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C’est un roman dont on sort sans trop savoir qu’en penser. Il y a quelque chose d’extrêmement gênant dans la gravité de cet enchevêtrement de manigances échafaudées par des ecclésiastiques pour démasquer les vocations feintes, ou imaginaires, et le ton distancié, descriptif, versant souvent dans le jugement technique, comme à la manière d’un critique littéraire, qui est celui du narrateur.

La posture narrative en elle-même a de quoi surprendre: commentaire sur l’écrit d’un narrateur qui raconte les mésaventures d’un séminaristes qui n’est pas lui-même mais d’après ses dires un de ses anciens condisciples de séminaire. Que l’on rajoute encore à ce commentateur la possible distance qu’il entretient avec l’auteur-Klossowski, et l’on se retrouve à une quadruple distance de la chose narrée. Toute exactitude perd évidemment sens, et de glose en analyse, d’interprétation en devinette, se confondent les pensées, les affects, et surtout les phantasmes – si importants pour Klossowski – des voix qui se redoublent.

Si le point focal est bien Jérôme, l’anti-héros séminariste, on peut identifier son phantasme comme étant celui de la puissance. Rappelons d’abord la définition klossowskienne du phantasme: le phantasme est l’objet originaire du désir; irreprésentable, incommunicable, inactualisable en tant que tel, il est condamné à être ressaisi dans la réalité par des images qui n’en sont qu’un appauvrissement, qui ne sont que le signe visible de l’échec à dire le phantasme. Ces articulations incomplètes, Klossowski les nomme «simulacres»: «Le simulacre, dans son sens imitatif, est l’actualisation de quelque chose en soi incommunicable et non-représentable: le phantasme dans sa contrainte obsessionnelle». C’est qu’aucun échec à dire le phantasme ne peut entamer la force contraignante qui pousse sans cesse le « dépositaire » du phantasme à y revenir, à s’y réessayer. Et en ce sens le phantasme est un appel, au sens religieusement relocalisé dans la psyché, comparable à la vocation religieuse, qui peut sans doute être vue comme une image de la vocation phantasmatique elle-même.

Ce jeu de l’échec à dire qui se répète obsessionnellement donne facilement lieu à diverses variations, et surtout, à des inversions. L’incommunicabilité du phantasme permet de l’actualisé par une chose et son contraire: phantasme de la puissance de celui qui accomplit le sacrement de l’eucharistie, puissance de celui qui chasse les démons, mais aussi humilité de celui qui se voue à la prêtrise et ainsi renonce à la source primaire de puissance qu’est l’orgueil. Se décline alors toute l’ambiguïté de la force dans la faiblesse paulinienne.

Se joue encore, sans que l’on sache bien qui en est le dépositaire, le phantasme de l’accès à une transcendance qui se retire sans cesse. À l’image du cloître et de sa grille, cette transcendance inclut ou exclut sans demi-mesure, et ceux qui n’accomplissent pas leur vocation se condamnent à être exclus pour toujours – la posture de laïque figurant curieusement dans ce livre le réprouvé, sans que l’on sache trop pourquoi la prêtrise seule permettrait la familiarité avec le divin. C’est alors l’initiation interrompue qui symbolise l’échec à se saisir du phantasme: doit-on lire en sous-texte que toute vocation, d’abord suspendue, doit forcément se résoudre en échec, puis tenter de faire avec cet échec ?

Quoi qu’il en soit, le drame intérieur dont les personnages ne sont visiblement que des figurations narratives, est d’une exceptionnelle richesse, d’une complexité qui demanderait, à n’en pas douter, quelques lectures de plus.

Je me plaît pour ma part à y lire une sorte d’exil en négatif, qui au delà de la distribution des voix, est l’exil de celui que l’appel intérieur exclut de tous ceux qui se présentaient d’abord comme des moyens de répondre à cet appel. Le cours de cette vocation suspendue fera se heurter le héros à diverses désillusions qui sont autant de leçons apprises sur l’incapacité à trouver dans les autres la réponse à son propre phantasme. Et que la fin du livre nous laisse incertain de la conclusion – heureuse ou malheureuse – du protagoniste qui trouve dans un substitut féminin à Soeur Théophile un simulacre définitif, attesté par cet autre sacrement qu’est le mariage, nous ménage la tragique mais délicieuse possibilité, à nous aussi, d’échouer à répétition au bord de l’indicible …

 

 

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Casse-pipecover

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«-Meheu, c’est le bordel votre poste ! Le désordre et l’anarchie ! Et tout de suite une rafale d’injures, de menaces, avec forts rotements. Je pouvais pas lui voir bien les yeux à ce Rancotte à cause de la lampe fumeuse, un tison, et puis surtout de son képi, en avant, en éventail, une viscope extravagante.
Il s’est retourné pour prendre ma feuille… Il a lu mon nom… Ça l’a fait grogner aussi:
«Munnh! Mmrah!…» Comme ça. Il a reboutonné sa tunique. Il devait être à pioncer là-haut dans une autre cagna… Il se dandinait un peu en mirant ma feuille de biais en travers, comme si je la lui donnais falsifiée. Il grognait toujours…
Sûrement que c’était une tête de lard, j’en avais vu déjà beaucoup, moi, des figures rébarbatives, mais celui-là il était fadé comme impression de la pire vacherie. Ses joues étaient comme injectées de petites veines en vermicelles, absolument cramoisies, des pommettes à éclater. Les petites moustaches, toutes luisantes, pointues et collées des bouts… Il se mâchonnait un mégot dans le coin de la lèvre… Je l’énervais évidemment… Il allait me dire quelque chose… Il soufflait fort de tout son nez comme un chien. Quand une question lui a passé d’un seul coup… comme ça brutalement…
– Et la poudrière, Le Meheu ? Vous y pensez pas ? Non ? Des fois ?»

