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«Imaginez qu’un électricien d’aujourd’hui se rende soudain compte que lui et ses amis n’ont fait que jouer avec quelques galets qu’ils avaient pris pour les fondations du monde; imaginez qu’un homme de cette sorte voie l’espace suprême s’ouvrir devant le courant, et les mots des hommes filer comme l’éclair jusqu’au soleil, et au-delà du soleil, dans les univers qui sont là-bas, et qu’il perçoive les voix des hommes dont le langage articulé résonne dans le vide désert qui borde notre pensée. S’il faut une analogie, en voilà une excellente pour ce que j’ai accompli et maintenant vous pouvez comprendre un petit peu ce que j’ai éprouvé un soir, ici-même. C’était un soir d’été et la vallée offrait sensiblement le même paysage qu’aujourd’hui. J’étais là, et j’ai vu devant moi le gouffre inexprimable, le gouffre impensable qui bée si profondément entre deux mondes, le monde de la matière et le monde de l’esprit. J’ai vu cette faille vide, profonde, s’étirer obscure sous mes yeux, et à ce moment un pont de lumière s’est projeté de la terre au rivage inconnu, et l’abîme a été franchi».

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On devrait commencer par se laisser frapper par cette petite saute de bon sens: dire «le Grand Pan» est une redondance, un pléonasme. «Pan», c’est en effet le Tout grec, celui du panthéisme, du panthéon. C’est aussi nous dit-on, dans l’ancien vocable grec qui signifie faire «paître», charriant tout une constellation d’images pastorales. Quoi qu’il en soit, c’est au moins à moitié se répéter pour rien, semble-t-il, de dire le Grand Pan, comme on dirait le Grand Tout. Et l’on peut s’accrocher fermement à cette idée, que le Tout est forcément plus grand que les parties, comme on s’arrime fermement à la rampe de notre bus du matin. Évidemment, rien n’est plus bête: la grandeur n’est pas de dimension, elle est tout autre chose. Pan mérite ici d’être dit Grand parce qu’il n’est pas une somme, mais qu’il est quelque chose comme l’écrasante présence, l’insoutenable donation de ce qui est, dans l’expérience de laquelle on sent bien que le Tout est trop grand pour nous. C’est, il me semble, le rôle que tiennent dans ce texte extraordinaire les réminiscences justement pastorales, qui prennent à certains moments les protagonistes comme une fièvre, et où la Nature se rappelle au souvenir des hommes comme lourde, opulente, sous les auspices d’une chaleur de plomb. «C’était un jour brûlant du début du mois d’août; la chaleur avait obscurci les contours de toutes choses et toutes les distances d’un léger brouillard, et ceux qui prêtent attention aux thermomètres parlaient de chiffres anormaux, d’une température presque tropicale», et plus loin encore, Machen parle, nous y reviendrons, des  «nuées de murmures de l’été». Qu’on prenne le temps de se représenter à quel point diffèrent les brouillard nés de la chaleurs et ceux qui appartiennent aux saisons froides: le brouillard d’automne est un brouillard qui gomme, qui efface, dans lequel les choses semble s’abîmer, et s’évanouir. C’est un brouillard de distance, de retrait. Le brouillard dont parle Machen, qui est un brouillard d’été, est une distorsion née de l’excès de ce qui est, de ce qui se donne. Le réel cuit, et l’air s’encombre de vapeurs, se gondole en troubles liquides. C’est ce brouillard caniculaire qui semble favorable au Grand Pan – Pan parce qu’il est Tout; Grand parce qu’il se donne à l’excès. Ainsi, le texte se voit émaillé de passages où le paysage exerce sa capiteuse emprise sur les personnages, comme une sorte de signe avant-coureur de la passée de cette forme obscure. C’est aussi le sens que l’on peut donner, il me semble, aux «nuées de murmures de l’été», aux bruissements pareils à ceux qui signalent la bête qui approche à travers les fourrés, et auxquels font échos les bruissements urbains de la foule qui ébruite progressivement le nouveau suicide qui s’ajoute à la série. Le bruissement, le murmure, c’est le signe de l’arrivée prochaine de Pan.

