres incompréhensibles » pour m’instruire sur leur compte.
Ces nombreux spécimens pourront néanmoins se rassurer, j’ai trouvé en moi-même assez  de matière sombre pour exemplifier chaque fragment, chaque pensée – il n’y a pas une ligne de l’apologie que je n’aie irrigué de mes propres faiblesses, et de toute l’ordure que j’ai pu trouver en moi. C’est sans doute la seule conscience de cette infirmité qui m’a permis de ne pas le pavaner comme un paon diplômé devant que voulait bien s’extasier sur mes trois morceaux de savoir. Il y a une humilité qui n’est pas un mérite, mais une simple conséquence – un retrait qui vient de la seule incapacité à vouloir passer pour mieux, lorsqu’on est presque rien. C’est ma seule prétention, et sans doute, c’est ce que Pascal lui-même aurait aimé pratiquer lorsque son génie le poussait au contraire. C’est qu’il a pratiqué bien tard les effroyables examens de conscience, il s’est persuadé, et on l’a persuadé de son génie avant qu’il n’ait le temps d’assimiler son néant. Certes, pour ces choses on arrive toujours trop tard: j’aimerais qu’on me montre l’homme qui parvient à l’humilité d’emblée, sans détour par son contraire. Cet homme n’existe vraisemblablement pas. Mais ce détour il faut encore le faire, et c’est sans doute de ne pas être conscient de cette nécessité que souffrent la plupart des étudiants que j’ai du fréquenter. Partager notre cursus revenait à souffrir, sinon de leur mal, d’en être exempté. A peine les cinq années d’études produisaient quelques convalescents, et encore titubants. On voyait que l’éclipse serait courte, et que cette rare intermittence de la vanité n’était pas pour leur plaire. Il guettaient l’occasion d’y retourner, dans leur mal, leur fièvre leur manquait. La seule vertu du parcours universitaire, en toute fin, est qu’elle oblige la plupart à se faire un peu discrets, afin que les résultats ne jurent pas trop avec les prétentions. Mais passée cette petite diète, ils y reviendront – j’en connais déjà qui rechutent, pour lesquels aucune occasion n’est trop basse pour tartiner leur prétendu génie au visage d’autrui. Pascal m’a appris à chérir cette guérison, et à comprendre que pour cette maladie là, il n’y a pas de bon usage à demander à Dieu. J’use le ridicule d’autrui pour m’instruire, mais je ne le souhaite, ni ne le provoque.
Maintenant, je pense pouvoir m’enfoncer davantage encore dans ma solitude érémitique. J’ai été le dupe de beaucoup d’illusions dont je rougis même en pensée, et suis déjà revenu d’assez de choses pour m’estimer, à certains égards, sauvé. Je me pénètre toujours plus de ce principe qu’il faut se soucier de bien vivre, et non de vivre longtemps, et j’y ajoute ceci qu’être conscient de sa misère et de son incapacité à bien vivre, c’est déjà vivre un peu mieux. C’est toujours à Pascal que j’en suis redevable.
Je me rends compte que les choses n’auraient pas pu tourner mieux à ma faveur, elles n’auraient pas pu m’édifier d’avantage. Là où je croyais qu’on était indifférent à mon travail, je suis heureux qu’on m’ait imposé la patience, qu’on m’ait obligé à la confiance, et qu’on m’ait habitué à un silence qui m’a permis, parfois, de penser un peu mieux. J’ai pu me rendre compte que je fais bien assez de bruit moi-même, et il fallait bien parfois le retrait intelligent d’un directeur pour me faire saisir la nécessité de faire taire ce bruit, ou de lui imposer un rythme, une mesure. Il m’a fallu sa rigueur pour tenter un peu de modérer mes vitesses, de dompter mon style. Il m’aura fallu sa reconnaissance et ses excellents conseils, toujours mesurés, pour sentir le prix de ce mûrissement qu’il a dirigé par contraintes et relâches – et sans doute aussi, pour me faire un peu rougir d’avoir pesté si souvent contre lui de fatigue.
Je n’ai jamais été aussi fatigué de ma vie. Mes nerfs sont épuisés, mon corps ne veut plus me suivre bien loin, mais depuis des semaines je ne suis pas las. Dans les échecs de la fatigue, je songe sans cesse aux prochaines distances, aux efforts, je liste et le prévois à défaut de pouvoir accomplir. Cela va durer un petit moment. Il fait nuit maintenant, la même nuit que les jours précédents, sur le même quartier, mais ces rares nuits offrent le pressentiment presque palpable d’un changement, rendu à moitié-amer par ce qui n’a pas tourné comme je l’aurais souhaité – mais ce pressentiment me plaît tout de même. Il a quelque chose de gracquien, comme si on sentait tout doucement le temps glisser, à une lenteur tectonique. Il y aura peut-être quelque chose à sauver du fleuve de Babylone … ?

