« Je suis non seulement monothéiste, mais chrétien fortifié par la philosophie, qui n’a jamais rien gâté. Je crois à l’existence d’un Dieu immatériel, auteur et maître de toutes les formes; et ce qui me prouve que je n’en ai jamais douté, c’est que j’ai toujours compté sur sa providence, recourant à lui par la prière dans mes détresses, et m’étant toujours trouvé exaucé. Le désespoir tue;  la prière le fait disparaître, et, quand l’homme a prié, il éprouve de la confiance et il agit ».  -Histoire de ma vie, Préface.

1. La découverte du christianisme de Casanova a de quoi étonner. On attendrait davantage du personnage qu’il figure parmi les athées les plus véhéments, comme le fut cet autre célébrissime séducteur, Dom Juan, ou qu’il professe un théisme timide de façade. Mais la foi chrétienne et sa morale exigeante semble seoir bien peu à cet aventurier épris des plaisirs sensibles sous leurs formes les plus variées. C’est précisément cet apparent pathétique qui nous aveugle à la lecture de la préface qui est lourd de sens, si l’on souhaite porter la réflexion au-delà du lapidaire jugement moral. Car une fois prise dans son entièreté la figure de Casanova – en s’interdisant de réduire l’histoire de sa vie à une simple succession d’épisodes sexuels, laquelle réduction ne lui rend guère justice – l’on en vient à diagnostiquer que derrière notre ébahissement initial se loge le préjugé d’une certaine incompatibilité entre une vie chrétienne et une vie dévolue au plaisir esthétique. Par esthétique, nous entendons ici revenir à la racine-même du terme, c’est-à-dire avant tout à un plaisir lié aux sens, qu’il s’agisse de beaux-arts, de musique, de gastronomie …

2. Il nous faudra auparavant nous prémunir contre une solution toute faite à ce problème, qui consiste en une esthétique instrumentalisée par le religieux, que ce soit à des fins éducatives ou oratiques. Donner son assentiment trop rapide à une telle esthétique récupérée et dénaturée pour servir d’escabeau à la prière serait comme, selon les mots de notre auteur, donner au lecteur « de la fausse monnaie ». Le nœud du paradoxe de la foi de Casanova réside bien dans le choc entre la foi chrétienne et l’existence esthétique dans toute leur authenticité, c’est pourquoi nous tâcherons autant que possible de ne pas recourir au simulacre de l’une ou de l’autre.

3. Pour commencer, il nous faut tâcher de saisir ce que Casanova entend par « chrétien fortifié par la philosophie ». Il semble évident qu’il ne s’agit pas ici d’une théologie rationaliste à la Thomas d’Aquin, c’est-à-dire d’une philosophie au service de la religion. Mais il ne semble pas non plus que la vérité se trouve dans le pendant inverse, à savoir, une philosophie qui se fait religion. Pourtant, Casanova lui-même nous tend la perche, quelques pages plus tard, lorsqu’il fait mention de Spinoza. « Voilà un homme, se dit-on, qui au moment de justifier par sa préface la vie qu’il a mené, cite inopinément Spinoza. Que peut-on y voir d’autre que le recours implicite à un maître penseur dont l’évocation tenterait de jeter une lumière plus flatteuse sur une conduite qui ne l’est pas à première vue ? » Mais le recours au penseur hollandais est loin d’être un serment d’allégeance à sa philosophie, bien au contraire, tient-elle davantage d’une critique qui met en lumière son propre dépassement de la philosophie spinoziste. En effet, Casanova reproche au philosophe, qui selon lui croyait pouvoir se passer de la révélation, de s’être arrêté trop tôt dans son raisonnement, et de n’avoir pas compris que l’argumentation faisait un cercle: si Dieu est la Nature, et nous une part de celle-ci, il devient absurde de penser le divin principe de toute chose chercher son propre principe. Pour Casanova, pas de théo-philosophie, mais bien la révélation chrétienne véritable. Cette révélation, par son caractère de discours littéraire, convient il est vrai bien plus à Casanova qu’un système rigide comme celui de l’Éthique. « […] n’ayant jamais visé un point fixe, le seul système que j’aie eu, si toutefois c’en est un, fut celui de me laisser aller au gré du vent qui me poussait »(1).