Mais il est bien évident que le texte de Machen n’est pas à lire comme une ode à l’opulente Gaïa, même sous les traits satyriques d’un dieu sombre et priape. L’envers de ce don lourd de la nature, c’est le gouffre, l’abîme dans lequel on ne peut regarder sans en sortir changé, et même condamné.  «Pourquoi ? Parce que la vision du visage de cet homme m’a glacé les sangs. Jamais je n’aurais pensé qu’un mélange aussi infernal de passions pût brûler dans le regard d’un homme. J’ai manqué m’évanouir à ce spectacle. J’ai compris que j’avais regardé une âme perdue dans les yeux, Austin». Resurgissent alors les vieux démons de l’écartèlement entre curiosité et voilement, entre châtiment et respect. Ce gouffre est celui qui tente les hommes, qui les fait brûler de marcher jusqu’au bord pour y plonger un regard avide; mais c’est aussi celui qui les fait regretter dès cet instant d’y avoir cédé. Les tourments qui les poursuivent alors sont bien plus anciens, et bien plus noirs, que ceux de ce Léontios qui, selon Platon, criait à ses yeux brûlant d’admirer des cadavres, sans qu’il puisse lutter contre l’impérieux besoin: «Voilà pour vous, mauvais génies ! Emplissez-vous de ce beau spectacle !» (République IV) On sent déjà l’odeur de la faute morale, qui est un tourment intérieur moins ancien que cette terreur tragique que Machen ressuscite. Il faut remonter plus loin qu’Euripide pour trouver la racine de l’horreur qui attend celui qui ose franchir le domaine imparti aux hommes, pour voler un regard sur l’abîme. C’est cette terreur qui emplit le personnage de Clarke lorsqu’il écrit: «Vous allez sans doute penser que je suis en possession de quelque information secrète, et c’est en  un sens exact. Mais ce n’est presque rien; je suis comme un voyageur qui a jeté un coup d’œil dans le gouffre, et qui s’est reculé avec effroi. Ce que je sais est bien assez étrange, bien assez horrible, mais au-delà de mon savoir, s’ouvrent des abîmes d’épouvante plus terribles encore, et plus difficiles à croire que n’importe quel conte de nuit d’hiver, dit près de la cheminée». Ici, point de faute morale, point de démangeaisons peccamineuses pour tourmenter celui qui regrette d’avoir cédé à la curiositas. Le châtiment suit la faute comme les représentations suivent le regard volé, et c’est d’avoir trop vu que les hommes meurent chez Machen. La pendaison vient arrêter le jeu infini des images qui torturent celui qui a soulevé le voile de Mâyâ. On ne peut s’empêcher de rapprocher Machen du premier Nietzsche, celui de la Naissance de la tragédie. Celui pour qui les Grecs étaient  «superficiels par profondeur», parce qu’ils savaient que ce n’est pas sans raison que les illusions recouvrent le gouffre. On connaît la formule fameuse du philosophe au marteau:  «Si tu regardes trop longtemps un abîme, l’abîme aussi regarde en toi» (Par delà Bien et Mal, 146). Chez Machen, il y a bien pire que d’être scruté par l’abîme: être habité, possédé par lui. Qu’on revienne au personnage dans les yeux duquel on pouvait voir une «âme perdue»: il n’est plus lui-même, il est tout entier transfiguré, ou mieux, défiguré par ce dont il a eu la vision. Et c’est un sous-texte évident de cet ouvrage que la paisible vie humaine ne peut conserver sa douillette identité, la rassurante clôture de son monde, qu’aux prix d’une ignorance de ce qui existe en marge de ce qui est vu et su. Qu’on entrevoie un instant ce qui se cache sous le voile, et même les plus grands efforts d’ignorance volontaire ne peuvent plus nous garantir du Grand Pan. On se rappelle le mot de Shakespeare:  «il y a plus de choses dans le Ciel et sur la terre, Horatio, que n’en rêve votre philosophie» – mais reprise par l’horreur. Mieux vaudrait ne pas savoir ce qui se trame au-delà, et se laisser bercer par les douces illusions de la philosophie.

Seulement, c’est une tendance atavique que celle qui nous pousse à scruter l’abîme au risque de nous faire dévorer par lui. La vérité nous paraît plus désirable lorsqu’elle est cachée, et ce n’est peut-être qu’en la trouvant que l’on regrette cette curiosité maladive qu’on passe sa vie à satisfaire au risque de perdre celle-ci. «C’est en vain qu’un dieu prévoyant a séparé les terres et les a isolées par l’Océan puisque malgré cela des barques impies traversent ces flots qui devraient rester inviolés» (Horace, Odes I, 3).

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« Mais nous aussi nous avons peur. Les textes terribles que Pascal nous a laissés, nous les admirons mais avec la prudence de ne pas les reconnaître tout à fait. Qui de nous a levé les yeux sur Pascal ? Nous lisons mal les « Pensées », nous empressant toujours de les admirer pour n’être pas obligés de les reconnaître, et avec elles nos plus vrais problèmes ». Le passage est tiré d’un ouvrage oublié, mais merveilleux. Images. Descartes et Pascal, d’Henri Petit. Jamais je n’ai lu meilleure littérature sur l’Apologiste de Port-Royal, et sans doute, jamais n’en lirais-je. Chaque ligne de cette extraordinaire pénétration des univers des deux penseurs français puise à la source de la plus parfaite intuition philosophique qu’il m’ait été donné de contempler à l’oeuvre, dans ce triste continent de la littérature secondaire. Rien n’est ici secondaire: Petit se hausse à hauteur de conversation avec ses deux maîtres, et la chose est prodigieuse à lire. Par endroits, j’en oublie même que c’est pour écrire mon mémoire que je fréquente ces pages; j’oublie les données qu’il faut arracher par la force, et je me met à l’école d’une telle force de pénétration. Le commentaire pour mettre fin à tous les commentaires. Jamais tous les autres efforts d’études pascaliennes ne m’avaient paru si vains, si pesants. Je tremble à l’idée de devoir bientôt retourner aux arpents des spécialistes, s’il n’était Vincent Carraud. Comme il m’apparaît, seul, à sauver ! Et pourtant, comme il semble avoir peu connu Pascal ! Tout occupé qu’il est à réfuter chacun de ses collègues jusqu’à ce qu’ils gisent vaincus à ses pieds, il ne sent pas son objet, il flaire l’ennemi. Qu’est-ce donc pour lui que Pascal, sinon le prétexte à sa tentative d’historiographie originale du moi et de son invention, qu’il imposera par la force de son belliqueux intellect ? Pourtant, je l’ai admiré aussi, depuis cette fois où je l’ai vu exposer implacablement au colloque du trois-cent cinquantième anniversaire de la mort de Pascal. Si il va parfois si loin dans la conquête philosophique, c’est parce que sa quête universitaire est à la remorque de sa soif de sang: si la rigueur de l’exercice ne le tenait pas, ses adversaires devraient non seulement craindre pour leurs thèses, mais surtout pour leur vie. Quand l’université est peuplée de timides et de besogneux, ce serait honteux de ne pas le louer lui: il tient plus de César Borgia que de Pascal, et c’est la seule réserve que je pourrais émettre à son endroit –  ou peut-être, secrètement, le plus grand compliment.

