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On en arrive proprement à l’endroit où se situe le défi politique: « Mais c’est dans la monarchie nouvelle que se trouvent les difficultés » sonne comme l’entrée dans la sphère de la plus subtile action politique, celle qui réclame davantage que la simple temporisation. Allons d’emblée jusqu’à dire ceci: celle qui réclame davantage que la simple exploitation de l’héritage d’autrui, autrement dit, qui commande la création dans l’action politique. Les premiers paragraphes font la part belle aux considérations sur le peuple, et sur ses propensions notoires, qu’il convient de bien connaître pour en bien user. En pointant comme premier danger pour le Prince, dans le cadre d’une monarchie mixte, la tendance qu’ont les hommes de « changer volontiers de maître », Machiavel nous enseigne d’emblée ceci: celui qui accède à la fonction princière dans une nouvelle monarchie, contrairement à ce qu’il pourrait croire naturellement, ne se situe pas en position de force, mais dans une position précaire. Ses sujets dépendent moins de lui qu’il ne dépend d’eux: en ce sens, asseoir son autorité, se forger une légitimité, relève presque autant de l’exercice du pouvoir que de la séduction du peuple. Pour autant, il y a bien ici exercice, puisque Machiavel met le nouveau prince dans la situation ou celui-ci doit lutter contre une force positive qui s’oppose à sa domination: le préjugé populaire. Ce préjugé, c’est celui par lequel le peuple, par extension, envisage toujours le changement comme changement pour le mieux. C’est littéralement une « difficulté naturelle » que le texte machiavélien identifie ici. Quel est le rapport entre cette résistance naturelle et les règles universelles ? Une lecture rapide tendrait à superposer les deux, étant entendu que ces deux choses semble s’opposer à quelque chose comme la particularité. On saisit rapidement chez Machiavel qu’il y a une grossière dichotomie entre un ordre des particularités de l’expérience, de la factualité, de la trame historique comme concaténation serrée d’événements qui se succèdent, et un ordre de l’universalité, des règles qui transcendent la particularité et possèdent une validité, une intelligibilité qui peut être abstraite de la trame historique, et énoncées sous la forme de règles, maximes, préceptes. C’est d’ailleurs tout l’objet du Prince: ces deux ordres sont clairement rendus visible par le va-et-vient incessant de la règle générale à ses exemples les plus saillants. Dans le second paragraphe, Machiavel va d’ailleurs identifier cette difficulté naturelle à une « règle universelle », ou « cause universelle ». Il faut donc tenter de saisir ce qui est en jeu: cette difficulté est naturelle parce qu’elle naît naturellement de l’objet à partir duquel elle surgit: l’homme, les hommes. D’où l’on saisit bien que nous sommes renvoyés à la « nature humaine », à une constitution fondamentale de l’homme qui fait que quiconque se confronte à l’homme se confronte à cette difficulté; quiconque l’observe la voir se faire jour.

Il peut être ici utile de convoquer des passages machiavéliens capitaux, afin de restituer une certaine épaisseur, une certaine coloration de cette humaine nature. Les Discorsi nous disent: « Comme le démontrent tous ceux qui traitent de politique et comme le prouvent les exemples historiques, il faut que le fondateur d’un état et le législateur supposent par avance que tous les hommes sont méchants, et qu’ils sont prêts à mettre en oeuvre toute leur méchanceté toutes les fois qu’ils en ont l’occasion. Lorsque ce penchant demeure caché, cela provient d’une cause ignorée, que l’on ne discerne pas, parce que l’on a pas fait l’expérience du contraire; le temps, père de toute vérité, le fait finalement découvrir » ( I, 3). Ce passage est riche d’une pensée qu’il faut scruter avec attention, avec un soin particulier pour les détails. L’idée générale, l’idée bien connue, est que l’homme est mauvais, qu’il l’est dans les faits – c’est une verita effetuale, qu’il faudrait discerner par-delà les fictions de l’homme bon par nature – et que nous pouvons être assuré du bien-fondé de cette assertion par le double témoignage de notre propre expérience, et de celle que les anciens nous ont laissé dans les livres. Remarquons d’emblée, que par là se trouve inversée la perspective qui est celle du « machiavélisme » dans l’usage que nous en faisons couramment: nous disons machiavélique une personne mauvaise, calculatrice, sans scrupules, et dans ce passage, Machiavel nous dit précisément que ce sont les hommes – et donc les usagers de la formule « machiavélisme » – qui sont mauvais, qui doivent être saisis dans tout ce qu’ils ont de mauvais. Il ne faudrait pas aller jusqu’à dire que les hommes sont tous calculateurs et sans scrupules: la lecture de Machiavel tend plutôt à nous présenter un peuple dont la méchanceté se déploie sous les modalités de la stupidité, de l’injonction sourde de la nature humaine, et qui est loin du raffinement calculateur que l’on prête au personnage machiavélique. Machiavel s’empresse d’inclure dans son argument l’objection qu’on est tenté de lui opposer: il fait appel à l’expérience, qui prouve cette méchanceté intrinsèque de l’homme, mais si il lui est besoin de l’affirmer, de convaincre, c’est que manifestement, cela n’est pas si évident que cela, que l’expérience ne nous l’enseigne pas si indubitablement. Si l’on entend si souvent parler d’un homme bon par nature, dans le discours religieux, ou même dans les anthropologies plus laïques, c’est bien que l’expérience prouve aussi bien la bonté que la méchanceté – autrement dit, elle ne prouve rien. La réponse de Machiavel est intéressante: si l’on ne le voit pas toujours, c’est  par manque d’expérience. C’est-à-dire, lorsque ceux que l’on a fréquenté n’ont pas eu l’occasion de la manifester au grand jour, ou qu’il n’en ont eu que rarement l’occasion, si bien que nous n’avons pas la possibilité d’y voir un fait récurrent, universel. On se rappelle le prix qu’attachait Machiavel, dans la dédicace, à sa « longue expérience des choses modernes », son expérience de diplomate. L’homme-Machiavel a eu l’occasion d’évoluer dans des sphères politiques ou cette vérité se révèle sans doute plus indubitablement qu’ailleurs: le commerçant n’y a accès que lorsqu’on tente de le voler, de le duper, ou peut-être même, y est-il moins sensible parce que c’est lui qui dupe l’autre. Dans la vie courante, notre commerce avec les hommes masque cette vérité pour au moins deux raisons: d’une part, les hommes doivent agir correctement les uns envers les autres pour maintenir les rapports qui sont nécessaires à leur subsistance, à leur existence paisible; ensuite, parce que les maigres enjeux du quotidien ne nous font jamais voir, en terme de méchanceté, que mesquineries, chicanes, bagatelles. Notre quotidien est le domaine du moindre enjeu, et par conséquent, la méchanceté qui s’y montre est toujours, elle aussi, négligeable. Par conséquent, c’est déjà une première dimension de la valeur de l’expérience acquise par Machiavel dans le domaine de la diplomatie, que de pouvoir attester à ses pairs que dans les grands enjeux, ceux qui opposent les souverainetés entre elles, ou qui agitent une souveraineté de l’intérieur lors d’une crise majeure, la méchanceté se présente bien comme un fait, comme une constante. Par suite, la valeur du Prince en tant qu’ouvrage est, dans cette perspective, des plus compréhensibles: seul Machiavel, ou du moins, peu de personnes, parmi lesquelles Machiavel, étaient à même de saisir ces récurrences, ces constantes, et de les travailler pour en extraire des règles universelles. Sans trop s’étendre sur cet extrait au détriment du chapitre qui nous occupe, notons le détail de la formulation: le fondateur et le législateur ne doivent pas savoir que les hommes sont méchants, mais supposer qu’ils le sont. Il ne s’agit pas tant de saisir une réalité avec précision, que de se la présenter de la manière la plus défavorable possible, afin qu’elle ne nous surprenne jamais. Machiavel ne cherche pas à nous déprimer, seulement à nous déniaiser: en supposant le pire, on se préserve de la douleur d’être surpris par une réalité plus perfide qu’on ne l’avait imaginé. Le commentaire n’a donc pas une valeur premièrement anthropologique, mais stratégique: en supposant ainsi, on s’épargnera d’être la victime de ses propres illusions, de sa propre naïveté. Celui qui crée un logiciel de sécurité y cherche par avance les failles, celui qui construit une muraille en cherche les points faibles: cette analyse orientée vers l’optimisation ne devrait pas être confondue avec une assertion à valeur universelle: en effet, celui qui cherche les failles dans ledit logiciel ne présume pas que tous les usagers sont des hackers, seulement que certains en sont.