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C’est un roman digne des meilleures descentes aux Enfers. Qui commence, comme c’est souvent le cas, par un portail terrifiant, énorme, dantien ou dantesque, comme on voudra. «L’heure venait juste de sonner… J’avais attendu devant la grille longtemps. Une grille qui faisait réfléchir, une de ces fontes vraiment géantes, une treille terrible de lances dressées comme ça en plein noir». Mais il n’y a pas de Virgile pour venir balader Ferdinand d’une bolge à l’autre: seulement des officiers braillant, dégueulant leur magma de jurons et leurs déluges de menaces. Pas non plus de Béatrice étendue sur une divine ottomane, attendant que l’initié revienne en sueur des cachots: dehors c’est la nuit d’encre, le plein noir.
L’histoire est presque insignifiante: un épisode de la vie militaire, un peu cocasse sans être en-lui-même romanesque. C’est qu’il fallait bien l’insignifiance d’une anecdote de bidasse pour que se révèle le Céline magicien, transformant le propos de table ou l’historiette cradingue en une boîte de Pandore. Une littérature du presque rien, qui finit en hilarant cauchemar.
Et pas question de rester spectateur: c’est en lisant Casse-pipe qu’on finit par trouver Dante un brin irritant, ou plutôt un peu tiède, dans ses façons de spectateur. Il regarde, il questionne, et parfois même, submergé, défaille, comme une vierge aux gladiateurs… On préférerait que sa position de voyeur infernal assume ses pulsions oculaires jusqu’à atteindre la Clara du Jardin des supplices de Mirbeau; qu’il ne cache pas l’extraordinaire recharge libidinale du sang et des cris pour celui qui les recueille depuis son siège. «Mais moi aussi, je pâlis … Moi aussi je tremble … Sans ça, je ne m’amuserais pas … Alors, tu me crois méchante ?…». Au moins, la succube Clara trouve un usage des plus pratiques à son canotage sur hémoglobine: attiser le feu pulsionnel qui se consume dans de gigantesques amours post-traumatiques: «Que, le lendemain même, je n’eusse plus à moi ces yeux pâmés, ces lèvres dévoratrices, le miracle, chaque nuit, plus imprévu de ce corps aux formes divines, aux étreintes sauvages et, après les longs spasmes puissants comme le crime, profonds comme la mort, ces balbutiements ingénus, ces petites plaintes, ces petits rires, ces petites larmes, ces petits chants las d’enfant ou d’oiseau, était-ce possible?»  Dante n’avait pas autant d’excuses que Ferdinand dans ce passage sous silence du plaisir pris à l’horreur: pour ce dernier au moins, l’Enfer militaire ne laissait comme péché capital que celui de l’ivrognerie, lequel – on l’a souligné dans le billet sur Nord – est toujours étranger au narrateur célinien. Chez Céline, comme d’habitude, ce qui est «puissant comme le crime», c’est l’animal humain; et ce qui est «profond comme la mort», ce n’est pas l’inventive bagatelle, mais la nuit. Dévorante mais silencieuse, primordiale sans être utérine, c’est la ténèbre des espaces infinis pascaliens: elle met l’homme face à son insignifiance, elle lui renvoie dans la gueule son infinité gullivérienne, et baste ! Que l’humaine chose fasse avec ! Qu’on ne se méprenne pas en rappelant l’image – indépassable ! – de la nuit du Voyage: «Par là, où il montrait, il n’y avait rien que la nuit, comme partout d’ailleurs, une nuit énorme qui bouffait la route à deux pas de nous et même qu’il n’en sortait du noir qu’un petit bout de route grand comme la langue». Cette langue déroulée n’est pas la petite portion visible d’une rage maxillaire, celle d’une Nyx enragée. La nuit avale comme la baleine se gorge d’un plancton qu’elle ne voit même pas: elle bée, et l’infiniment petit se rue. Voilà tout.
Et là encore, avec cet art du grand écart qui dans le Voyage mettait l’infini à la portée des caniches, Céline offre aux affres métaphysiques le voisinage pathétique des insultes de garnison, des drames de relève. Un schibboleth oublié, et c’est la dérive nocturne sans terminus. Avec escale aux écuries, celles d’Augias, forcément – de l’Arcille, ici – dans lesquelles les hères uniformes se révèlent plus Dionysos qu’Hercules. On se cache sous le crottin, on picole et on pionce. On laisse l’Arcille, véritable Sisyphe à fourche, pourvoir aux fientes et à la piquette. On se fait tout petits lorsque passent en beuglant les forces gigantomachiques de la Nuit: le Rancotte maëlstrom du juron, les chevaux déchaînés qui ruent et s’échappent. Le «recoin de l’univers» pascalien défend ses centimètres à grands renforts de murailles de bouse. Saint Augustin avait la vue trop courte, il ne considérait le le coup d’envoi, lorsqu’il disait que «nous naissons entre la fiente et l’urine»: la belle affaire de s’émouvoir du conduit d’où l’on sort, lorsqu’on a un peu tâté du lieu où l’on arrive, et où l’on est bien obligé, un peu, de durer ! Pour Céline, c’est la vie entre fiente et juron, entre entre canassons mal débourrés et bestiaux galonnés qui se débourrent sur le bleu…

Nous disions ivrognes: chez Dante, c’est le troisième cercle de l’Enfer qui est l’éternelle villégiature de ceux qui étaient trop portés sur les plaisirs de la bouche. Et leur punition n’était autre que la fange, là aussi et… la pluie glaciale ! Avec Casse-pipe, on est en plein dedans ! «Sous les telles trombes de la flotte, rincées, fondues dissolues, c’étaient des paroles en bouillie qui retombaient dans le noir, mornes, flasques, ça réagissait pas du tout… Les tatanes elles bruitaient drôlement, des vraies pompes quand on rebouge un petit peu, qu’on est allé se planquer en face. Mais la pluie arrivait quand même». Inextricable supplice, déluge et merde, tout y est de «l’humide fléau» d’Aligheri, et comme Cerbère gueulant ses injonctions triple dose, Rancotte qui passe le régiment à la revue…