Petit connaît trop Pascal pour se plier aux luttes universitaire, et ses pensées sont trop imposantes pour subir le joug de l’idiome savant, même pour s’en servir comme d’une arme. Sans même vérifier, je prédis que son ouvrage a dû laisser tous les tièdes interdits, et par suite, ligués contre lui dans un mutisme que pas une recension élogieuse n’a dû briser. Rien de plus dangereux que de montrer aux taxidermistes et thanatopracteurs que leur objet n’est pas encore mort: cela secoue la profession jusqu’aux fondements. Pourtant, une fois ce livre refermé, place nette est faite pour les tâcherons de la dissection conceptuelle: il n’y a plus rien à dire, que disputes à propos de bagatelles biographiques, que filiations et généalogies sans fin et sans avenir, que rabotage du vocabulaire jusqu’à ce que l’auteur se trouve sans vie et dépourvu de sens. Rien de tel qu’un philosophe universitaire pour dresser une bête fauve: il l’adoucirait tout en la persuadant qu’elle est plus sauvage que jamais. Petit lui,est si doué qu’il parvient à communiquer cette joie insigne de la pensée dont il discourt avec talent: rares sont les commentateurs dont la seule lecture vous badigeonne l’âme de la félicité la plus pure rien qu’à réciter tout haut leurs phrases parfaites. Je n’ai jamais ressenti cela qu’à la lecture de Paul-Laurent Assoun, et Pierre Macherey: l’anthologie du commentaire philosophique est encore à éditer; en attendant, on ne peut jouir de leur prose que dans l’anonymat, l’incompréhension. Une page du commentaire de Macherey sur l’Éthique de Spinoza nous enchaîne aux pieds de la pensée, lorsque les gargarismes kantiens nous poussent à la répudier. L’ouvrage d’Assoun sur la métapsychologie est si magistralement jouissif pour tout vrai lecteur qu’on comprend mal comment on peut encore passer par d’autres pour s’introduire à Freud. Ce qu’ils ont tous en commun, c’est d’être incapables de la moindre tiédeur, de la moindre fadeur platement synthétique: rien n’est plus éloigné d’eux que l’art de la paraphrase dissimulée. Ce qui me plait plus que tout, en dehors du sentiment de jouissance physique que procure leur écrit, c’est qu’ils parviennent à enchanter sans avancer la moindre idée neuve: ils prouvent qu’il existe un art supérieur de la compréhension qui se moque éperdument de l’originalité conceptuelle: ont peut avoir du génie en comprenant un autre. Conclusion salvatrice ! Qui plus que les philosophes souffrent craintes et tremblements, angoissés par leur manque de génie ? J’ai assez vu de mauvais philosophes pour m’assurer qu’il y a une mauvaise manière de s’empoisonner le sang par soif d’une gloire qui n’arrivera jamais: ces centaines d’Alcibiade sont comme les romains quittant la ville avant qu’elle soit mise à sac: contemplant avec certitude la perte de tout avenir radieux dans ce lieu-même, ils prennent ce qu’ils peuvent. Ils se chargent les bras d’autant de vaine gloire qu’il est possible de porter sans lâcher, et courent s’établir ailleurs, loin du tumulte. Petit fait partie de ceux qui souffrent d’un poison autrement plus noble: comme Pascal, il semble parfois border le précipice que ne frôlent que les véritables génie. Y a-t-il un excès dans l’intelligence, qui mène au tragique ? Il est certain que le médiocre, lui, n’effleure même pas le tragique: personne mieux que lui, dans l’échec, ne parvient à faire contre mauvaise fortune bon cœur. Lorsqu’un rien satisfait, un rien console. Mais quand la sensibilité toute entière d’une grand âme se tendra vers la vérité, et qu’il n’y aura rien à saisir, quel consolation terrestre  viendra combler le vide infini de cette intériorité qui s’était dilaté pour l’accueillir ? Pascal, lui, a trouvé Dieu. Dans la difficulté sans doute, mais la grâce l’a touché, ce que l’agnostique Petit ne veut pas s’avouer. Il préfère voir dans l’apologiste un compagnon d’infortune, mais il y a entre eux la même distance infinie qu’entre les deux larrons qui encadrent le Christ. Peut-être ainsi, Petit se tient-il au plus profond des abysses de la tragédie, là où les dénouements in extremis ne sont plus même à espérer. Soulignons tout de même: Assoun et Macherey sont un cran en dessous. Leur prose est musicale, apollinienne, elle est un raffinement de civilisation, un plaisir qui tient à ce que l’esprit s’accorde avec la plus fine pointe du langage, aussi technique soit-il. Mais Petit s’exclame de lieux plus maudits, sa poitrine extorque à son corps périssable quelque chose d’hésiodique. Non pas dionysiaque, car l’inflexion est plus grave. On saisit immédiatement en entamant l’ouvrage que le commentateur fréquente la mort davantage que l’auteur canonique qu’il commente: Pascal n’est pas son objet, c’est son icône. Par la médiation d’un penseur tangible, sa psalmodie s’élève aussi haut que les plus beaux fragments du projet d’apologie. Et lorsque de ces cimes atteintes, on veut redescendre à l’homme, il est à craindre qu’il n’y soit déjà plus. Fauché par la mort galopante que son chant annonçait. On atteint alors l’art: peu de pacotilles littéraires actuelles parviennent ne serait-ce qu’à formuler le projet d’une si grande réussite. Les atermoiements de l’autofictions s’écoulent dans les rigoles du siècle, les artisans de la plume sont renvoyés à des métiers plus rustres. Comment excuser que le génie préfère quitter le lit de la littérature pour féconder le commentaire universitaire ? Bien sûr, Petit n’est pas de notre nouveau millénaire, mais même à choisir, je préfère quelques pages de Psychanalyse d’Assoun aux prix littéraires qui sentent trop le chemin de fer. Qui voudrait faire de la littérature son métier pour rester tiède ? Comment se lever chaque matin et supporter des grands génies ce qu’on ne peut décemment plus appeler de la rivalité ? Comment Emmanuel Carrère peut-il soutenir la vue de ses ouvrages qui, dans l’obscène neutralité alphabétique des rayonnages de librairie, se retrouvent si près de Céline ? Mystère d’abnégation: l’absence de tragique recèle peut-être, finalement, un double fond. Quel verdict, dès lors, pour la tiédeur, sinon que les loups se reconnaissent entre eux ? De même que les mauvais prosateurs, mais qui vendent, reçoivent toujours une commande payée comptant pour leurs trois ou quatre prochains ouvrages, les tièdes de toutes les professions de plume obtiennent de Dieu – du destin, d’un quelconque obscur vouloir- une avance sur les récompenses post-mortem qu’ils ne sont pas sûrs d’obtenir: succès, amis, estime populaire et confort financier. Tous biens qu’on songerait à offrir à une personne qu’on aurait rendu malheureuse en lui avouant en face sa bêtise objective. La terre, notre doux Royaume de concupiscence, choie avec tendresse ceux qui ne la quitteront jamais vraiment: invalides de la métempsychose, la moindre des politesse est d’adapter nos trop abrupts escaliers à votre pesanteur à roulettes; la morale séculière est la plus charitable des ergonomies. La religion n’a pas tant de scrupules, car elle ne connaît pas le handicap: le salut n’est jamais trop haut pour qui veut vraiment le saisir. Comment s’étonner alors que les génies prennent toujours la posture des inactuels, de Pascal à Nietzsche, dès lors qu’on comprend que que la sagesse du Monde règle elle-même le thermostat de l’existence pour maintenir le plus tempéré des climats ! Épanouissez-vous là où les hommes se donnent à eux-mêmes leurs propres règles ! Où les moins habiles décident des formes de la réussite ! Qu’on ne vienne pas dire que la damnation est injuste, elle qui a consenti à jeter aux exclus des ersatz de paradis prémâchés, afin que tous aient goûté un peu de félicité, avant ou après la Nuit …