Cette idée est recoupée par un autre célèbre passage du Prince, chapitre XV: « En effet, il y a si loin de la façon dont on vit à celle ou on devrait vivre que celui qui laisse ce que l’on fait pour ce qu’on devrait faire apprend plutôt sa ruine que sa conservation: car un homme qui voudrait en tout point faire profession d’homme bon, il faudrait bien qu’il aille à sa ruine, parmi tant d’autres qui ne sont pas bons ». La position machiavélienne peut dès lors être restituée dans sa subtilité: il faut autant se garder des mirages de l’imagination que de l’idée définitive que tous les hommes sont mauvais. Il y a une disparité, une complexité de la nature humaine et des caractères qui nous interdit de tout ramener à l’une ou l’autre de ces extrêmes. Seulement, les impératifs de l’action, la nécessité d’être efficace, et de parvenir le plus sûrement à ses fins, implique d’envisager la situation sous son aspect le plus défavorable, afin que rien, au moment d’agir, ne survienne que nous n’avions auparavant prévu. Il y a un risque à être surpris par un ennemi particulièrement vicieux; il n’y en a pas à être surpris par une bonté supérieure à ce que l’on aurait cru. Il faut donc être assez réaliste pour ne pas croire tous les hommes bons, et assez conscient de l’orientation pratique de la pensée politique pour se rendre compte que nous supposons le pire, mais que ce pire n’est pas toujours de mise.

Si nous revenons à notre chapitre III, nous voyons que Machiavel y distingue ensuite une seconde « nécessité naturelle et ordinaire »: le nouveau prince est toujours obligé de léser ceux dont il prend la domination. Quel rapport entre ces deux causes naturelles ? Machiavel nous montre que la première, le préjugé, est invalidée par une seconde, la nécessité de l’exercice du pouvoir. Il y a u préjugé naturel qui se heurte aux conditions naturelles de la prise de pouvoir, et qui crée, par leur conjonction, un mécontentement dont il faut être bien averti. Ce que le secrétaire florentin ne voudrait pas, c’est qu’on ne mesure les inconvénients de la prise de pouvoir qu’au préjudice matériel qu’elle implique. Car dans les faits, ce préjudice est aggravé par le fait que ceux qui le subissent pensaient trouver mieux: le préjudice est plus grand parce qu’on croyait naturellement qu’on allait au contraire obtenir un bénéfice. Lorsque nous disions donc auparavant que l’individu machiavélique était calculateur, il faudrait préciser que le penseur « machiavélien » (celui qui suit la lettre machiavélienne plutôt que les clichés qu’elle véhicule de loin) met en oeuvre un calcul bien particulier, qui n’inventorie pas seulement les faits matériels. Les faits matériels réclament un inventaire minutieux, qui, si il est laborieux, ne demande aucune acuité particulière. Le penseur machiavélien ne regarde pas seulement à la comptabilisation des faits, mais encore, aux aspects moins tangibles qui entourent ces faits matériels: ne pas regarder seulement la privation matérielle des sujets, mais les conséquences psychologiques de celles-ci. Les passions deviennent susceptibles d’une évaluation si fine qu’elles paraissent presque calculables. Et à chaque type de bouleversement historique correspond un faisceau d’affects récurrents que le prince doit connaître par expérience, ou par érudition. C’est dire, finalement, que les reliefs politiques possèdent différentes strates, que le prince doit être habitué à examiner, et à évaluer: strate militaire, qui concerne la prise d’une cité par les armes; strate économique, concernant la gestion des ressources et de l’argent « nerf de la guerre »; et enfin strate affective, qui selon les aléas de la souveraineté, nécessite de façon impérieuse qu’on choisisse telle option, plutôt que d’autres. Retenons donc: Machiavel développe une politique des affects, parce que sa découverte initiale est que toute entreprise politique est créatrice d’affects correspondants que tout bon souverain ne saurait ignorer.