NOTES

 1. À Georg Brandes, 20 novembre 1888 {Corr., III, 322).

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Un article au format pdf sur l’oeuvre à nulle autre pareille des frères Chapman:

Une vision transhistorique de l’histoire humaine – Fucking Hell de Jake et Dinos Chapman

C. Quelques nouvelles

15 juillet 2014

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Il me tarde de pouvoir revenir à l’écriture sur ce blog, mais mon mémoire, encore lui, m’en empêche. Mais comme l’été ne signe pas pour autant une période d’inactivité, voici quelques updates concernant mon travail récent:

* Tout d’abord, la rédaction d’un texte destiné à un ouvrage collectif de témoignages sur Céline, dont les modalités de publication ne sont pas encore fixées. Cette seconde publication célinienne me réjouit particulièrement.

* Ensuite, la rédaction régulière d’articles pour le site The Laddr, site chrétien dédié à la culture, à la foi et à l’actualité. Premiers articles en septembre.

* Enfin, je compte publier les prochains jour un article ayant été pré-sélectionné pour communication dans un colloque, mais n’ayant finalement pas té retenu, car s’éloignant trop des lignes directrices que les organisateurs souhaitaient donner à ce colloque. Il porte sur la notion de transhistoricité dans l’oeuvre Fucking Hell de Jake & Dinos Chapman.

XCIX. Absentia

4 juin 2014

Une relativement longue période d’absence se clôt – due à la rédaction de mon mémoire de Master, assez prenante pour me forcer à interrompre mon activité critique et littéraire sur ce blog. L’été risque d’être peu faste en nouvelle contributions, avec tout de même l’espoir d’y faire figurer en toute fin un mémoire digne de ce nom, et peut-être quelque nouvel article célinien, si j’ai la possibilité et le temps de m’en acquitter …