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On n’étonnera personne en posant d’emblée que Marc-Édouard Nabe n’est pas chrétien. Ses détracteurs, les yeux détournés, le nez pincé, ne pouvaient dans cette position, se livrer à la vérification, mais ils le pressentaient fortement. Ses admirateurs, même le genou touchant terre, ne peuvent pousser la soumission jusqu’à octroyer à leur auteur fétiche l’épithète de disciple du Christ. A trente-trois ans, du Christ, Nabe n’avait que l’âge, et c’est sans doute ce manque qui le poussa, avec une dérision avouée, à se jeter aveuglément dans les bras du Sauveur. Plus ou moins. Pour un temps, disons. Car si le pamphlétaire honni n’est pas revenu de Jérusalem bredouille, on s’explique mal qu’il puisse, par exemple, s’avouer comblé d’être interviewé dans Hot Video(1): ce serait pousser le prosélytisme plus loin que jamais, que d’aller se jeter ainsi dans la gueule – ou tout autre orifice – du loup.
Je ne ferai pourtant pas ici acte d’antinabisme primaire: ce monologue fiévreux et acerbe qui court sur cent-trente pages est d’une qualité littéraire indéniable, et se double – c’est là le point véritablement fort, sans quoi l’auteur ne serait que littérateur sans vision – d’une appréhension parfois originale à l’extrême du christianisme (catholicisme), de ses dogmes, de sa culture. Évidemment, la grenouille de bénitier coassera à s’en faire exploser la gorge, en lisant certains passages qui font plus que flirter avec la vulgarité; j’imagine qu’à défaut d’avoir produit un livre de piété, l’auteur se flatterait qu’on le dise avoir livré un ouvrage d’impiété. Car la filiation prestigieuse qu’il s’imagine – dont la présomption, après avoir conspué Maxence Caron dans l’article précédent, ne nous étonne plus; il n’y a décidément que Fabrice Hadjadj qui parvient à être corrosif sans être immoral – cette filiation, donc, ne convoque pas les plus dignes habitués du cénacle: Bernanos, Bloy, toute la galaxie des chrétiens du désespoir, croyants des profondeurs qui véritablement – et ironie du sort, selon une figure des plus protestantes – n’ont que leur foi pour les sauver. En s’inscrivant dans la lignée des christianus, sed …  Nabe doit bien avoir conscience qu’il fait concurrence à Judas pour la dernière place au classement des disciples – et ce n’est pas l’insulter de le dire, lui même le scande ouvertement. Refermant le livre, il m’est venu cette réflexion que ces auteurs, qui citent si abondamment Pascal, ne l’ont pas véritablement lu (quelle bêtises que ceux qui s’assènent des « Monsieur. n’a pas lu untel ! » comme si lire était suffisant). « Cela vous abêtira », affirme l’apologiste, intimant à son interlocuteur de mimer la piété pour préparer son âme à la grâce. Nabe a consenti à nombre de sacrifices, médiatiques notamment, qui sont parfaitement louables – Quae sunt Caesaris, Caesari – mais il ne peut pas accomplir cet ultime, qui est de renoncer à son intelligence: chrétien oui, mais pas comme les autres. Ultime pierre d’achoppement de la taille d’un asteroïde: on ne peut renoncer aux superbes avec superbe; l’oxymore est une figure littéraire qui n’a pas cours dans la morale. C’est la réserve qu’on peut faire à la lecture de cet ouvrage: Nabe a beau se vanter d’avoir ajouté le tampon Terre Sainte à son passeport spirituel, il est resté coincé à la douane; il n’a pas pénétré le christianisme dans son essence, précisément parce que le Christ réclame – l’intelligentsia feint de l’oublier – un cœur pareil à celui des enfants, une simplicité qui répugne aux détaillants en sophistication. Et que ce n’est jamais nous qui choisissons seulement d’adopter le Christ, comme on prendrait chez soi un chien errant croisé dans la rue, en toute magnanimité; on ne choisit le Christ que parce qu’il nous a préalablement appelé. L’acte de foi, c’est la réponse à un appel, c’est donc loin de ne consister qu’en mots. « Venez à ma suite, et je ferai de vous des pêcheurs d’hommes. » Si l’on veut suivre Jésus, il faut marcher dans son sens, autrement on le trouve vite hors de vue. Alors, j’ai beau croire que le Maître lui-même ne rechignait guère, au contraire, à parler à des prostituées pour leur annoncer le Royaume, demeure qu’il ne s’y est pas pris aussi charnellement que Nabe, dont le commerce avec les filles de joies est, de son propre aveu, moins chaste.