Autre point important – l’argumentation machiavélienne se présente sans cesse, non seulement comme un aller-retour permanent entre passé et présent, mais encore, comme un même mouvement d’aller et retour entre critique de l’erreur politique et examen de solution, ou d’options préférables. Cette option préférable, relève soit de l’exercice purement stratégique d’imagination, soit du rapprochement analogique: l’erreur est mise au regard d’une réussite qui s’est manifestée dans un cas analogue – et c’est alors le signe que les configurations politiques sont susceptible d’une taxinomie transhistorique. De l’antiquité à la Renaissance italienne, aucune mutation dans la conduite politique n’a contribué à créer un écart qui serait si grand entre les deux époques, que toute comparaison s’en trouverait invalidée. Et cette étonnante transposabilité mérite d’être questionnée: sur quoi se fonde cette conviction machiavélienne que toutes les expériences politiques et militaires de l’histoire possède en quelque sorte une valeur d’échange dans le registre de la réflexion stratégique ? Il semble qu’il faille là encore faire retour à l’anthropologie: ce qui fonde cette valeur d’échange, c’est la nature humaine, en tant qu’elle est garante de la permanence d’un registre – élargi, mais probablement fini – de configurations politiques. Et cela se comprend bien mieux si l’on examine sur ce point la strate affective: la transposabilité des aspects affectifs des différentes mutations politiques se fonde sur le fait que les affects humains correspondent invariablement à certaines stimulations politiques – ou pour être plus précis encore: toute politique se transcrit à un niveau individuel (comprendre: est reçu par l’individu impliqué sur un registre strictement personnel) en termes de dispositions humaines générales, qui sont génératrices d’affects calculables. Jargon à part: le chapitre III nous en offre un exemple à la fois simple et extrêmement important. Le prince doit envisager que tout changement de souveraineté se transcrit à un niveau individuel comme un changement d’habitude, qui se transforme en sentiment d’insécurité, et par suite, se développe doublement comme ressentiment et tendance à la trahison dans une visée restauratrice de l’ordre précédent. Ou encore: tout changement de souveraineté se transcrit militairement par un investissement démographique important de la cité prise, et donc économiquement par une confiscation de biens des autochtones; ce qui au niveau affectif, là encore, se traduit par des sentiments d’injustice, d’insécurité, qui risquent là aussi d’infléchir le sentiment populaire en faveur d’une révolte.
Et au fil de ces paragraphes, se dévoile une vision assez fine de la répétition historique, qui elle aussi, repose entièrement sur le donné anthropologique. En montrant comment les français furent repoussés la première fois à moindre frais, et la seconde, à frais considérables, Machiavel ne fait pas que verser dans l’anecdotique, ni ne vient simplement apporter du crédit à ses thèses par des exemples historiques. Ce qu’il montre, c’est que la répétition historique comporte certaines lois lorsqu’elle se réalise en un laps de temps assez court. Le second événement possède des caractéristiques particulières parce que le premier événement dont il est la répétition est encore fraîchement inscrit dans les mémoires. Il y a donc différence complète entre une répétition qu’un siècle sépare de l’original, et une répétition qui suit celui-ci de quelques années ou décades. Ce qui veut dire que les lois de la politique, et plus largement, les lois de l’histoire, se fondent en dernière instance sur l’homme, non en tant que nature, mais en tant que mémoire – et mémoire à court terme. Ce qui signifie que le souverain qui se contentera d’appliquer les grands exemples historiques pourrait bien se fourvoyer, s’il ne se montre pas sensible au temps humain, au temps de la mémoire. On le verra, Machiavel, dans son art de gouverner, fait la part belle à l’originalité et à l’imprévisibilité: c’est que la répétition inconsidérée d’un schéma, d’une attitude, d’une stratégie politique, érode rapidement celle-ci, en tant qu’elle laisse de nombreuses occasions à l’ennemi ou au peuple de mettre en oeuvre l’esprit d’escalier. Exposé plusieurs fois au même événement, il est bien plus probable qu’on finisse par y trouver une réponse adéquate, là où l’originalité permanente ne donne jamais à l’ennemi de « seconde chance ».

Avec la question des colonies, la logique de Machiavel dévoile la longueur de son calcul: il ne s’agit pas seulement de mettre en oeuvre une algèbre des affects, en calculant à quel point on lèse le peuple par la conquête; il s’agit encore de voir assez loin pour déterminer si ces affects négatifs seront susceptible de nuire à la souveraineté. Autrement dit, ne pas seulement calculer selon une perspective du « moindre mal », mais savoir précisément que ces affects ne pourront renverser la souveraineté – c’est-à-dire connaître le détail de leurs conséquences. Et c’est en ce sens que Machiavel peur dire: « ne pas seulement considérer les désordres présents, mais ceux du futur, et ces derniers, mettre toute leur industrie à les écarter; car en les prévoyant de longue main on y peut facilement remédier, mais si l’o nattend qu’ils s’approchent, la médecine arrive trop tard, car la maladie est devenue incurable ». Machiavel, ici, ne vise pas, comme pourrait le suggérer une lecture trop rapide, une prévoyance qui serait une sorte d’acuité au spectre élargi: penser au présent et aux nombreuses éventualités futures, comme deux domaines d’objets séparés. Au contraire, les éventualités futures sont déjà en germes dans la situation présente, et le choix d’une option doit prendre en compte des conséquences à très long terme. Entendons-le donc ainsi: penser au futur, ce n’est pas penser à lui en plus du présent, c’est au contraire, penser mieux le présent, le penser de façon si approfondie que rien ne nous échappe de tout ce qui dans son destin, nous est discernable depuis le point où l’on se tient dans le temps. Le modèle, ici, pourrait être le joueur d’échecs: son calcul pénètre dans la configuration en place, et pousse si loin le calcul des possibilités qu’il parvient jusqu’à un futur assez avancé.

Vers la fin du chapitre, Machiavel nous dévoile encore un autre aspect notable de sa politique: le jeu des souverainetés est un équilibre d’intensités de puissance, dont il faut savoir prendre la mesure. Et en prendre la mesure n’est jamais que l’aspect préliminaire, le prérequis de tout exercice politique: une fois que l’on sait évaluer les intensités de puissance, il faut savoir agir sur elles, et surtout, savoir dans quel sens agir pour que le jeu des intensités joue en la faveur de sa souveraineté propre. Dans son ouvrage, « L’art d’ordonner le monde: usages de Machiavel », A-M Yinda Yinda reconnaît dans la pensée machiavélienne la naissance de la politique internationale. Et en effet, l’intensité de la souveraineté n’est sauvegardée et augmentée que si elle tire avantage du jeu des intensités extérieures – pour Machiavel, une bonne politique n’est jamais seulement intérieure. C’est le double souci du national et de l’international qui garantit la puissance. Bien sûr, l’Italie fragmentée qui est celle que connaît Machiavel se prête plus que tout autre cadre à l’émergence d’une telle pensée des relation internationales: le secrétaire florentin peut clairement discerner à quel point l’équilibre fragile d’un pouvoir ne dépend pas de sa seule politique interne. Là où les intensités de souverainetés sont si nombreuses et si changeantes, le Prince apprend par la pratique et l’histoire, plutôt que par les mirages constitutionnels de la philosophie, que le pouvoir qui se conserve est celui qui sait gagner en puissance sur ses voisins tout en affaiblissant ces derniers.

En dernier ressort, que signifie une telle importance de la politique extérieure – sinon une reconnaissance de la mutabilité du réel qui fait de la naïveté le péché politique capital ? Croire à la stabilité d’un pouvoir qui s’exerce sans tenir compte de ce qui l’entoure ni de la précarité de son exercice, c’est se montrer mauvais prince, et se destiner à ne l’être bientôt plus. Si l’on voulait illustrer la position machiavélienne du prince, deux images seraient nécessaires: pour la politique interne, le prince est comme un homme tâchant de dompter une bête sauvage, tentant de gagner une sécurité et une stabilité que la bête déchaînée lui refuse obstinément. Pour la politique extérieure, le Prince est comme un gladiateur au milieu des combats, qui doit prendre la mesure des menaces qui pèsent ou pèseront bientôt sur lui; il devra s’allier si nécessaire pour diminuer les plus grands, s’imposer au plus faibles, jusqu’à parvenir à une maîtrise du champ de bataille.