4. Quant à son esthétique, quelle est-elle ? Une recherche de l’aiesthesis agréable, une culture pluridisciplinaire du goût. Et ce goût n’est pas une obséquieuse classification se tenant à distance raisonnable de son objet, une sorte de sensualité modérée par une rigueur stoïcienne. Casanova n’est pas une sorte de snob avant l’heure, mais bel et bien un être passionné. René Girard (2) définit le snob comme celui qui ne désire que par la médiation d’Autrui, qui cherche à combler son manque de substance propre par l’imitation de ceux qu’il admire. A l’inverse, l’être passionné est cet être exceptionnel qui a le courage de désirer par lui-même, sans recourir au mimétisme. Contre toute attente, il faut ranger Casanova dans cette seconde catégorie. Car son désir est toujours suscité par la rencontre d’un objet particulier qui le ravit, et dont aucune médiation préalable ne lui a indiqué le caractère désirable. Que ce soient des femmes, des connaissances, des mets ou encore de singuliers objets, c’est toujours l’objet lui-même qui féconde son désir, jamais la pression extérieure ou la suggestion médiatrice de l’Autre. C’est ainsi qu’il faut le distinguer de Dom Juan, dont on se rappelle fort bien la façon dont la vue d’un couple amoureux fait naître en lui un désir de conquête de l’aimée: chez Dom Juan, pas de passion, pas de désir né de l’objet, seulement la conquête de territoires d’objets dictés par une instance autre, qui n’est pourtant pas un médiateur au sens girardien(3). Car on pourrait croire que la multiplication des aventures amoureuses fait signe vers une médiation externe, où le médiateur éclaire faiblement une large gamme d’objets. Cependant, on peinerait à trouver un médiateur dans la vie de Casanova, et sa prétention d’être « son propre élève » ne semble pas devoir être désignée comme un mensonge romantique chargé de recouvrir la vérité honteuse de l’imitation. Peut-être même plus, cette volonté de s’abandonner aux vents qui le portent, de ne pas arraisonner les expériences de vie aux exigences d’un système de pensée, le préserve-t-elle du mimétisme, si l’on admet que le mimétisme girardien de se met en branle que dans la mesure ou une pensée directrice assigne à son désir certains buts dont les désirs particuliers seront des incarnations partielles.

5. L’esthétique de Casanova est donc une esthétique de la rencontre avec l’objet désirable. Elle doit être préparée en amont par un esprit qui doit se rendre disponible au plaisir esthétique, et ne bouder rien de ce qui pourrait advenir d’agréable. Il est ici question non seulement d’une théorie esthétique, mais surtout d’une esthétique pratique: cette volonté de se rendre disponible est un habitus à prendre, et à entretenir. L’esprit humain n’est pas prédisposé à une ouverture totale, et même la perception se doit d’être dans une certaine mesure éduquée pour ne pas s’enfermer dans des cadres trop étroits. « La perception est déjà décision »(4), et l’esthétique pratique de Casanova semble précisément viser une éducation continuelle de la perception et de la raison en vue de la conservation d’une ouverture d’esprit qui ne refuse ni ne rapporte au connu ce qui se présente comme pure nouveauté.

6. Comment, si nous abandonnons pour un temps Casanova, définir l’existence esthétique sans lui donner de coloration particulière (comme on pourrait voire dans l’esthétique de Casanova une coloration hédoniste presque héraclitéenne) ? Tout d’abord, entendons existence au sens de réitération inlassable de la réception esthétique et de plaisir qui l’accompagne. Cette définition minimale laisse le soin à chacun de penser la manière dont ces différentes expériences s’organisent autour d’un axe, d’une dynamique, ou même d’une visée autre (métaphysique, religieuse, etc. …).  Ensuite, postulons que cette esthétique recouvre les champs qu’y inclut Casanova, c’est à dire toutes les expériences susceptibles d’offrir un plaisir dont une aiesthesis est la cause. L’autre sexe procure le plaisir sexuel, la gastronomie le plaisir du palais, l’art offre une gamme de plaisirs qui va de la contemplation visuelle au plaisir des jeux de concepts matérialisés, et ces différentes sources ne doivent pas subir de distinctions, qui en définitive, ne sont que le fruit d’une séparation dans leur présentation pragmatique: on sépare le plaisir sexuel du plaisir gastronomique car de la chambre à la table, les manières dont ce plaisir advient au sujet sont différentes en termes pratiques; mais pour le sujet lui-même, d’une aiesthesis à une autre, d’un plaisir à l’autre, la distinction s’efface. Les plaisirs esthétiques ne deviennent que des sous-catégories d’une seule et même existence qui circule d’un plaisir à l’autre parce qu’il y voit au final un bienfait commun pour sa personne.