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Le recueil se lit d’un seul élan, il s’en dégage une justesse qui semble tellement fragile, suspendue, qu’on sent l’urgence de d’aller d’un bout à l’autre de l’arc, de donner à ses fragments théophaniques non seulement l’attention particulière qu’ils méritent chacun, mais encore cette attention collégiale – dont on ne sait pas trop si elle s’enracine dans une plate attitude comparative, ou bien dans l’exercice religieusement esthétique de se laisser impressionner, vague après vague, par une lente contamination affective – à laquelle convie évidemment la juxtaposition des textes. Il y aurait péché à trop décortiquer ce qui s’y donne, on sent bien qu’il y a là à l’oeuvre un genre d’alchimie qui s’évanouirait à l’analyse – et loin d’y voir un défaut, nous serions plutôt tentés de porter cette étrange capacité de Combet à susciter sous sa plume ces évanescentes carnalités à son crédit, comme une délicate prise en charge du thème de l’irruption transcendante.
Le besoin efforcé de schématisation nous réclame qu’on le dédommage au moins par un point commun qu’on trouverait aux cinq textes, une sorte de schème esthétique de la transcendance se donnant à l’homme, afin que l’on puisse par mnémotechnie dire « ceci est la transcendance pour Combet », mais je suis évidemment certain que même l’auteur reculerait devant ce genre d’impudence. Cet ouvrage témoigne de ce qu’il s’est au contraire laissé entraîner à la découverte, que l’acte d’écrire est ici inclusif, parce que cette découverte, nous le retrouvons intacte dans ces récits. Le régime d’énonciation-même se dérobe au moment où l’on appelle le principe commun à se manifester: la première personne de Marie laisse ensuite place à une narration extérieure, si bien que c’est finalement l’honnêteté seule de l’exploration qui lie ensemble ces cinq irruptions surnaturelles. Voilà le désir de subsomption satisfait.
Je préfère reparcourir de façon désordonnée ce que la lecture m’a suscité: la discrétion occulte des premiers éveils érotiques de Mario, qui recomposent avec élégance les écoulements et olfactions qui ailleurs – dans Sade, ou Bataille – me paraissaient voués irrémissiblement à l’imaginaire brutal de la transgression. La profonde poématisation des pulsion partielles enfantines dans Merveille, les épuisements marathoniens de la chair aux abords de l’extrême onction, dans Artémise, alors que notre époque ne valide habituellement la fatigue que lorsqu’elle atteste d’un athlétisme sexuel effréné – sans doute l’une des nouvelles m’ayant le plus touché. Ce n’est sans doute pas étranger au fait que le dépérissement de la vigueur phallique dans la vieillesse hante notre époque comme sa face obscure, comme une réfutation constante de notre chair soi-disant solaire, et qu’il faudrait tenir sans cesse à distante, imprononcée, sous peine de faire voler en éclat nos pauvres rêveries de coïts glabres et sans fin. Mais finalement, c’est encore la reprise audacieuse du célèbre voile de Véronique, dans le texte qui en porte son prénom, qui m’a interpellé de la façon la plus vive. Pas parce qu’on pourrait en tirer quelque plate méditation sur la capacité – ou l’incapacité, c’est selon, le texte se maintenant à cet égard dans une parfaite ambiguïté – de l’art à combler les inquiètes pulsation du désir humain dans ce qu’il a de plus cru, mais parce que j’ai été frappé par cette situation singulière où la transcendance, se manifestant par l’image de la chair transfigurée pour ainsi dire par sa seule fécondation par le hasard (la menstruation contribuant par « miracle » à imprimer sur le drap une littérale vulve de Véronique), produit chez l’intéressée une intense activité de reproduction qui en éparpille le mystère en différents signes tout aussi sensibles, mais dont l’aura est toujours moindre, parce que seulement irriguée, dérivée du Mystère charnel, et non directement produit par elle. Véronique cherche-t-elle à réduire de toutes ses forces l’inévitable médiation que réclame son art, pour parvenir à produire directement de sa chair plutôt que de se perdre en métonymies ridicules (ses dessins grotesques qu’elle abandonne parce qu’ils sentent trop l’effort) ? Fantasme-t-elle sur la coïncidence absolue de son art et de ses palpitations charnelles ? C’est ce qu’en toute fin, la tentative d’autoportrait génital semble suggérer avec insistance: comment la chair simple, immédiatement donnée, peut-elle passer dans l’art par médiation, sans pour autant jamais s’éloigner de son centre ? C’est là simple hypothèse, qui elle aussi, pourraient très bien s’éparpiller avec d’autres à partir de l’ouvrage, il n’y a qu’à s’approcher encore de cet intangible que Combet nous indique, et d’y puiser comme lui aux paradoxes de la visitation.