A bien y regarder, on s’étonne finalement d’une chose: comment Machiavel peut-il souligner le changement perpétuel auquel qui agite la sphère du politique, alors que nombre des avertissements que le florentin donne au prince se basent sur des caractéristiques constantes de la nature humaine ? Autrement dit: comment une stabilité à la base même de l’édifice politique (le peuple) peut-elle se répercuter sur les hauteurs de cette même politique, sous l’espèce d’une mutabilité constante ? C’est qu’il ne faudrait pas se méprendre sur la nature des hommes: Machiavel ne les dit pas stables, il ne cherche pas leur essence, ni même véritablement leur nature. Lorsqu’il enjoint de « supposer d’avance les hommes méchants », il n’énonce pas une stricte définition de la nature humaine. La tournure hypothétique ne peut procurer de définition, elle peut, au mieux, en proposer une esquisse. Mais s’agit-il bien là d’établir une définition ? Il semble plutôt que Machiavel tende à formuler une hypothèse pratique, une sorte de jugement qui, appliqué à la réalité, serait opératoire – et plus profitable que de croire les hommes bons. Chaque fois que Machiavel se montre pessimiste vis-à-vis de l’homme, il faut être subtil, et rapporter sans cesse le jugement négatif au jugement positif qu’il est censé « empêcher ». Supposer les hommes méchants, ce n’est pas affirmer que les hommes sont intrinsèquement méchants – c’est empêcher le prince de croire à l’inverse: à la bonté intrinsèque de l’homme. Pourquoi ? Parce que croire à la bonté de l’homme est s’exposer à la tromperie. On ne perd rien à supposer les hommes méchants, si ils s’avèrent bons: la tâche de gouverner n’en sera que plus aisée. Mais supposer bon un homme qui ne l’est pas, c’est le plus sûr moyen de courir à la ruine. Il faut donc, chaque fois que l’on lit Machiavel, replacer les enjeux, les resituer inlassablement: son seul objectif est la conservation de la souveraineté – ce n’est jamais de découvrir ou d’exposer une quelconque vérité philosophique ou anthropologique sur la nature humaine. Son discours sur la nature humaine doit être tenu comme un simulacre opératoire, un mensonge utile par lequel le prince sera tenu éloigné de toute niaiserie, de toute naïveté à l’endroit de ses semblables. Et ainsi, on peut comprendre la dissymétrie dont nous parlions auparavant: les constantes que Machiavel trouve dans la nature humaine ne sont pas des constantes véritables et objectives de cette nature, ce ne sont que les traits les plus dangereux pour les politiques, rassemblés en une nature humaine fictive qu’il faudra projeter sans cesse sur tous les hommes afin de gouverner efficacement. Les hommes les plus difficiles à manier sont les hommes méchants (et leurs affects: mécontentement, jalousie, soif de domination et de vengeance), et ce sont eux-seuls qui préoccupent le prince: en faisant comme si tous les hommes étaient ainsi, on s’assure de ne jamais être trop peu sur ses gardes. Toute la pensée de Machiavel doit être lue avec cet horizon pratique, pour lequel le simulacre n’est pas synonyme de fausseté, mais si on en use bien, d’efficacité.

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Ce n’est pas assez de dire que l’ouvrage de Yinda est le meilleur commentaire philosophique que j’ai lu cette année, et même depuis longtemps. Mais il faut bien commencer par là. Il est stimulant de lire de tels ouvrages, où il est si évident que s’y joue davantage le drame d’une pensée complexe qui tente de se dire, qui lutte avec le langage et l’ordre des raisons pour parvenir à se formaliser le plus parfaitement possible, pour se restituer sur la page avec toute la vivacité qu’une telle réification écrite permet encore, plutôt que de parcourir un énième exercice plus scolaire, où le seul drame qui se joue à proprement parler est celui d’un calcul, mobilisant toutes les ressources disponibles de la science topographique, pour décider comment poser le mieux possible le nouveau petit pavé de sa voie universitaire.

Ce qui ne revient certes pas, à taxer l’ouvrage de Yinda d’absence de qualités pour un lecteur universitaire: seulement, la lecture, il me semble, implique un certain déplacement, un effort pour déplacer son intérêt historiographique ou spéculatif sur le terrain d’une réflexion qui est aux prises avec la réalité, qui ne se contente pas de modéliser dans les sphères aseptisées de la pure abstraction. Sans savoir grand chose de plus de l’auteur de ce que la toile veut bien fournir d’indiscrétions collectées et de données éparses, je gage que Yinda n’est pas de ceux qui pensent bien au chaud dans leur petit poële cartésien. La quatrième de couverture, à ce sujet,  nous fait l’aumône d’indications biographiques éclairantes: l’auteur dirige un cabinet de conseil et d’ingénierie politique. On s’en serait douté même en lisant le livre sans sa couverture. La réflexion possède certaines qualités intangibles qui sont l’apanages de ceux qui n’ont pas enduré toute leur vie la lente momification des départements de philosophie, mais qui pensent dans l’action, dans le présent, et qui, comme Machiavel lui-même ne manquait pas de le faire, mettent à l’épreuve de l’instant les connaissances gagnées sur le passé.

Je regrette de n’avoir pas pu donner à l’ouvrage la pleine attention qu’il méritait, la faute à la préparation des concours de l’enseignement: il me faudra y revenir – ce qui me laisse, heureusement, le temps d’épargner afin de substituer à l’ouvrage de bibliothèque mon exemplaire propre, le prix étant, comme pour la plupart des grands commentaires récents, plutôt prohibitif. On se rassurera au moins à la vue du fait que notre époque, si elle ne reconnaît pas toujours ouvertement les ouvrages de qualité, sait au moins leur fixer un prix qui convient à leur génie …

On dira tout de mêmes quelques mots du contenu proprement dit: ceux qui ne sont pas intéressés par l’hypothèse finale de Yinda, à savoir, la saisie de la modernité internationale, telle qu’elle se forme lors du traité de Westphalie en 1648, sous les auspices de la pensée machiavélienne dont elle serait une mise en oeuvre, pourront toujours tirer profit des deux premières parties de l’ouvrage, qui constituent un commentaire particulièrement réjouissant de la pensée machiavélienne dans la perspective des relations internationales comme lieu de constitution, de conservation et comme horizon de la souveraineté de l’État. L’ouvrage dans son intégralité, en branchant avec bonheur la pensée du secrétaire florentin sur l’émergence ultérieure de le géopolitique moderne, parvient, il me semble, à faire émerger dans toute sa densité la vision machiavélienne. Au sens où il ne s’agit plus simplement de concepts assemblés les uns aux autres, mais que de l’assemblage émerge la possibilité d’une Weltanschauung machiavélienne qui se laisse sentir, voir, qui, tout simplement, se révèle. Je ne sais pas quel plus grand compliment faire à un commentaire philosophique que celui qui reconnaît qu’il est parvenu, en moins de trois cent pages, à rendre cela possible.