On s’étonnera peut être de ce que mes deux derniers articles prennent un ton inquisiteur, et se permettent de juger de la foi d’un autre à l’aulne d’apparences dont le Christ nous dit bien qu’elles sont insuffisantes pour percer les mystères de la Grâce. Mais justement, c’est là question d’apparence, de phénomène: je ne cherche pas à attaquer ad hominem, à jauger la chose en soi, mais bien les apparences, parce que c’est de telles apparences de christianisme que notre foi souffre aujourd’hui. Je ne m’insurge pas de la possibilité que ces hommes soient sauvés, il vaudrait mieux s’en réjouir; mon regret et ma rage vont à cette parodie de foi chrétienne qui fait plus de mal  que tout athéisme avoué. La dépouille du Christ est-elle si inoffensive, qu’on puisse impunément la monter sur fils pour faire jouer à sa marionnette la comédie du moi torturé ? Qu’a procuré à Nabe sa conversion, que n’aurait pu lui offrir le bouddhisme, l’Islam ? Pourquoi les grands ego sont-il si souvent attirés magnétiquement par le message du Christ, mais que si peu parviennent à laisser leur fardeau narcissique pour le suivre, ne serait-ce qu’en apparence ? Pascal a bien réussi à renoncer aux sciences pour se faire plus pieux et plus conforme aux exigences divines. Pour finir, et mimer la seule figure de style véritablement repoussante dont Nabe fait usage, de manière constante, si certains auteurs sont des incroyants si moraux, qu’on adorerait qu’ils nous détournent de la Voie, Nabe est un croyant si immoral, qu’on détesterait qu’il nous convertisse(2).