7. Reste alors à savoir comment l’on peut et doit, selon les règles du religieux chrétien, user de ces plaisirs. N’importe quel chrétien s’insurgera si l’on ose affirmer que la Bible associe plaisir et culpabilité. Et en effet, dans les Écritures, le plaisir possède un versant positif aussi bien qu’un versant négatif. Le versant négatif touche bien sûr aux plaisirs soit immoraux,soit d’excès. Et globalement, on peut dire que pour toutes les sortes de plaisirs qui équivalent à un péché, nous avons affaire à un excès ou une déviation d’un plaisir bon et légal. La gloutonnerie est un péché -et même capital pour Thomas d’Aquin – en ce qu’il trouve son plaisir non dans le nécessaire mais dans le superflu. L’homosexualité est perçue comme déviation du sexuel normal et nécessaire. Il est donc une sorte de métriopathie propre à la classification chrétienne des plaisirs, où ce qui excède le normal et le nécessaire devient un péché car le plaisir n’est plus associé aux nécessités de l’existence.

De cette première étape, l’on pourrait donc conclure que pour qu’un plaisir soit légitime aux yeux du religieux, il faut que son expérience ne soit pas conditionnée par l’arbitraire volonté de l’homme qui se procure des plaisirs selon son bon vouloir, à la fréquence et à l’intensité qui lui plait. Il faut au contraire que coïncident l’agréable et le nécessaire, de sorte que le plaisir scande le rythme de l’existence humaine.

8. Ceci acquis, il n’est pas difficile d’imaginer que la face positive répond exactement au même signalement que cette négation de la face négative que nous avons entrepris auparavant: le plaisir légal est décrit dans toute la Bible comme une récompense au milieu des épreuves, comme des jalons successifs qui marquent la route d’une existence tendue entre souffrance et joie religieuse. « L’Éternel, ton Dieu, te comblera de biens en faisant prospérer tout le travail de tes mains » (Deutéronome, 30.9), « Tu jouis alors du travail de tes mains, Tu es heureux, tu prospères »(Psaume 128). L’aspect sans doute le plus important de ces passages est la mise en relation du plaisir et du travail: le plaisir vient comme récompense du travail, et se confond en même temps avec son accomplissement. « Faisant prospérer le travail de tes mains » décrit le battement de l’existence entre le labeur et le plaisir, avec pour nécessité que l’un succède à l’autre. Il ne peut pas y avoir de déséquilibre ou d’excès, car l’un naît de l’autre, et chacun fait retour à l’autre dans son épuisement.« Le sommeil du travailleur est doux, qu’il ait mangé peu ou beaucoup; mais la satiété du riche ne le laisse pas dormir » (Ecclésiaste 5.11)

« Tu jouis alors du travail de tes mains » saute encore un pas dans la notion de plaisir, car alors l’homme, grâce à Dieu, vit cette expérience quasi-hégélienne de jouir de son propre produit. On peut lire cette phrase très classiquement, et ne voir ici que l’idée que jouir du produit de ses mains équivaut à en consommer le produit matériel. Mais il semble plus intéressant de lire,« Tu jouis alors du travail des tes mains, non pas du produit, mais du travail lui-même ». L’Ecclésiaste pense également le bonheur terrestre comme cette sorte de plaisir à l’objectivation de soi dans le travail: « Il n’y a de bonheur pour l’homme qu’à se réjouir de ses œuvres, car c’est là sa part ». Cette étape est cruciale pour la suite de notre réflexion, mais il faut encore faire cette remarque d’importance, que le plaisir positif trouve dans la Bible sa forme la plus haute quand il est le plaisir du juste qui se consacre à Dieu, par la lecture des Écritures, par la prière ou par la praxis des vertus religieuses. D’une certaine manière, la passion propre à l’homme de plaisirs trouve dans le plaisir des choses de Dieu son pendant légal: cette joie du croyant est un plaisir raisonnable qui frôle bien souvent la déraison. Le Cantique des cantiques rivalise de superlatifs pour dire cet amour, et les psaumes n’ont de cesse de rappeler que dans la joie du croyant, la déraison est la plus raisonnable des conduites: « Mais qui trouve son plaisir dans la loi de l’Éternel, et qui la médite jour et nuit ! » (Psaumes 1.2) Contrairement aux plaisirs dégagés auparavant, le plaisir religieux trouve sa pleine mesure dans l’absence de mesure. Le rythme vital ne tient plus. Se priver de sommeil pour prendre plaisir à l’Écriture Sainte est précisément l’image de la démarcation entre plaisir religieux et plaisir « laïc ». Le plaisir qui reste dans la sphère de l’humain doit être modéré, alors que le plaisir qui lie l’humain au divin ne souffre pas d’un excès de zèle du sujet.