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En choisissant d’ouvrir son opuscule par la typologie des pouvoirs, Machiavel ne faisait pas qu’introduire ses catégories de pensées propres: il plaçait, par un effet littéraire saisissant, son lecteur à l’orée d’un nouvel exercice du pouvoir, dans ce qu’il a de plus prenant, de plus immédiatement urgent. Cet aspect n’est réellement perceptible que lorsque lui succède le chapitre second, car celui-ci rentre véritablement dans le vif du sujet: comment le prince qui tient son pouvoir d’une monarchie héréditaire peut facilement conserver sa souveraineté. On saisit alors que la typologie n’était qu’une introduction au pas de course aux cadre de pensée machiavélien – qui malgré son pragmatisme stupéfiant, ne peut se soustraire complètement à l’exercice que constitue l’introduction – et que passé ce court paragraphe qu’est le premier chapitre, le lecteur est immédiatement mis en situation. Implicitement, il semble que le lecteur soit invité à faire sienne cette situation, le point de vue du prince, le lieu d’où s’exerce le pouvoir d’état. Bien sûr, il convient de l’affirmer avec toute la préciosité et l’esprit de précaution propre à nous prémunir des objections d’historiens: l’ouvrage, en son temps, invitait à une posture de lecteur déjà complexe, et qui n’est plus la nôtre aujourd’hui. Prenons donc la peine de faire l’inventaire de ce que l’on devrait céder au scrupule universitaire: lorsque Machiavel rédige son ouvrage en 1513, et le publie en 1532, dévoilant sa pensée coram populo, il a en tête deux niveaux de lecture qu’il s’agit de distinguer. Le premier a trait à la dédicace précédemment étudiée: il s’agit pour Laurent de Médicis d’incorporer les règles énoncées dans le Prince, afin de se faire le rédempteur de l’Italie, après qu’elle « fût plus esclave que les Hébreux, plus serve que les Perses, plus morcelée que les Athéniens, sans chef, sans ordre, battue, dépouillée, déchirée, envahie, et eût éprouvé toutes sortes de malheurs« (1) Cette situation on ne peut plus sombre, peut être corrigée: l’Italie est en attente, elle est « toute prête et disposée à suivre une bannière pourvu qu’il y ait quelqu’un pour la saisir ». La dédicace à Laurent de Médicis, en ce sens, est claire: Machiavel met dans les mains de son prince les armes stratégiques qui lui permettraient d’endosser ce rôle, s’il voulait bien s’en donner la peine. En quoi il n’est sans doute guère innocent que dans cette dédicace, les premiers biens énumérés, ceux que l’on offre d’ordinaire au Souverain, sont les chevaux et les armes. Machiavel donne plus, il donne les moyens d’ordonner et de mener chevaux et armes vers une stabilité inégalée du pouvoir. Conjointement à ce niveau de lecture hautement contextuel, il s’agit bien évidemment, de publier à l’attention des lecteurs intéressés par le cose di stato, les vues novatrices de Machiavel en la matière. Double lecture donc, l’une contextuelle et guerrière, l’autre, plus théorique. Les lecteurs contemporains de Machiavel ne peuvent vraisemblablement se satisfaire complètement ni de l’une, ni de l’autre. Le contexte s’est évanoui, et le caractère proprement novateur s’est quelque peu éclipsé, après plusieurs siècles de pensée politique. Il faut donc engager un rapport au texte à nouveaux frais: comment lire Machiavel, comme il le dirait lui même, sensamente ? (2) Comme esquissé précédemment, la recherche d’un entendement machiavélien, pour obscure que demeure encore cette quête, passe nécessairement par une mise en situation du lecteur, à la place, au lieu du prince. Sans doute, Machiavel ne visait-il pas lui-même, pour la majorité de ses lecteurs, une telle identification à celui qui doit exercer le pouvoir: ses règles universelles étaient destinées directement à peu, et indirectement, à la masse des amateurs de pensée politique. Mais aujourd’hui, une telle lecture, quoique certainement possible, n’est plus suffisante. Certes on peut, toujours en se reportant à la dédicace, préférer adopter le point de vue de l’homme du peuple qui observe les faits et gestes des princes modernes que sont les gouvernants. Machiavel, en ce sens, servirait de guide pour une herméneutique du pouvoir. Mais les modalités d’exercice de ce pouvoir, les paramètres nouveaux de la géopolitique et de la géostratégie, font que l’on risquerait fort de se trouver aussi démuni que si l’on voulait utiliser le Phèdre de Platon pour penser la littérature du XXIe siècle: si certaines idées demeurent pertinentes, l’ensemble souffre de son antiquité. Il faut donc tâcher de penser le contenu du Prince selon une transposition qui installe Machiavel comme penseur atypique de l’action individuelle subjective; envisager l’ouvrage comme une forme antérieure, et radicalement différente, des Règles pour la direction de l’esprit cartésiennes: une pensée de l’engagement de l’homme dans son contexte, une modélisation à visée pragmatique de ce que peut et doit opérer le sujet sur son environnement, avec un regard aiguisé quant à la conjecture, la qualité des temps. Ainsi, de même que Descartes nous ouvrait une voie éminemment pratique vers l’acquisition de connaissances sûres, Machiavel peut nous servir de guide pour une réforme de notre façon d’agir, et de penser l’action. Une telle tâche, menée avec soin, justifierait largement la lecture de l’ouvrage.