NOTES

1. Interview intégralement consultable sur le site des lecteurs de Nabe, à cette adresse, et qui est loin d’être dépourvue d’intérêt.

2. A ce propos, il faut tout de même souligner la bêtise de cette affirmation qu’il ne cesse de répéter à tort et à travers: « La morale est bête, la morale est fausse, la morale n’est pas chrétienne ». On ne parvient à suivre le Christ qu’avec la morale, car nous sommes faibles. Il est vrai que « la vraie morale se moque de la morale » (Pascal, toujours), c’est à dire que la morale n’est pas légaliste, mais dynamique, vivifiée par l’Esprit Saint, mais elle reste une morale. Morale supérieure, certes, mais indépassable. Ce n’est pas de la crispation dogmatique que de s’attacher aux commandements du Christ. Jésus est venu pour dire que la Loi est gravée dans le cœur, qu’on la porte en soi; il n’est pas venu pour dire: « Attends Marc-Édouard, je te tiens les tables de la Loi, ça te laissera les mains libres pour aller aux putes ». Si c’est au bordel que mène l’abandon nabien de la morale, Dieu nous garde !

« -Je suis sûre que tu me crois méchante … Parce que je m’amuse à des choses qui te font pâlir et trembler ?… Tu me crois méchante et sans coeur, pas ? …

Sans attendre ma réponse, elle affirma:

-Mais moi aussi, je pâlis … Moi aussi je tremble … Sans ça, je ne m’amuserais pas … Alors, tu me crois méchante ?… »

Chef d’œuvre du décadentisme, cet opuscule éprouvant de Mirbeau met au jour, au moyen un détour divertissant par l’exotisme chinois, les affinités profondes entre différents extrêmes du sentiment et de l’agir humain. Le narrateur, homme de l’ombre d’un politicien sans scrupules, abonné aux basses besognes, et se sachant lui-même d’une moralité des plus dépravées, tombe fou amoureux, lors d’un voyage vers Ceylan, d’une jeune femme riche et suprêmement belle. Incapable de supporter l’idée de la perdre, il se fait son esclave jusqu’en Chine, où il a l’occasion de découvrir quels répugnantes joies constituent les principaux loisirs de son aimée. L’accompagnant à travers le jardin des supplices, enclave botanique aux allures d’Eden, au milieu d’une infâme prison, et où des fleurs plus sublimes les unes que les autres s’épanouissent en se gorgeant du sang des suppliciés, il découvre l’étrange philosophie de sa maîtresse, pour qui volupté et souffrance sont étroitement liées.

Le narrateur, alter ego d’un lecteur que l’on suppose doté d’un plus grand sens moral que le personnage médiocre qui le représente, souffre de devoir lutter entre l’appétit dévorant qu’il ressent pour la chair de cette femme – dénommée Clara, et le dégoût profond qu’il ne peut manquer de ressentir pour cette femme qui jouit du spectacle de la torture comme on irait nourrir les pigeons. Par ce système de représentations fort bien construit, c’est finalement le lecteur qui se voit sommé de faire face à cette étrange part de lui-même pour qui amour et souffrance s’entrelacent libidinalement.

Il ne fait aucun doute que Clara est une névrosée. La jouissance véritablement orgasmique – faite de spasme physiques, symptômes trompeurs du plaisir sexuel –  qu’elle ressent chaque fois qu’elle se rend à ce théâtre de la violence démontrent le seuil pathologique qu’elle atteint dans le plaisir pris à observer la souffrance d’autrui. Cependant, le pathologique n’est que le normal porté à l’extrême; l’histoire de cette effrayante femme ne serait en effet rien pour nous, si elle ne nous renvoyait pas à cette inquiétude de posséder dans les tréfonds de notre âme le germe d’une telle perversité.

Un bourreau chinois rencontré alors qu’il se repose de son dur mais réjouissant labeur, fustige ces anglais qui ne savent pas torturer correctement. Là où les chinois y voient un art, une expression de beauté qui ne peut être obtenue que par une grande maîtrise, les occidentaux, eux, ont inféodé la souffrance à la réalisation d’un but. En faisant du supplice un moyen et non une fin, ils ont transformé l’art en technique. C’est donc une odieuse révolution que met en scène Mirbeau: alors qu’il est de bon ton de s’écrier que la technique a remplacé l’art pour notre plus grand malheur, voilà un bourreau chinois qui se plaint de ce que son art macabre soit abaissé au rang de technique adoucie. A travers l’œil du lecteur, c’est évidemment ce paradoxe qui saute aux yeux: le passage de l’art à la technique équivaut pour lui non pas à une perte d’authenticité, mais à une élévation à un plus haut degré d’humanité.