9. Faisons donc un pas de plus, et demandons-nous ce qui peut motiver dans les Écritures une telle démarcation. Il est évident que la distinction est due à un certain rapport à la Vérité: si l’excès dans l’étude de la parole de Dieu est permis, c’est parce qu’un excès de Vérité ne saurait être préjudiciable à l’homme. Dans le plaisir plus sensuel, qui ne lie pas l’homme à Dieu, il n’y a pas d’autre vérité que celle de la position subjective, du moi sentant. Dans le premier cas, l’homme s’arrache à son immédiateté subjective, et prend conscience d’un certain ordre des choses dans lequel il trouve sa place – les Écritures sont là pour la lui rappeler sans cesse; dans le second cas, l’homme ne sort pas de sa sphère subjective, il n’y a pas d’ordre objectif des choses ou de la création, si ce n’est celui que le sujet veut bien donner au choses de façon arbitraire. Dans le plaisir sensuel, il n’y a plus de notion d’ordre de la nature, ou tout du moins celle-ci est-elle viciée. L’homme n’y gagne plus le bonheur par la force de son labeur avec la bénédiction de Dieu, il se pense comme le centre d’un monde où les objets ont pour finalité son plaisir. Il y a une sorte de solipsisme du plaisir, qui semble précisément être ce que la parole de Dieu souhaite faire éviter au croyant.

Néanmoins, entre ces deux extrêmes que sont le plaisir religieux pur et le plaisir sensuel qui subvertit l’ordre des choses, il semble subsister un degré, que l’Ecclésiaste ne manque pas de pointer. Le plaisir pris à son propre travail semble en effet curieusement échapper à l’anathème. D’où l’on comprend que le sujet qui travaille, qui s’objective et se contemple dans le fruit de son travail, possède non seulement une idée assez juste de ce qu’il est, car Dieu garantit cette objectivation (Dieu fait prospérer le travail, c’est-à-dire qu’il participe en tant que cause à cette image de soi que le sujet obtient par son objectivation dans le travail), mais plus encore, par son travail il se forme. Hegel montre bien comment, contrairement au plaisir, le travail est formateur. Le plaisir est évanouissant, alors que le travail subsiste, donne une forme aux choses qui n’a pas pour fin la consommation, mais la production de la forme qui permet de faire advenir la conscience. Le travail est donc en quelque sorte une première étape par laquelle l’homme peut prendre conscience de lui-même d’une manière objective, sans subvertir l’ordre de la Création.

10. Et si dès lors, on peut avec l’encouragement et la participation active de Dieu, prendre plaisir à ce travail, nous voyons émerger un début de solution à notre problème. Car en prononçant « se réjouir de ses propres œuvres », l’homonymie nous permet de faire un bond du travail à l’Art: qu’est-ce en effet que l’Art, sinon l’humain jouissant de ses propres œuvres ? L’Art, c’est l’humain qui par la formation de l’objet, jouit et fait jouir autrui de sa production en produisant symboliquement et performativement (tout du moins, faisons-en ici l’hypothèse) l’ordre objectif de la culture humaine. Cet ordre produit, qui n’est pas encore l’ordre de la Création, mais qui n’en est que la partie intéressant l’humain, semble être une première étape dans l’association plaisir/vérité objective. On pourra se poser la question de la nécessité d’une telle propédeutique dans la liaison du plaisir à la vérité; mais ceci méritant sans doute un traitement bien plus conséquent que celui que nous serions en mesure de lui offrir ici, nous préférons le laisser de côté, nous contentant de postuler que le plaisir religieux ne recouvre pas entièrement le plaisir esthétique lié au produit du travail artistique, car ce dernier met en jeu l’homme face à l’homme, là où le religieux instaure entre les hommes la médiation des prescriptions divines. Dans le religieux, l’homme voit autrui à travers le filtre de ce que la Bible prescrit en matière de morale, autrement dit, Dieu nous désigne autrui selon une certaine manière, ce qui est largement différent de l’expérience de l’Art, où la seule médiation entre l’homme et autrui est le travail de l’homme, l’objet d’art.