Alors, de Céline, de Dante, qui le pire ? Qui la palme infernale, le podium de la définitive catabase ? On se rappelle la question du pâle italien au sortir de la fosse à lards: «— Ô mon maître ! disais-je, la sentence suprême doit-elle aigrir ou tempérer les maux des réprouvés ? ou bien renaîtront-ils aux mêmes supplices ? — Écoute tes propres maximes, répondit le poète : La perfection d’un être est pour lui la mesure et du mal et du bien. Ces esprits malheureux seront toujours imparfaits, sans doute : mais, réunis au corps, ils s’uniront aussi à des douleurs nouvelles». Dante botte en touche: on attend pire, mais à mots couverts. En attendant, c’est un doigt timide qui pointe vers l’unilatéral Ragnarok, et là, les réprouvés déjà pas bien chanceux en reprendront une belle couche – mais en attendant, silence… Céline, lui, ne pas pas vraiment dans la douce anticipation, dans l’allusion voilée, l’à-venir à scruter dans la transparence du papier-Bible. Les corps, c’est ici et tout de suite qu’ils sont unis à l’âme, et tous en selle(s)! Liés par le contrat militaire et l’humaine condition. Pas besoin d’attendre le milieu de la course et la forêt obscure. Un cercle vous attend forcément, et pas besoin de Charon pour le rejoindre. «Vous êtes embarqué»

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Un article au format pdf sur l’oeuvre à nulle autre pareille des frères Chapman:

Une vision transhistorique de l’histoire humaine – Fucking Hell de Jake et Dinos Chapman

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Le recueil se lit d’un seul élan, il s’en dégage une justesse qui semble tellement fragile, suspendue, qu’on sent l’urgence de d’aller d’un bout à l’autre de l’arc, de donner à ses fragments théophaniques non seulement l’attention particulière qu’ils méritent chacun, mais encore cette attention collégiale – dont on ne sait pas trop si elle s’enracine dans une plate attitude comparative, ou bien dans l’exercice religieusement esthétique de se laisser impressionner, vague après vague, par une lente contamination affective – à laquelle convie évidemment la juxtaposition des textes. Il y aurait péché à trop décortiquer ce qui s’y donne, on sent bien qu’il y a là à l’oeuvre un genre d’alchimie qui s’évanouirait à l’analyse – et loin d’y voir un défaut, nous serions plutôt tentés de porter cette étrange capacité de Combet à susciter sous sa plume ces évanescentes carnalités à son crédit, comme une délicate prise en charge du thème de l’irruption transcendante.
Le besoin efforcé de schématisation nous réclame qu’on le dédommage au moins par un point commun qu’on trouverait aux cinq textes, une sorte de schème esthétique de la transcendance se donnant à l’homme, afin que l’on puisse par mnémotechnie dire « ceci est la transcendance pour Combet », mais je suis évidemment certain que même l’auteur reculerait devant ce genre d’impudence. Cet ouvrage témoigne de ce qu’il s’est au contraire laissé entraîner à la découverte, que l’acte d’écrire est ici inclusif, parce que cette découverte, nous le retrouvons intacte dans ces récits. Le régime d’énonciation-même se dérobe au moment où l’on appelle le principe commun à se manifester: la première personne de Marie laisse ensuite place à une narration extérieure, si bien que c’est finalement l’honnêteté seule de l’exploration qui lie ensemble ces cinq irruptions surnaturelles. Voilà le désir de subsomption satisfait.
Je préfère reparcourir de façon désordonnée ce que la lecture m’a suscité: la discrétion occulte des premiers éveils érotiques de Mario, qui recomposent avec élégance les écoulements et olfactions qui ailleurs – dans Sade, ou Bataille – me paraissaient voués irrémissiblement à l’imaginaire brutal de la transgression. La profonde poématisation des pulsion partielles enfantines dans Merveille, les épuisements marathoniens de la chair aux abords de l’extrême onction, dans Artémise, alors que notre époque ne valide habituellement la fatigue que lorsqu’elle atteste d’un athlétisme sexuel effréné – sans doute l’une des nouvelles m’ayant le plus touché. Ce n’est sans doute pas étranger au fait que le dépérissement de la vigueur phallique dans la vieillesse hante notre époque comme sa face obscure, comme une réfutation constante de notre chair soi-disant solaire, et qu’il faudrait tenir sans cesse à distante, imprononcée, sous peine de faire voler en éclat nos pauvres rêveries de coïts glabres et sans fin. Mais finalement, c’est encore la reprise audacieuse du célèbre voile de Véronique, dans le texte qui en porte son prénom, qui m’a interpellé de la façon la plus vive. Pas parce qu’on pourrait en tirer quelque plate méditation sur la capacité – ou l’incapacité, c’est selon, le texte se maintenant à cet égard dans une parfaite ambiguïté – de l’art à combler les inquiètes pulsation du désir humain dans ce qu’il a de plus cru, mais parce que j’ai été frappé par cette situation singulière où la transcendance, se manifestant par l’image de la chair transfigurée pour ainsi dire par sa seule fécondation par le hasard (la menstruation contribuant par « miracle » à imprimer sur le drap une littérale vulve de Véronique), produit chez l’intéressée une intense activité de reproduction qui en éparpille le mystère en différents signes tout aussi sensibles, mais dont l’aura est toujours moindre, parce que seulement irriguée, dérivée du Mystère charnel, et non directement produit par elle. Véronique cherche-t-elle à réduire de toutes ses forces l’inévitable médiation que réclame son art, pour parvenir à produire directement de sa chair plutôt que de se perdre en métonymies ridicules (ses dessins grotesques qu’elle abandonne parce qu’ils sentent trop l’effort) ? Fantasme-t-elle sur la coïncidence absolue de son art et de ses palpitations charnelles ? C’est ce qu’en toute fin, la tentative d’autoportrait génital semble suggérer avec insistance: comment la chair simple, immédiatement donnée, peut-elle passer dans l’art par médiation, sans pour autant jamais s’éloigner de son centre ? C’est là simple hypothèse, qui elle aussi, pourraient très bien s’éparpiller avec d’autres à partir de l’ouvrage, il n’y a qu’à s’approcher encore de cet intangible que Combet nous indique, et d’y puiser comme lui aux paradoxes de la visitation.