Extrêmement moderne dans la manière dont il aborde la souffrance dans toute sa crudité et sa violence visuelle, habile dans sa façon d’intervertir ou de mêler des pôles antagonistes pour brouiller les cartes morales du lecteur, ce cours ouvrage est pour tout lecteur qui s’y ose une éprouvante plongée des les recoins les plus sombres de sa psyché.

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Les ultimes lignes de l’ouvrage laissent un goût amer en bouche. Convoquant les souvenirs un rien profanes du Shining de Stephen King, elles semblent éclairer l’ensemble sous un jour faussement conclusif, comme si le transpercement du corps de l’énigmatique Herminien signait l’accomplissement d’une eschatologie que les deux cent pages précédentes auraient été chargées de préparer. Peut-être est-ce un défaut de lecture de ma part, mais mon sentiment est rétif à cet achèvement si brusque et si mal assorti au reste du texte. Ou bien le procédé par lequel l’auteur expédie en trois lignes le meurtre final a-t-il pour vocation de montrer ce que toute action violente peut avoir d’anecdotique au sortir d’une telle expérience océanique. Mais même ainsi, la dissonance demeure …

Si cet étrange geste de Gracq par lequel il donne le dernier mot à un agir humain grossier et destructeur me paraît si inassimilable, c’est bien parce que la vérité de l’ouvrage se situe ailleurs que dans la faible trame narrative, dont il me paraissait évident que le rôle n’était que de servir de terreau à l’émergence d’autre chose que de l’histoire au sens classiquement romanesque. Durant toute la période relatée dans ces pages, les éléments les plus susceptibles d’être passés sous silence – parce qu’ils sont le plus dénués de sens – sont bien les interactions humaines. Qui se souviendra quelques semaines après la lecture, du baiser dont Heide gratifie Albert à l’orée de leur séjour en Argol ? Sans doute ne persistera dans la mémoire du lecteur que ces respirations merveilleuses du paysage qui sous la plume de Gracq déroule lentement toutes les strates de ses richesses.

Car c’est bien le paysage qui constitue le personnage le plus abouti – quoique la formulation revête des allures de cliché, et ne rende bien évidemment pas justice à l’art gracquien. Le livre amputé de son lieu est impensable, parce que les protagonistes ne constituent que des sentiers permettant de révéler tel ou tel aspect du panorama. Ce lieu s’avère si magnétique que le langage pourtant à son sommet échoue dans ses tentatives de représentation, et le reflux de la plume ne peut que laisser sur le sol qu’il libère une pléthore d’adjectifs, parfois superposés jusqu’à la nausée, mais dont le grandiloquent échec est ce qui se rapproche le plus d’une retranscription littéraire parfaite de l’immersion dans l’espace que Caspar David Friedrich a si brillamment réussi en peinture.

Sans doute écrire sur cette expérience gracquienne porte-t-il au carré la difficulté de dire quoi que ce soit qui échappe au ridicule.Vouloir superposer au texte criblé d’épithètes une couche supplémentaire risque de mener à un verbillage des plus indigestes, s’apparente à vouloir interpréter un tableau impressionniste par les moyens du cubisme, et mieux vaut se rendre compte des excès baroques de la chose et s’effacer devant l’œuvre du maître en singeant sa légendaire discrétion …

Voilà que nous nous éloignons, semble-t-il, du domaine de la pensée philosophique ou psychanalytique. Si je résiste pas à l’envie de partager le plaisir que j’ai à découvrir cet ouvrage, au moins de me sera-t-il pas difficile d’invoquer les raisons les plus solidement théoriques à cela. Dans les 2240 pages que comporte ce livre, Nathan Myhrvold – ancien CTO de Microsoft –  développe ce qui n’est rien d’autre que l’appareil théorique et pratique le plus complet jamais publié à propos de cuisine. Depuis les processus physiques qui sous-tendent des opérations telles que la cuisson en cocotte ou au barbecue, jusqu’aux techniques les plus avancées utilisées dans la restauration, l’auteur, fournit une somme définitive sur la cuisine dont l’orientation philosophique fondamentale me semble digne d’être saluée. Voici donc les raisons pour lesquelles cet ouvrage me semble digne d’intérêt du point de vue du philosophe:

1. « Se rendre comme maître et possesseur de la nature ». Le programme qu’énonce Descartes dans son discours de la méthode est le même que celui que Myhrvold et ses acolytes se proposent dans Modernist Cuisine. L’extrême majorité des livres de cuisine ne fournissent que la liste des opérations à effectuer pour fabriquer le plat fini. Pour Myhrvold, cela signifie surtout que nous n’en savons guère plus à l’arrivée qu’au départ, puisque nous ne maîtrisons que la réalisation dictée, jamais la théorie qui a présidé à cette réalisation. Dans son ouvrage, c’est donc une maîtrise en profondeur du processus culinaire qui est visée, ce qui rend ce livre éminemment supérieur aux livres de recettes traditionnels. Pour le philosophe, il y a là un admirable exemple d’humanisme culinaire, pour le psychanalyste, une cuisine qui se libère du discours du maître.