Revenons dès lors, au texte lui même. Un lecteur familier de Machiavel saisira immédiatement ce que ce court chapitre recèle de décevant en terme de défi pour la pensée du florentin: le ton de l’énonciation est clairement celui d’un penseur qui glisse sur les premières facilités avec l’ambition  de toucher à des conditions d’exercice du pouvoir réellement exigeantes. Et il ne faudrait pas s’imaginer qu’une telle approche « prosaïque », ou trop fortement subjective du texte, soit incapable de fournir le moindre indice conceptuel: en effet, l’apparent désintérêt qui transparaît à travers le pathos du texte, trouve un prolongement naturel dans ce qui est mis en oeuvre sur le plan strictement conceptuel: Machiavel conseille au prince qui se trouve dans cette situation, de faire précisément ce qu’il déconseille formellement lorsqu’il tente d’énoncer une règle universelle: temporiser. En effet, au chapitre III, Machiavel énoncera la règle universelle dont la situation décrite au chapitre II semble l’exception: il affirme ainsi, « C’est pourquoi les Romains, qui voyaient de loin les inconvénients, y remédièrent toujours, et jamais ne les laissèrent se poursuivre pour fuir une guerre, car ils savaient que l’on évite pas une guerre, mais qu’on la diffère à l’avantage d’autrui ». Quelle est donc la signification d’une telle exception, qui se situe trop proche de l’énonciation de la règle – un chapitre – pour que la contradiction ne saute pas aux yeux du lecteur ? C’est que précisément, la légitimité d’un pouvoir héréditairement reçu est telle qu’elle prime sur les dangers qui pourraient survenir, sauf cas de force majeure. Qu’est-ce donc que cette légitimité ? Dans ce chapitre, elle prend clairement la coloration d’un enracinement, d’une occupation longuement ancrée au lieu-même du pouvoir, qui fait que l’on pourrait se représenter, avec un peu d’humour, le prince héréditaire comme une véritable balle de jokari politique: peu importe quelle force la boute hors de son lieu d’exercice, elle finit toujours par y revenir, en vertu d’une élasticité longuement forgée. La matière de cette légitimité élastique, c’est l’amour que portent les sujets à leur prince. Il est « plus aimé », parce que précisément, étant prince légitime, « moindres sont les raisons et moindre la nécessité d’opprimer ». On ne peut saisir cette étonnante tranquillité de Machiavel à l’endroit du prince éconduit qu’à la lumière de l’ouvrage entier: le nouvel arrivant devra nécessairement employer toutes les méthodes que le florentin prescrira pour asseoir son nouvel état, méthodes qui, même bien mises en oeuvre, ne pourront faire l’économie d’une certaine violence. Et cette violence sera toujours supérieure à celle dont un prince héréditairement légitime devra user pour se maintenir, chose que les sujets savent ou instinctivement, ou par une expérience directe des chaises musicales de la souveraineté. Dans le cas du prince bouté hors de son principat, c’est affaire de simple calcul: les sujets préféreront toujours une moindre violence. Ce qui n’interdira pas que l’on puisse conquérir des monarchies héréditaires, la suite le montrera: seulement, cette difficulté est réelle, et demande à ce que le nouvel arrivant prenne conscience de ce que, en contradiction complète avec les apparences – ce nouvel arrivant sort tout de même vainqueur, il vient de conquérir le principat, et tout porte à croire que les difficultés sont passées – il se situe en fait dans une position inconfortable, il est toujours en désavantage vis-à-vis de son prédécesseur. Car dans l’esprit de Machiavel, le prédécesseur n’est jamais que physiquement et effectivement parti; son souvenir demeure dans la mémoire des sujets, et est susceptible d’agir suffisamment sur eux pour renverser le nouveau pouvoir. C’est dire que la seule représentation du prédécesseur dans l’esprit des sujets est un danger, d’où le souci constant, de la part de Machiavel, d’asseoir une domination tant physique que morale sur les sujets. Tenir les corps en ordre, ce n’est jamais assez, et l’intelligence proprement machiavélienne doit tâcher de saisir toujours, derrière les évidences factuelles, les prémices de dangers factuels à venir, mais qui pour lors, ne sont encore qu’à l’état de représentations, qui passent relativement inaperçu. Il s’agit donc toujours de ce regard qui transperce les apparences. Dans le passage cité précédemment, les Romains n’ont pas vu les ennuis venir avec les yeux du corps, mais avec les yeux de l’esprit, avec une pénétration hautement anticipatrice. Pour autant, il ne semble pas s’agir d’une pure intelligence logique ou mathématique: les signes avant-coureurs d’une situation problématique ne sont pas tant du ressort de l’esprit géométrique que de l’esprit de finesse: pour déceler le soulèvement qui couve en silence, il faut savoir saisir des signes qui n’ont rien de l’évidence mathématique. Il faut chercher les détails, d’où le fameux adage du « diable dans les détails ». Non pas au sens où le détail mal réglé fait achopper l’entreprise entière, mais bien plutôt, au sens où le détail est porteur, pour qui sait le saisir adéquatement, de problèmes à venir qui relèvent de la globalité de l’entreprise; le détail est la forme visible d’un problème général qui gronde; l’image adéquate, c’est celle de la partie de l’iceberg qui émerge des flots: cet anodine portion de glace n’est pas séparée de la partie immergée, pas plus que le détail ne l’est de la situation problématique à venir, seulement, selon la perspective du navigateur, elle est le seul moyen par lequel il lui soit possible de saisir le tout. Après, il sera trop tard.

Notons en dernier lieu: « Et par l’ancienneté et la continuité du pouvoir s’éteignent les souvenirs et les raisons de changements: car toujours une mutation laisse des pierres d’attente pour en entreprendre une autre ». Un double enseignement convient d’être tiré.

Tour d’abord, Machiavel se montrera toujours particulièrement sensible à l’habitus dans son mode d’évaluation de l’exercice du pouvoir: la légitimité héréditaire n’est pas qu’une affaire d’années accumulées mathématiquement, mais la constitution d’une habitude de domination extrêmement solide en vertu de sa longévité. D’une façon quelque peu anachronique, il faut saisir que la légitimité consiste en son fond, en une longue habituation à la discursivité d’un certain pouvoir. On s’habitue à une manière de régner, à une figure de la souveraineté, on finit même par avoir un rapport affectif à cette manière d’exercer le pouvoir. Il faut donc saisir que la souveraineté machiavélienne ne s’établit pas seulement physiquement par les armes et la domination d’un territoire, mais par l’imposition et le maintien d’une discursivité du pouvoir qui prend racine chez les sujets eux-mêmes, en créant chez eux des habitus et des passions.

Ensuite, il faut noter, avec toute la réserve qui convient, puisqu’il s’agit encore de quelque chose d’implicite, ou de flou, que les actes politiques possèdent une certaine qualité intrinsèque, qu’il convient d’appréhender correctement si l’on veut en user à son profit: ainsi, le maintien paisible d’un pouvoir – au sens ou ce maintien reste un acte politique positif, qui demande d’agir – possède comme qualité une certaine pesanteur politique: il fait s’éteindre le besoin de changement, il tend vers l’inertie , et possède un pouvoir apaisant sur les revendications, umori et tumulti. Au contraire, Machiavel présente le changement politique – geste éminemment positif – comme possédant une qualité excitante. A la manière d’un composé chimique qui par son instabilité, a instauré un nouvel ordre des choses, le geste politique de nouveauté se tient dans une position d’instabilité extrêmement précaire. Indépendamment des situations particulières, ces qualités du geste politique doivent être connues du prince, parce qu’elles sont des invariants de l’exercice du pouvoir. On atteint d’ores et déjà à la quintessence du raffinement machiavélien, en terme d’acuité du regard, dont on peut en étant attentif, suivre la trajectoire: partir de faits d’expérience (expériences vécues, ou expériences lues puisque relatées par d’autres), pour s’élever, par juxtaposition et abstraction, à une certaine règle générale, puis tâcher de saisir de cette règle toutes les subtilités qualitatives susceptibles de jouer un rôle souterrain dans l’exercice effectif du pouvoir: expérience, abstraction, action.

Par où l’on voit bien à quel point l’apparente facilité cède facilement la place à une richesse de réflexion qui convient d’être traquée(3). Sans doute, cette richesse matricielle du propos machiavélien tient à ce que, contrairement aux auteurs à propos desquels la recherche est une scolastique du système – au sens large – qu’ils ont formulé (et dont la fécondité tient avant tout à l’obscurité ou à la présence de « trous » conceptuels), le propos machiavélien est en lui-même assez limpide pour être saisi et mis en pratique: à la difficulté scolastique universitaire s’ajoutent  alors les problèmes sans fin liés à un vécu du propos machiavélien. Comment s’accorde-t-il avec notre expérience, quelle est sa vérita effetuale ? Et comment pouvons-nous, chacun à notre manière, nous saisir de sa pensée pour la porter, à travers l’action et l’appropriation, plus loin que ce qu’elle formule simplement sur le papier ?

NOTES:

1. Le Prince, Chapitre XXVI.

2. Au sens où il s’agit de lire d’une manière à la fois féconde pour soi, mais également, d’une manière qui saisit ce qu’il y a de véritablement essentiel dans l’objet-texte.