Roberto-Bolano2

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Bolaño est incontestablement en train de réduire à néant les efforts que je m’étais promis pour avancer dans mon mémoire – si ce n’était le talent littéraire d’Augustin, je ne serais jamais parvenu à sauver ça et là les quelques  couples d’heures que j’y consacre de loin en loin, au prix d’une harassante auto-discipline. Nocturne du Chili, à sa façon, m’a envoûé davantage que le Troisième Reich. Par son écriture, d’abord, bien plus ciselée, bien moins fonctionnelle. Par moment, il me semblait que l’auteur trouvait le juste milieu entre les longues périodes proustiennes et le flux débridé, et destructuré, du Paradis de Sollers. En désolidarisant volontairement la ponctuation et les reliefs du contenu, Bolaño parvient à créer une sorte de soliloque désordonné sans jamais perdre pour autant l’unité esthétique de la phrase proustienne. La narration est juste assez décousue pour épouser le flux de conscience altéré d’un narrateur âgé, et en proie, en guise d’extrême onction, aux tourments pathétiques du remords et de la négation. Ce qui, chez Sollers, constituait finalement une véritable technique, un « truc » d’écriture, un déplacement consciencieux – et par là, peut-être, un peu ostentatoire – des bornes de la structure prosaïque, devient ici une élégante plasticité des propositions, parfaitement équilibrée parce que soucieuse de ne pas passer inutilement les frontières.
Pour ce qui est du récit lui-même, je l’ai trouvé également appréciable par sa pudeur, par la retenue avec laquelle il ne se transforme pas inutilement en satire, avec tout ce que le genre comporte de grosses ficelles et de lieux communs sur la vanité. Cette vanité sourd finalement progressivement d’un simple exercice de juxtaposition: quoi de plus simple que d’insérer dans le récit narcissique de l’homme de lettres les détails en passant de fautes qui ne sont jamais envisagées par le narrateur comme des faits d’importance, encore moins comme des faits graves. Le drame de la vanité, ce n’est plus ces ressorts ridicules qui la mènent dans une direction et son contraire, et qu’on exhibe de façon stendhalienne, mais au contraire, l’étonnante capacité qu’elle a de bouleverser l’ordre des priorités: le salon littéraire s’accommode volontiers de la collaboration lorsqu’il s’agit du seul moyen de faire encore partie d’une société des gens de lettres. Et les dernières convulsions d’une conscience coupable à la dérive ne donnent jamais tant à penser que lorsque même en bout de course, elles ne parviennent pas à opérer l’aveu salvateur, la reconnaissance de dernière seconde qui, au moins, aurait assuré la rédemption. Le véritable pathétique, c’est de chercher avec des yeux larmoyants l’excuse finale qui permettrait de colmater, in extremis, la fissure baillant dans le mensonge d’une vie entière. Plutôt que de se faire excuser, trouver la meilleure, la dernière excuse.

Bien sûr, le génie de Bolaño, c’est de ne pas forcer les traits: c’est bien parce que le critique et poète Lacroix a réussi à mener une carrière honorable, à entretenir des relations mondaines assez enviables, et peut-être plus que tout, à accéder à une finesse incontestable de jugement en  matière esthétique que sa faillite totale dans le jugement morale nous interpelle. C’est finalement tout le drame des grands « compromis » de la littérature et de la philosophie. Ce n’est qu’à sa puissance de pensée que Heidegger doit la haine invincible qu’on voue encore à sa naïveté morale et politique. Jünger, dans Nocturne, remplit visiblement cet office. Sans doute est-ce une variante de l’idée de Bolaño, selon laquelle « le crime est un art, et parfois, l’art est un crime »: le crime de l’art réside déjà dans notre consentement à cette sublimation qui nous éloigne de toute réalité brûlante, de tout drame, de tout plainte venant du réel. Ce que je concède à la littérature, c’est ce que je retire à tout le reste. Donc, c’est aussi l’aide que je refuse à ceux qui en ont besoin, l’attention que j’objective vers l’écriture ou la lecture, plutôt que vers la souffrance, la misère qui gratte à ma porte. Sans doute l’auteur insiste-t-il aussi souvent sur la nécessité pour toute oeuvre d’être politique parce que précisément, il ressent la part d’immoralité en quoi consiste l’art. Trouver une rédemption dans la portée politique de l’oeuvre, c’est tenter peut-être aussi, à sa manière, de maquiller l’abandon ineffaçable qui sous-tend toute création. Et qui sait si finalement, le critique tourmenté n’est pas la mise en abyme de Bolaño écrivant, comblant avec de l’encre sa propre fissure morale ? Si tel était le cas, ce dernier aurait au moins eu un mérite de l’écrire.