2. « […]mais que, pour toutes les opinions que j’avois reçues jusques alors en ma créance, je ne pouvois mieux faire que d’entreprendre une bonne fois de les en ôter ». Descartes, à nouveau. Car l’exploration de Myhrvold est méthodique, et possède cette particularité de faire table rase des opinions et idées reçues. Il se permet ainsi d’aborder tant ce qui relève de la cuisine « noble » que ce qui aux yeux des puristes n’est pas digne de figurer dans un grand livre de recettes. Ainsi, le barbecue et les burgers sont examinés avec autant de sérieux que les sauces les plus raffinées, car pour lui, « chaque plat est digne d’examen »(1). De Descartes, Myhrvold possède aussi la facette du découvreur, il est de celui qui bouleverse les idées-reçues parce qu’il ne regarde qu’au résultat. Ainsi, sa très controversée méthode d’hyperdécantation: « Je verse juste le vin […] , et j’actionne le mixer à la puissance maximale pendant 30 à 60 secondes, puis je laisse la mousse se dissiper (ce qui se produit rapidement) avant de servir ». Un iconoclasme qui a le mérite de tourner en ridicule les puristes drapés dans leurs rituels et leurs sagesses-transmises à propos de plats et de boissons, faisant prendre au monde de la cuisine la voie du laboratoire plutôt que celle de la religion laïque(2).

« A major theme of this book is about changes in what we eat. These changes are controversial and are opposed by culinary traditionalists. We belive everyone is entitled to personal culinary preferences. I fpeople want to eat only what they think of as traditional foods and avoid recent innovations, that’s their prerogative. But as we make these choices, it is important to remember that every aspect of cuisine was an innovation at some point in time, and in many cases not that long ago. Making a choice based on tradition alone is worse than drawing the proverbial line in the sand; it is like trying to draw a line on a river. »

3. Par suite, c’est la créativité sans limites de Myhrvold qui impressionne, parce qu’elle est sans doute au monde de la cuisine ce que l’esprit d’invention des grands philosophes est à la philosophie. Un grand penseur nous impressionne lorsqu’il se saisit de la pensée de ses illustres prédécesseurs, et a simplement cette attitude qui semble dire: « Sans doute, ce qui est écrit ici est admirable, mais mettons un peu la théorie à l’épreuve pour voir comment les choses se passent. Prenons cette pensée comme un outil, et voyons quel est son point de rupture ».

Pour ces quelques raisons, et snas doute bien d’autres encore, Modernist Cuisine est l’un des ouvrages les plus passionnants à avoir été publiés depuis longtemps.

NOTES

1. Conférence @google:
http://www.youtube.com/watch?v=LEk0L0bh-Js

2. Selon les mots-mêmes de l’auteur, et toujours dans la même conférence.

Le titre de ce court opuscule comporte déjà une ambiguïté savoureuse: s’y voient confondues les deux perspectives, d’une accession à la profession d’une part, et d’une difficulté de soutenir le statut d’analyste. Car bien entendu, on ne peut traiter la chose à la façon du guide d’orientation, sachant que derrière les aspects pratiques qu’impliquent ce choix de profession, s’exprime un désir qu’il est plus que jamais légitime de questionner. Avant de savoir le comment, Bonnet fait la part belle au pourquoi. Qu’en est-il de ce désir il est vrai assez singulier qu’est celui de dialoguer avec l’inconscient de l’autre, de plonger dans les méandres de son texte intime, et de se confronter sans cesse à l’énigme du sphinx ? Sachant que l’ébranlement  vers la carrière psychanalytique suppose d’abandonner les faux semblant, et plus encore, de mettre en pleine lumière tout ce qu’ils possèdent de signifiant, l’auteur n’a pas choisi de faciliter la tâche à son lecteur. Les bonnes raisons de vouloir devenir psychanalyste sont immédiatement suivies de la légion des mauvaises raisons de le devenir, dont l’implacable dénonciation aura vite fait de décourager l’aspirant-analyste peu assuré quant à son désir. S’engager dans la lecture de ces 120 pages est donc une expérience qui a bien peu à voir avec l’examen d’une brochure professionnelle; c’est déjà faire un premier geste de retour sur soi, accepter de se questionner-soi selon les pistes suggérées par Bonnet. Et l’on sait l’importance que revêt, en psychanalyse, le premier geste, l’entrée en analyse.

Au-delà de cette première « épreuve par le feu », la portion proprement informative est elle aussi louable en ce qu’elle déroule un panorama extrêmement réaliste et du travail quotidien de l’analyste, et du milieu associatif analytique. Y sont traitées aussi bien les difficultés liées à la monotonie des séances que celles liées aux fameux déchaînements narcissiques dont les associations psychanalytiques ont pour tâche d’être le théâtre et le champ de décharge nécessaire.

Quant au style, pour finir, il est précis tout en évitant d’être trop technique, servi par une érudition qui vient ponctuer des exposés parfois nécessairement arides, et témoigne d’un rapport vivant à la discipline analytique qui vivifiera sans nul doute le désir de tout lecteur ayant relevé tous les défis imposés par cet opus.