3. Selon l’injonction de Léo Strass, Pensées sur Machiavel, p. 75

Cesareborgia2

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Je me propose ici d’arpenter avec lenteur et précision le terrain de pensée machiavélien. Face à une concision du texte dont je peine souvent à surmonter les évidences trop franches, seule une telle lecture me semble à même de pénétrer en profondeur la vision du secrétaire florentin. On ne prétendra guère ici à l’orthodoxie absolue, d’où le pompeux titre de « méditations »; on tentera néanmoins de ne rien disserter à propose de l’esprit qui n’ait été puisé dans une analyse rigoureuse de la lettre.

La dédicace à Laurent de Médicis elle-même, possède son lot de subtilités qu’il convient de débusquer avec soin: Machiavel ne fait pas qu’introduire son ouvrage à un prince dont l’assentiment – les données biographiques nous indiquent – était capital pour la carrière, et plus généralement, l’amour-propre de Machiavel. En opérant une analogie entre les richesses matérielles, dont on couvre ordinairement les princes pour gagner leurs faveurs, et le livre qu’il lui dédie, Machiavel présente, implicitement, ce dernier comme supérieur. Supérieur, car il fournit au prince les moyens d’acquérir, de sauvegarder et d’augmenter sa domination, de laquelle découlent naturellement les richesses citées. C’est donc, en filigrane, dire que son cadeau va au cœur du sujet, plutôt que d’offrir à son Seigneur les fruits contingents de ce qui est véritablement au principe de l’exercice du pouvoir. D’une certaine façon, la dédicace se structure entièrement selon la dichotomie donné brut-abstraction: l’ouvrage de Machiavel dévoile l’essence d’un exercice du pouvoir qu’il s’agit de discerner avec intelligence au delà des apparences superficielles de prodigalité et de richesse – signifiant par là que la vraie puissance n’est pas à chercher dans la matérialité, mais dans ce qui la cause et la garantit – et le travail lui-même de Machiavel, brossé comme « connaissance des actions des grands hommes, connaissance que m’ont enseignée une longue expérience des choses modernes et une lecture continuelle des anciennes ». Certes, il y a une richesse brute de l’expérience diplomatique de Machiavel (tout le monde n’a pas eu l’occasion, comme lui, d’observer les coulisses de cet exercice du pouvoir), mais l’intelligence machiavélienne serait de bien peu de prix si elle ne se fondait que sur cette profusion de données. Machiavel a simultanément observé le pouvoir et médité les anciens: il s’agit donc proprement d’une dialectique – et le terme ne semble pas inapproprié – puisque c’est l’éclairage mutuel de la tradition historique et de l’actualité politique qui produit, ou forge, un certain regard de Machiavel, et ce sont doublement ce regard et ses fruits, que le secrétaire offre au prince dans son ouvrage. Pour nous lecteurs, c’est aussi ce regard qu’il convient de s’approprier, par-delà les idées reçues et les barrières morales a priori. Machiavel ne propose pas un manuel pratique, il propose une vision du monde et de la chose politique, et si l’on évacue cette vision, le sens de l’ouvrage se dérobe. Pourquoi donc ? Parce que l’intelligence que préconise l’auteur dans son traité nécessite d’appréhender les évènements du monde et ce qui les sous-tend d’une manière radicalement différente de notre vision « médiocre », ou usuelle: chez Machiavel, il s’agit certes de grandes prescriptions générales, de « règles universelles », mais ces règles dans leur application prennent souvent le chemin du détail le plus infime, et pour saisir ce détail et lui appliquer toute la force de la règle générale, il ne convient pas seulement de connaître cette règle avec le seule puissance neutre de la mémoire: il faut développer un regard, un entendement machiavélien. Pour nous, c’est l’acquisition d’un tel entendement que nous visons par une lecture pointilleuse, et si possible,  introjective. Pour des raisons de recherche intellectuelle, premièrement, mais aussi pour viser une véritable acquisition pratique de la vision machiavélienne, dont nous aurons plus tard l’occasion de tracer des contours peut-être plus personnels. Ce regard donc, revenons-y, n’est pas collection de faits, mais abstraction à partir de ces faits, de traits caractéristiques dont il s’agirait de préciser le statut. Ce sont, l’auteur le dit lui-même, des règles universelles, et la mobilisation conjointe des anciens et des modernes est là pour attester de cette universalité. Ce que Machiavel énonce outrepasse les bornes étroites de la conjecture historique, et c’est pour nous lecteurs, le gage d’une fécondité de la lecture de l’oeuvre, encore aujourd’hui. Machiavel peut dire ainsi que Le Prince permettra à Laurent de Médicis de « pouvoir en très peu de temps comprendre tout ce que j’ai, moi, mis tant d’années, au prix de tant de fatigues et de périls, à connaître et comprendre ». Le redoublement final, « connaître et comprendre », mérite d’être interrogé: la lecture rapide fait souvent percevoir ces redoublements comme une vague synonymie, un effet rhétorique qui consolide le premier terme en le déclinant, sans trop examiner ce que le patient travail de rédaction a bien pu peser soigneusement dans une telle formulation. Connaître donc, au sens de ces deux sources machiavéliennes de l’étude et de l’expérience: il s’agit de la masse de faits sensibles que l’intelligence de l’auteur s’est donnée pour tâche de comprendre. C’est dire que l’expérience politique possède cette double dimension, de donné brut et d’intelligibilité profonde, avec cette idée implicite que la force phénoménale, la force d’impression que possède l’expérience, risque de nous pousser à réduire la réalité à cette expérience. Or, il convient de travailler à dégager l’intelligibilité de l’expérience, notamment, en la juxtaposant à d’autres expériences, par laquelle on désamorcera sa singularité frappante et illusionnante, pour en faire émerger l’intelligibilité intrinsèque, qu’elle partage avec d’autres. Il y a donc un véritable travail du fait dans l’oeuvre de Machiavel, travail complexe qu’il convient d’emblée de ne pas circonscrire à cette seule réduction au général, comme s’il s’agissait de presser le fait comme un citron pour en tirer l’essentiel. Il y a chez Machiavel, parallèlement, une attention indéniable pour la singularité de l’expérience, et c’est ce qui en fait, malgré l’abstraction certaine du traité, un véritable réaliste: la règle n’est rien si elle ne se trouve pas appliquée, et c’est pourquoi l’auteur aura souvent recours à l’anecdote – ancienne ou moderne – afin de rendre le prince sensible à la relativement irréductible practicité de son enseignement.
Machiavel se défendra également de toute « présomption », signifiant par là que l’intelligence des  arcanes du pouvoir ne relève pas d’un rang ou d’une situation sociale, mais s’offre à tous ceux qui se donnent les moyens de scruter et de travailler les exemples jusqu’à en extraire les formules universelles. Cette intelligence fait contrepoids à la « grandeur » – grandeur des hommes illustres, grandeur future de Laurent de Médicis si il s’emploie à appliquer cet enseignement – qui est seule dévolue à ceux qui, par leur rang, sont déjà grands par nature. Il y a un grandeur en puissance, au sens de grandeur à venir qui, à l’époque, n’est pas accessible aux roturiers, mais qui n’empêche pas le regard aiguisé d’en extraire une science, du moment qu’il se cantonne à son rôle de simple observateur. Mais pour nous, contemporains, la modernité semble avoir produit une abolition, dont il faudrait discuter l’objet: l’égalisation des conditions a-t-elle ouvert la voie à la grandeur pour chacun, faisant de Machiavel notre guide dans la lutte pour la domination sur le mode du self-made-man ? Ou bien au contraire, l’égalisation des conditions a-t-elle aboli définitivement nos prétentions à une telle grandeur, parce que la lutte de tous contre tous qui caractérise l’égalité moderne, selon l’image de l’homo homini lupus hobbésien, nous a dérobé les conditions propres à nous faire accéder à cette altitude en laquelle consiste la grandeur selon Machiavel ?