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Bolaño est incontestablement en train de réduire à néant les efforts que je m’étais promis pour avancer dans mon mémoire – si ce n’était le talent littéraire d’Augustin, je ne serais jamais parvenu à sauver ça et là les quelques  couples d’heures que j’y consacre de loin en loin, au prix d’une harassante auto-discipline. Nocturne du Chili, à sa façon, m’a envoûé davantage que le Troisième Reich. Par son écriture, d’abord, bien plus ciselée, bien moins fonctionnelle. Par moment, il me semblait que l’auteur trouvait le juste milieu entre les longues périodes proustiennes et le flux débridé, et destructuré, du Paradis de Sollers. En désolidarisant volontairement la ponctuation et les reliefs du contenu, Bolaño parvient à créer une sorte de soliloque désordonné sans jamais perdre pour autant l’unité esthétique de la phrase proustienne. La narration est juste assez décousue pour épouser le flux de conscience altéré d’un narrateur âgé, et en proie, en guise d’extrême onction, aux tourments pathétiques du remords et de la négation. Ce qui, chez Sollers, constituait finalement une véritable technique, un « truc » d’écriture, un déplacement consciencieux – et par là, peut-être, un peu ostentatoire – des bornes de la structure prosaïque, devient ici une élégante plasticité des propositions, parfaitement équilibrée parce que soucieuse de ne pas passer inutilement les frontières.
Pour ce qui est du récit lui-même, je l’ai trouvé également appréciable par sa pudeur, par la retenue avec laquelle il ne se transforme pas inutilement en satire, avec tout ce que le genre comporte de grosses ficelles et de lieux communs sur la vanité. Cette vanité sourd finalement progressivement d’un simple exercice de juxtaposition: quoi de plus simple que d’insérer dans le récit narcissique de l’homme de lettres les détails en passant de fautes qui ne sont jamais envisagées par le narrateur comme des faits d’importance, encore moins comme des faits graves. Le drame de la vanité, ce n’est plus ces ressorts ridicules qui la mènent dans une direction et son contraire, et qu’on exhibe de façon stendhalienne, mais au contraire, l’étonnante capacité qu’elle a de bouleverser l’ordre des priorités: le salon littéraire s’accommode volontiers de la collaboration lorsqu’il s’agit du seul moyen de faire encore partie d’une société des gens de lettres. Et les dernières convulsions d’une conscience coupable à la dérive ne donnent jamais tant à penser que lorsque même en bout de course, elles ne parviennent pas à opérer l’aveu salvateur, la reconnaissance de dernière seconde qui, au moins, aurait assuré la rédemption. Le véritable pathétique, c’est de chercher avec des yeux larmoyants l’excuse finale qui permettrait de colmater, in extremis, la fissure baillant dans le mensonge d’une vie entière. Plutôt que de se faire excuser, trouver la meilleure, la dernière excuse.

Bien sûr, le génie de Bolaño, c’est de ne pas forcer les traits: c’est bien parce que le critique et poète Lacroix a réussi à mener une carrière honorable, à entretenir des relations mondaines assez enviables, et peut-être plus que tout, à accéder à une finesse incontestable de jugement en  matière esthétique que sa faillite totale dans le jugement morale nous interpelle. C’est finalement tout le drame des grands « compromis » de la littérature et de la philosophie. Ce n’est qu’à sa puissance de pensée que Heidegger doit la haine invincible qu’on voue encore à sa naïveté morale et politique. Jünger, dans Nocturne, remplit visiblement cet office. Sans doute est-ce une variante de l’idée de Bolaño, selon laquelle « le crime est un art, et parfois, l’art est un crime »: le crime de l’art réside déjà dans notre consentement à cette sublimation qui nous éloigne de toute réalité brûlante, de tout drame, de tout plainte venant du réel. Ce que je concède à la littérature, c’est ce que je retire à tout le reste. Donc, c’est aussi l’aide que je refuse à ceux qui en ont besoin, l’attention que j’objective vers l’écriture ou la lecture, plutôt que vers la souffrance, la misère qui gratte à ma porte. Sans doute l’auteur insiste-t-il aussi souvent sur la nécessité pour toute oeuvre d’être politique parce que précisément, il ressent la part d’immoralité en quoi consiste l’art. Trouver une rédemption dans la portée politique de l’oeuvre, c’est tenter peut-être aussi, à sa manière, de maquiller l’abandon ineffaçable qui sous-tend toute création. Et qui sait si finalement, le critique tourmenté n’est pas la mise en abyme de Bolaño écrivant, comblant avec de l’encre sa propre fissure morale ? Si tel était le cas, ce dernier aurait au moins eu un mérite de l’écrire.