11. Quoique ce dernier point, donc, soit encore à développer, nous pensons avoir déjà fourni des pistes suffisantes pour une première résolution de notre problème initial, et il nous est permis de revenir à Casanova. Si Casanova nous semble selon un certain préjugé appartenir à la face négative du plaisir biblique, c’est parce qu’on l’imagine perdu dans un océan de plaisirs qui se succèdent sans ordre ni mesure. La lecture de ses textes a vite fait de nous détromper. « […] ayant appris de bonne heure que ce qui altère [la santé] est toujours l’excès,[…] je n’ai jamais eu d’autre médecin que moi-même »(5), où nous trouvons la mesure, et la même préface d’où cette phrase est tirée nous fournit de nombreux exemples de la réflexion à laquelle Casanova se soumet lorsqu’il considère ses appétits. Il n’est pas un homme de débauche qui se noie dans le sensible pur, mais au contraire, quelqu’un pour qui la jouissance va de pair avec la réflexion philosophique. Dans ses aspects pratiques comme dans ses aspects philosophiques, la quête du plaisir réclame plus que tout du travail. Casanova possède un corps d’athlète et prend soin de son apparence: il travaille à l’acquisition de ses plaisirs, il se forme à travers sa quête. Il cherche à se faire un place dans le monde cultivé de l’Europe des Lumières, c’est-à-dire qu’il ne cherche pas la fortune par cupidité, mais seulement la place qui est la sienne, ou plutôt qui doit l’être. Tout dans son attitude reflète cette volonté de s’insérer dans un ordre par le moyen de son existence esthétique. Seulement, l’insuffisance de son mode d’existence réside en ce qu’il ne franchit jamais l’étape suivante, qui est la liaison du plaisir au religieux. Ce fait est particulièrement bien illustré par le passage de ses mémoires où il est en résidence à Constantinople. Discutant avec Josouff à propos de la différence entre les plaisirs de l’âme et les plaisirs des sens, Casanova avoue trouver « que plusieurs plaisirs qui intéressent [ses] sens méritent la préférence sur ceux qui n’intéressent que l’âme ». Et l’on perçoit bien la connotation religieuse que possèdent pour Josuff les plaisirs de l’âme: « telle est la vue d’une vaste prairie toute couverte d’herbes. La couleur verte, tant recommandée par notre divin Prophète, frappe ma vue, et dans ce moment je sens mon esprit nager dans un calme si délicieux qu’il me semble approcher l’auteur de la nature ». Casanova n’expérimente jamais cette liaison avec le divin dans le plaisir, son plaisir, qu’il soit gastronomique, littéraire ou sexuel, ne le lie qu’à d’autres humains. C’est pourquoi il est représentatif de cette esthétique qui doit posséder une valeur et un intérêt certain aux yeux du religieux, et ce d’autant plus que jamais il ne parvient à sortir de ce domaine que nous essayons de dégager: malgré son libertinage certain, Casanova se confond philosophiquement avec une esthétique qui n’est pas subordonnée au religieux mais qui l’enrichit et dialogue avec lui.

NOTES

1. Préface, p.26

2. Dans Mensonge romantique et vérité romanesque.

3. Dom Juan ne poursuit pas un idéal d’identification/cannibalisation de son médiateur comme les héros de Flaubert, Stendhal, Proust et Dostoïevski. Son désir ne naît pas de l’objet proprement dit, mais d’une logique de conquête qui le porte vers des objets sans que ceux-ci aient fait quoi que ce soit pour éveiller celui-ci.

4. Alain BERTHOZ, La décision.

5. Préface, p.32

Publicités