Dans le premier chapitre, Machiavel énumère les » sortes » de monarchies, dans un examen qui prend la forme d’une typologie franche et concise. Le sens de cette concision, comme l’indique Thierry Méssinier (1), est de proposer « un commencement radical ». Il s’agit bien en effet ici de poser des bases, de fixer les termes premiers à partir desquels l’examen pourra se conduire. En l’occurence, que nous indiquent ces termes ? Tout d’abord, la typologie nous invite à discerner la pluralité des formes de pouvoir, après qu’on ait déjà opéré une abstraction à partir de l’expérience: les expériences sont multiples, mais même réduites, subsiste une pluralité, une répertoire de formes insécables qui seront de nature à nous aiguiller dans l’examen ultérieur. Car c’est en identifiant les paramètres de sa situation propre que le prince pourra se mettre en état d’agir avec le plus de justesse pour établir, consolider et étendre son pouvoir. C’est pourquoi Machiavel, ne se cantonnant pas à la simple forme consacrée par la réflexion politique, adjoint à sa typologie ce second critère qu’est la légitimation du pouvoir actuel au regard du passé: il est d’une importance cardinale de savoir si le pouvoir en place est un pouvoir hérité, ou un pouvoir nouvellement acquis. C’est qu’on n’agit pas de même lorsqu’on se trouve légitimé par un passé que lorsqu’on est contraint de se forger cette légitimité soi-même. Par là, nous pouvons pousser la réflexion jusqu’à saisir que c’est ici par dérivation à partir de la manière dont le pouvoir apparaît, que Machiavel produit ses distinctions typologiques: la question de la légitimation du pouvoir ne reconduit jamais à un quelconque fondement transcendant, mais seulement à un apparaître, qui produira une impression positive ou négative sur les spectateurs de l’exercice du pouvoir que sont les sujets. Le tribunal premier du pouvoir n’est donc pas la morale, ni la raison, mais l’assentiment éventuel des sujets qui pré-détermine la manière dont le prince devra et penser et agir. La chose est d’importance: il en va de la radicalité de la pensée machiavélienne elle-même: les règles universelles énoncées ici ne se rapportent pas à une intelligibilité transcendante, mais seulement à un certain nombre de paramètres fixes, relatifs à l’existence humaine, à son inscription dans le monde, et à la manière dont celle-ci permet d’appréhender l’agir du prince.

Ce qui, si l’on sort désormais de la stricte sphère du politique, au sens étroit ou l’entend la lettre machiavélienne, nous renseigne déjà richement sur certains aspects de cet entendement machiavélien que nous recherchons: pour parvenir à l’intelligibilité proprement machiavélienne, il s’agit de désobjectiver notre regard des considérations transcendantes (morales, religieuses, ou relevant comme dit précédemment, d’une médiocre appréhension de l’expérience, produisant des catégories vagues à l’allure transcendante) pour le rediriger vers l’apparaître de l’action, et vers ce que sa réception chez autrui réclame comme nouvelles catégories de pensée. Sans doute, s’élève déjà ici la barrière de l’instinctive moralité: hypothéquer la morale, déjà ! Et plus encore, la religion ! Mais c’est précisément au sens où ces paramètres ne sont pas non-avenus, mais relèvent d’un autre strate de réflexion, qui ne devrait pas interférer avec l’évaluation machiavélienne de l’action. Il est à tout le moins possible de voir dans l’enseignement de Machiavel une réflexion sur les modalités de l’action, et ce qui fait son efficacité, et cette efficacité relève d’une réflexion sur l’apparaître, la représentation, l’adaptation de la pensée pratique aux catégories que lui fixent autrui comme public. Et l’on se contentera pour lors, de souligner que nombre de religieux, et particulièrement, ceux qui actuellement, se laissent emporter avec maladresse par les codes de l’efficacité managériale, gagneraient à l’acquisition d’un tel entendement machiavélien, du strict point de vue de la morale. Tour ceux qui ont déjà souffert d’un prosélytisme maladroit savent combien c’est par dessus tout l’absence totale de réflexion quant à la réception du message religieux qui occasionne les dégâts. Les plus mauvais évangélisateurs sont préciséments ceux qui se croient les meilleurs, parce qu’ils se contentent d’appliquer un modus operandi axé sujet (être efficace, être un leader, soi-même), alors que précisément, Machiavel est supérieur en ce qu’il fait dériver ce modus operandi d’une réflexion axée-objet, au sens précis où cet objet … est un sujet. Sujet qui possède des attentes, des sensibilités, des limites, des failles, des passions, qui sont le véritable point de départ à partir duquel il s’agit de dériver les catégories d’une pensée de l’action. Par là, ces spécialistes religieux de l’évangélisation brutale parviendraient à faire passer le message sans douleur, sans violence, et avec une réelle efficacité. L’intelligence machiavélienne n’est finalement pas si éloignée de la méthode par laquelle Pascal parvenait à résoudre des problèmes de géométrie, en inventant chaque fois la méthodologie spécifique que réclamait ledit problème: c’est l’objet qui fixe les conditions de l’action, et la stupidité des amateurs de solutions toutes faites vient précisément de ce qu’ils espèrent évacuer le travail de réflexion nécessaire en appliquant une règle générale creuse.

Par quoi l’on saisit finalement cette ultime dimension du Prince: le traité est tout l’inverse d’une méthode générale à plaquer sur la réalité: il éduque à l’acquisition d’une certaine intelligence de l’exercice du pouvoir, ou de l’action, jusqu’à ce que l’on soit suffisamment apte à se diriger soi-même, en pleine possession de l’entendement machiavélien. Les actuelles méthodes de management, de leadership, sont insuffisantes en ce qu’elles ne vont pas assez loin dans la saisie des rapports intimes qui lient expérience et règle universelle: elles ne cherchent jamais qu’à soulager l’esprit fainéant d’un authentique exercice de pénétration auquel ce dernier espèce se soustraire.

NOTES

1. « Chapitre premier du Prince: les mots du mouvoir et les modes de la pensée politique » dans Machiavel, le Prince ou le nouvel art politique, PUF, 2001.