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Par quoi commencer ? La fin ? La fin est pudique, très retenue. Le dénouement se dérobe, comme si la conjonction finale de tous les éléments de l’intrigue se résolvait en une tache aveugle. Je me cabre généralement contre ces conclusions trop faciles, qui préfèrent résoudre une tension soutenue et augmentée de longue main de façon extrêmement abrupte. Ce genre d’option économique constitue soit l’aveu que quelque chose d’indicible est atteint, qui perdrait  à être mis en mots, soit l’incapacité foncière à conclure. Et, bien que notre époque manifeste trop souvent une incapacité à conclure, je dois avouer qu’ici, la seule option était la rupture, totale, ou comme l’a choisi Bolaño, le decrescendo fulgurant.
Que s’est-il réellement passé ? Le roman est-il le récit d’une rupture psychotique progressive ? C’est ce que les deux cents premières pages au moins laissent croire, à moins qu’il ne s’agisse de la confrontation occulte avec d’inquiétants autochtones ? Ou bien est-ce la confusion de la réalité avec la fiction qui constitue le grand enjeu – télescopant un imaginaire ludique un peu trop sérieux et les indices de sa référence initiale …
La force de l’ouvrage est sans doute de ne jamais disqualifier aucune piste de lecture: on ne saura pas le fin mot des violences qui ont trait à la confrontation réelles des touristes et des locaux. Pas plus que du lent glissement du narrateur de la maîtrise vers la déliquescence fiévreuse et hallucinatoire. Ni de l’origine mystérieuse du « Brûlé ». Que les dernières pages affirment clairement son passé de victime de la violence nazie eût été une faute impardonnable – trop balourd, trop préoccupé par les faits. Le déroulement de la partie entre Udo et son adversaire interdisait qu’on enracine les hallucinations dans les faits: une dose d’occultation était nécessaire pour que se poursuive la gestation souterraine d’un imaginaire monstrueux, mais invisible. Monstrueux, parce qu’invisible.
Qu’est-ce que cette reddition finale ? Le champion perdant abandonnant et son jeu – matériellement –  et sa carrière semi-professionnelle ? Le brûlé, pour une raison inconnue, a mis sa peau sur la table, a vaincu Udo parce qu’il en allait en lui de quelque chose de bien plus important qu’un simple « jeu », d’une affaire de statistique.
On ne sait pas si les indices laissés épars à la fin de l’intrigue constituent une invitation secrète à la résolution d’une énigme: le fait que revienne constamment la référence à cet enquêteur de romans policiers chargé de résoudre des mystères semble indéniablement pointer dans cette direction.

Les indices:
* Le brûlé, tout au long du livre, n’a jamais dormi la nuit, ou presque. Ses nuits blanches sont souvent remarquées, et il possède cela en commun avec le narrateur. Mais une fois la partie achevée, au moment du départ, Udo semble entendre, dans le repaire de ce dernier, un ronflement, sans en être bien sûr.
* Udo abandonne son jeu, comme relevé précédemment. Les derniers moments brossent à grand traits son décrochage du monde des wargames, et sa nouvelle situation: un travail ennuyeux, mais bien rémunéré.

Il est indéniable qu’entre les deux adversaires, quelque chose s’échange. La tension qui les tient tous deux résulte de leur antagonisme en cours, qui les oppose frontalement dans l’espace encore irrésolu d’un affrontement au long cours. C’est presque la lutte à mort hégélienne, le face à face quasi égal qui engage la vie de l’un et l’autre. Au départ, la tranquillité était celle d’Udo, champion en titre, sans adversaire sérieux, alors que le Brûlé, on le devine finalement, était tourmenté par son passé violent dont nous ne saurons rien d’autre que ce qu’en rapportent vaguement les rumeurs. La lutte s’engage, et avec la victoire du Brûlé, quelque chose a été exorcisé, qu lui procure la tranquillité, dont témoigne son sommeil. Udo aussi, accède à la tranquillité, moyennant la mise en place d’une nouvelle économie: fin d’une relation, nouveau travail, et surtout, abandon de sa passion pour les wargames. L’échange est symétrique: au départ, Udo était le maître insouciant, le Brûlé, l’ignorant, le novice insouciant. La partie permutera finalement les termes: Udo trouve la tranquillité au moyen de l’abandon de son statut de joueur, et le Brûlé, au moyen de sa position de vainqueur. La violence manifestée à la toute fin était symbolique, elle n’est qu’un après-coup: on comprend que la véritable violence avait eu lieu quelques pages auparavant, lorsque par une victoire conquise de haute lutte, le Brûlé parvint à vaincre symboliquement cet « ennemi X ». La vraie violence, c’est la victoire silencieuse, invisible, la touche finale du long glissement par lequel les termes se voient finalement permutés.
Finalement, le schéma de l’affrontement peut être presque entièrement ramené, et sans dommages, à une structure hégélienne. Il n’y a que la lutte à mort qui prend place de manière inédite: le maître insouciant, Udo, initie le valet (dont à un moment, l’hôtelière souligne avec condescendance l’appartenance à la classe la plus inférieure), qui par le moyen d’un travail acharné (déchiffrage des règles, réflexion stratégique intense) redoublé d’une lutte à mort par plateau de jeu interposé, parvient à conquérir sur le maître la place de maîtrise. Pourquoi ? Parce qu’il a  éprouvé en lui-même, dans l’intégralité de son être, l’angoisse de l’annihilation (ici, son traumatisme passé). Il avait toutes les raisons de jouer avec rage pour vaincre, alors qu’Udo, tel le maître hégélien, jouisseur fade et trop sûr de sa supériorité, n’a pas su conserver sa maîtrise. Il est irréfutable que quelque chose de fondamental se joue dans l’idée que le véritable statut de maîtrise est conquis par celui qui s’y engage jusqu’à la mort. Il est déjà trop tard, dans l’intrigue, lorsque quelqu’un apprend à Udo que le Brûlé compte attenter à sa vie si il gagne. C’est bien plus tôt qu’il aurait dû se rendre compte de l’importance de mettre sa peau sur le tapis. Et au final, le Brûlé n’a pas besoin d’ôter sa vie à Udo de façon réelle: symboliquement, il a déjà dépouillé le maître de sa puissance symbolique de domination.
Il faudrait s’avancer encore de quelques pas, dire en quoi consistait l’insouciance du maître intial: en quoi Udo est-il un maître hégélien – un « enfant », c’est sans doute le sens de la relation qu’il entretient avec Frau Else, celle de l’adulte qui n’assume sa place que sur le mode de la gaminerie, de l’insuffisance ludique. Udo est insouciant parce que son statut de maîtrise repose sur un attachement non-examiné à l’histoire, au nazisme, particulièrement. Il est le touriste allemand qui fait profession d’être joueur de wargames – jouant toujours l’Allemagne – sans se poser plus de questions – prenant comme évidence que le fait de jouer les nazis n’implique aucune adhésion autre que celle du simple rôle, détaché, distant. Cette distance trop évidente est ce qui motive la lutte enragée du Brûlé, pour qui la référence historique nazie n’est pas qu’une affaire de camps dans un jeu, mais on le suppose, de souffrance dans la chair. A la nonchalance référentielle, à la distance d’Udo, il opposera une identification inversement forte pour le camp allié, moyen par lequel il parviendra à vaincre symboliquement, et à renverser la maîtrise nonchalante d’Udo au profit d’une maîtrise symbolique pleinement engagée, et sans doute bien plus consciente. Le choc de l’imaginaire paresseux et de la réalité intervient donc sous la forme de deux trajets: le Brûlé, blessé réellement, trouvera dans le passage vers l’imaginaire du jeu le moyen d’une reconquête symbolique de ses souffrances, vers une rédemption, quelle qu’elle soit. Udo, lui, effectue une trajet inverse: empêtré au départ dans sa distance imaginaire d’avec la référence nazie – on pourrait dire, dans une maîtrise symbolique qu’il n’assume que maladroitement, de façon bancale –  la confrontation violente et terrifiante avec le Brûlé agira comme un retour au réel. Dans les deux cas (Réel>Imaginaire>Symbolique/Symbolique>Imaginaire>Réel), l’imaginaire du jeu fait office de médiateur entre deux positions mal assumées, qui par l’affrontement, vont trouver une résolution nouvelle. L’histoire de la partie est bien en ce sens l’histoire d’une rencontre, parce que l’égalité de la lutte ne peut être maintenue: les deux protagonistes ont besoin de s’opposer à travers la médiation du jeu, mais tous deux ont besoin d’aller au-delà de la lutte, vers une nouvelle économie que leur fournira le jeu.
Il y aurait sans doute encore beaucoup à dire, à relire, à éplucher – sans doute même, à formaliser, schématiser – mais pour lors, il s’agit aussi de ne pas trop arraisonner l’ouvrage, pour le laisser, encore un peu, résonner …

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« Si donc de toutes parts s’étend un libre espace sans limites, si des germes innombrables multipliés à l’infini voltigent de mille façon et de toute éternité, est-il possible de croire que notre globe et notre firmament aient été seuls créés et qu’au-delà il n’y ait qu’oisiveté pour la multitude des atomes ? ». Lucrèce, De Natura Rerum, Livre II

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LXXXIV. Plastic Work

9 octobre 2013

Ajout d’une nouvelle page, qui regroupera mes travaux plastiques à venir.

Il ne s’agira pas ici d’expression absolue de mon Moi d’artiste, ou de toute autre farce romantique faisandée. Par ces travaux, je souhaite avant tout, selon une visée deleuzienne, poursuivre mon effort de pensée, non pas par concepts, mais percepts et affects. On ne s’étonnera donc  pas de retrouver, ici encore, une certaine forme de philosophie: mon travail en cours cherche à se confronter avec le matérialisme antique, principalement à partir du De Natura Rerum de Lucrèce- puisque ce corpus constitue une partie importante de mon travail universitaire dans la perspective de l’Agrégation. Insistons tout de même sur le fait qu’il ne s’agit en aucun cas d’illustrations d’une doctrine philosophique – la datavisualisation peut être de l’art, mais la réciproque n’est presque jamais vraie.
L’oeuvre est « un bloc de sensations, c’est-à-dire un composé de percepts et d’affects. […] Les sensations, percepts et affects, sont des êtres qui valent par eux-mêmes et excèdent tout vécu. […] L’oeuvre d’art est un être de sensation, et rien d’autre: elle existe en soi. […] »(Deleuze et Guattari, Qu’est-ce que la philosophie ?, p. 163 )

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« Les innombrables éléments des choses, heurtés de mille manières et de toute éternité par de nombreux chocs extérieurs, entraînés d’autre part par leur propre poids, n’ont cessé de se mouvoir et de s’unir de toutes les façons, d’essayer toutes les créations dont leurs diverses combinaisons étaient susceptibles; voilà pourquoi, à force d’errer dans l’infini du temps, d’essayer toutes les unions, tous les mouvements possibles, ils aboutissent enfin à former ces assemblages qui, soudain réunis, sont à l’origine de ces grands objets, la terre, le ciel, la mer et les espèces vivantes ». Lucrèce, De Natura Rerum, Livre II, 422-432

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On n’étonnera personne en posant d’emblée que Marc-Édouard Nabe n’est pas chrétien. Ses détracteurs, les yeux détournés, le nez pincé, ne pouvaient dans cette position, se livrer à la vérification, mais ils le pressentaient fortement. Ses admirateurs, même le genou touchant terre, ne peuvent pousser la soumission jusqu’à octroyer à leur auteur fétiche l’épithète de disciple du Christ. A trente-trois ans, du Christ, Nabe n’avait que l’âge, et c’est sans doute ce manque qui le poussa, avec une dérision avouée, à se jeter aveuglément dans les bras du Sauveur. Plus ou moins. Pour un temps, disons. Car si le pamphlétaire honni n’est pas revenu de Jérusalem bredouille, on s’explique mal qu’il puisse, par exemple, s’avouer comblé d’être interviewé dans Hot Video(1): ce serait pousser le prosélytisme plus loin que jamais, que d’aller se jeter ainsi dans la gueule – ou tout autre orifice – du loup.
Je ne ferai pourtant pas ici acte d’antinabisme primaire: ce monologue fiévreux et acerbe qui court sur cent-trente pages est d’une qualité littéraire indéniable, et se double – c’est là le point véritablement fort, sans quoi l’auteur ne serait que littérateur sans vision – d’une appréhension parfois originale à l’extrême du christianisme (catholicisme), de ses dogmes, de sa culture. Évidemment, la grenouille de bénitier coassera à s’en faire exploser la gorge, en lisant certains passages qui font plus que flirter avec la vulgarité; j’imagine qu’à défaut d’avoir produit un livre de piété, l’auteur se flatterait qu’on le dise avoir livré un ouvrage d’impiété. Car la filiation prestigieuse qu’il s’imagine – dont la présomption, après avoir conspué Maxence Caron dans l’article précédent, ne nous étonne plus; il n’y a décidément que Fabrice Hadjadj qui parvient à être corrosif sans être immoral – cette filiation, donc, ne convoque pas les plus dignes habitués du cénacle: Bernanos, Bloy, toute la galaxie des chrétiens du désespoir, croyants des profondeurs qui véritablement – et ironie du sort, selon une figure des plus protestantes – n’ont que leur foi pour les sauver. En s’inscrivant dans la lignée des christianus, sed …  Nabe doit bien avoir conscience qu’il fait concurrence à Judas pour la dernière place au classement des disciples – et ce n’est pas l’insulter de le dire, lui même le scande ouvertement. Refermant le livre, il m’est venu cette réflexion que ces auteurs, qui citent si abondamment Pascal, ne l’ont pas véritablement lu (quelle bêtises que ceux qui s’assènent des « Monsieur. n’a pas lu untel ! » comme si lire était suffisant). « Cela vous abêtira », affirme l’apologiste, intimant à son interlocuteur de mimer la piété pour préparer son âme à la grâce. Nabe a consenti à nombre de sacrifices, médiatiques notamment, qui sont parfaitement louables – Quae sunt Caesaris, Caesari – mais il ne peut pas accomplir cet ultime, qui est de renoncer à son intelligence: chrétien oui, mais pas comme les autres. Ultime pierre d’achoppement de la taille d’un asteroïde: on ne peut renoncer aux superbes avec superbe; l’oxymore est une figure littéraire qui n’a pas cours dans la morale. C’est la réserve qu’on peut faire à la lecture de cet ouvrage: Nabe a beau se vanter d’avoir ajouté le tampon Terre Sainte à son passeport spirituel, il est resté coincé à la douane; il n’a pas pénétré le christianisme dans son essence, précisément parce que le Christ réclame – l’intelligentsia feint de l’oublier – un cœur pareil à celui des enfants, une simplicité qui répugne aux détaillants en sophistication. Et que ce n’est jamais nous qui choisissons seulement d’adopter le Christ, comme on prendrait chez soi un chien errant croisé dans la rue, en toute magnanimité; on ne choisit le Christ que parce qu’il nous a préalablement appelé. L’acte de foi, c’est la réponse à un appel, c’est donc loin de ne consister qu’en mots. « Venez à ma suite, et je ferai de vous des pêcheurs d’hommes. » Si l’on veut suivre Jésus, il faut marcher dans son sens, autrement on le trouve vite hors de vue. Alors, j’ai beau croire que le Maître lui-même ne rechignait guère, au contraire, à parler à des prostituées pour leur annoncer le Royaume, demeure qu’il ne s’y est pas pris aussi charnellement que Nabe, dont le commerce avec les filles de joies est, de son propre aveu, moins chaste.

On s’étonnera peut être de ce que mes deux derniers articles prennent un ton inquisiteur, et se permettent de juger de la foi d’un autre à l’aulne d’apparences dont le Christ nous dit bien qu’elles sont insuffisantes pour percer les mystères de la Grâce. Mais justement, c’est là question d’apparence, de phénomène: je ne cherche pas à attaquer ad hominem, à jauger la chose en soi, mais bien les apparences, parce que c’est de telles apparences de christianisme que notre foi souffre aujourd’hui. Je ne m’insurge pas de la possibilité que ces hommes soient sauvés, il vaudrait mieux s’en réjouir; mon regret et ma rage vont à cette parodie de foi chrétienne qui fait plus de mal  que tout athéisme avoué. La dépouille du Christ est-elle si inoffensive, qu’on puisse impunément la monter sur fils pour faire jouer à sa marionnette la comédie du moi torturé ? Qu’a procuré à Nabe sa conversion, que n’aurait pu lui offrir le bouddhisme, l’Islam ? Pourquoi les grands ego sont-il si souvent attirés magnétiquement par le message du Christ, mais que si peu parviennent à laisser leur fardeau narcissique pour le suivre, ne serait-ce qu’en apparence ? Pascal a bien réussi à renoncer aux sciences pour se faire plus pieux et plus conforme aux exigences divines. Pour finir, et mimer la seule figure de style véritablement repoussante dont Nabe fait usage, de manière constante, si certains auteurs sont des incroyants si moraux, qu’on adorerait qu’ils nous détournent de la Voie, Nabe est un croyant si immoral, qu’on détesterait qu’il nous convertisse(2).

NOTES

1. Interview intégralement consultable sur le site des lecteurs de Nabe, à cette adresse, et qui est loin d’être dépourvue d’intérêt.

2. A ce propos, il faut tout de même souligner la bêtise de cette affirmation qu’il ne cesse de répéter à tort et à travers: « La morale est bête, la morale est fausse, la morale n’est pas chrétienne ». On ne parvient à suivre le Christ qu’avec la morale, car nous sommes faibles. Il est vrai que « la vraie morale se moque de la morale » (Pascal, toujours), c’est à dire que la morale n’est pas légaliste, mais dynamique, vivifiée par l’Esprit Saint, mais elle reste une morale. Morale supérieure, certes, mais indépassable. Ce n’est pas de la crispation dogmatique que de s’attacher aux commandements du Christ. Jésus est venu pour dire que la Loi est gravée dans le cœur, qu’on la porte en soi; il n’est pas venu pour dire: « Attends Marc-Édouard, je te tiens les tables de la Loi, ça te laissera les mains libres pour aller aux putes ». Si c’est au bordel que mène l’abandon nabien de la morale, Dieu nous garde !

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On pourrait croire qu’après Céline, retourner à Chateaubriand soit comme retourner à l’église après une grande aventure: tiède, ennuyeux, avec une affection à la grandeur qui soutient peu la comparaison avec les châteaux grandioses et malmenés du solitaire de Meudon. Pourtant, dès les premières pages du Génie, la charme opère. Il fallait la morne introduction de Pierre Reboul pour faire éclater en négatif la magie qui laisse celui-ci insensible, ou plutôt, justement, invraisemblable de tiédeur. On sent dès les premières pages de l’exercice que Chateaubriand survole avec une légèreté maîtrisée les beautés de la foi, et à cette attitude qui n’a rien d’impie ne peut répondre qu’une lecture qui s’y plie: il faut sentir le souffle, ou fermer le livre ! Que nous importe les circonstances de publication de l’ouvrage, d’évaluer avec exactitude le pourcentage d’intéressement dont a usé Chateaubriand comme carburant à l’envol de sa prose ? la sincérité de l’auteur dans ses confessions, attestée par maints extraits d’une correspondance qu’on massacre au scalpel ? Je n’ai pas toujours détesté qu’un universitaire s’offre le plaisir de baver des problématiques à l’orée d’un ouvrage de littérature, à une époque de mon entrée en lecture où il m’importait surtout d’engranger les données, références et critiques pour pouvoir chaque soir admirer comme s’étendait rapidement le réseau complexe de ma science des lettres. J’ai payé cette présomption assez cher, maintenant que je constate à quel point j’ai pu passer à côté de l’esprit de certains auteurs en collaborant avec une telle idéologie taxidermique. Il n’y a pas pire entrée en matière que la trentaine de pages qui s’ingénie à nous dire « Voici l’Objet ! », dépliant et repliant l’auteur comme un pauvre origami, à la fin si imbibé de sueur qu’on préfère le jeter plutôt que de la lire. Je l’avoue sans mauvaise foi, lecteur novice de Chateaubriand, j’aurais jeté l’ouvrage au fond de ma bibliothèque, et n’y serais plus revenu, me contentant à bon compte d’un florilège de jugements qui m’auraient rendu assez apte à glisser à propos un « le Génie, mais quel ennui ! C’est pesant, heureusement … oui … quelques pages, ah ! Grandioses ! Mais sinon … » au détour d’une conversation. Chateaubriand surgelé, nos mondanités contemporaines ne réclament guère plus.
C’est une plus grande misère encore que le souci déployé dès les premiers chapitres, consistant à faire valoir comme la culture païenne préfigura si souvent les mystères chrétiens, soit perçu comme une balourdise encyclopédisante. Bien sûr, l’auteur traité comme une vulgaire pièce de viande à découper selon les articulations de son siècle, on s’imaginait mal que sa religion soit empoignée avec plus de tact. Le tâcheron d’historiographie n’aime guère qu’on fasse pont entre les époques, chaque fait a sa place assignée, chaque événement ses antécédents et ses conséquents fermement établis, et donc chaque foi, chaque sensibilité, son cadre façon boule à neige, qu’on risquerait de briser à trop le secouer. L’historien crie au sacrilège, si l’on caresse l’axe du progrès avec un peu trop de lubricité. Attention ! Malheureux ! Posez-donc, c’est fragile ! Antique, et unique, avec ça … ! Pas de privautés avec l’ange de l’Histoire, qu’on se le dise ! Un auteur, ça vit dans un musée ! Cochons d’esthètes ! Pourquoi vous pouvez pas lire les cartels comme tout le monde ? Et l’audioguide, c’est pour qui ! Oui, je vous l’accorde, grandeur intemporelle du christianisme, soit ! Voyez, d’ailleurs, moi-même – confidence ! – baptisé, professé, confirmé, la totale… dans mon enfance. Je ne dis pas que j’en suis revenu, mais bon,  comprenez … on vieillit, on voit plus clair ! Et puis avec les saloperies qu’ils vous font tous subir, au bout d’un moment, on les laisse plus venir, les petits enfants ! Non, je vois ce que vous insinuez, seulement, allons ! Jeunesse ! Vous aussi un jour, vous passerez la douane de la maturité … et après elle, la seule chose qui fait tenir tout à sa place … les Cadres ! L’Ordonnancement des Faits ! La Précision des Sources ! C’est indubitable, mais ça prend du temps, de le voir ! Pas maître de conférence qui veut, ça non ! Pour ça, faut laisser s’envoler les sentiments … De la Mesure ! Un auteur, c’est comme une voiture ancienne, si on veut que ça marche, pour la léguer aux suivants, faut savoir où sont les pièces, remplacer, polir. Mais pas la pousser trop vite ! Jamais !  Ça se conduit avec douceur, avec dégoût même, on décrasse juste ! On vérifie que ça marche ! Mais tout en même temps, on regrette d’avoir à la faire ! Culpabilité dans le réservoir, histoire de revenir vite au garage ! C’est ça la littérature mon ami, un métier ! Une technique ! Une ascèse ! Ces premières pages du Génie disent le contraire: tout croyant sera touché par cette entame de symphonie divine, par l’ouverture en douceur qui déroule comme un tapis devant le Christ la naïveté imprécise des païens. Le christianisme meurt dans une lente agonie de ce qu’on n’ose plus aujourd’hui l’expurger des multiples notices dont on l’entoure. Un tel livre – et peu importe les circonstances de sa rédaction – ne peut être compris que par quelqu’un qui refuse de voir dans ce Christ un vestige.  Et tout ce qui a trait au Dieu des chrétiens se touche, s’interpénètre et se répond dans les nefs de l’Histoire, au mépris des parcours balisés qu’on avait aménagé tout exprès pour que le spectateur, perdu, renonce à se rendre aux pieds de la Croix. La littérature, d’abord, doit être objet de passion – qui n’interdit pas l’érudition – sans quoi elle est lettre mort-vivante, pire qu’oubliée. Les écrits pieux, plus encore, doivent être arrachés à la pesanteur de leur contexte,  et surtout, aux serres du nôtre: chaque parole de la tradition qui se transmet doit vibrer dans la multitude de celles qui l’entourent dans le Temps, autrement, Dieu aie pitié !