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On distingue habituellement deux types d’arpenteurs des salles de ventes Emmaüs: les nécessiteux, qui ont toutes les raisons d’y être, et ceux qui le sont moins, ou plutôt, ne le sont pas du tout. Qui ne vont flâner parmi les vestiges que pour éprouver le plaisir de « chiner » – et quelle satisfaction aurait un meilleur rapport qualité/prix que celle qui consiste à dénicher un objet pittoresque, selon les caprices du hasard objectif, et à le sauver de l’oubli, du naufrage, moyennant quelques pièces ? On joint au plaisir de la bonne affaire la satisfaction de soustraire l’objet des griffes des ignares, ils auraient été incapables de l’apprécier à sa juste valeur (« d’ailleurs, regardez le prix ! C’est bien la preuve ! »). Il convient tout de même de diviser en deux branches cette catégorie des acheteurs possédant des fonds suffisants, car on ne saurait décemment mettre dans le même sac d’infâmes représentants de la classe-moyenne laissant libre cours à l’ivresse d’un plus grand pouvoir d’achat – nécessairement, tout est moins cher ! – et les plus discrets et respectueux fouilleurs de rayons, dont l’auteur se targue de faire, parfois, partie. Ce serait en faire un portrait trop flatteur que de les brosser exempts de toute jouissance un peu basse; leur epithumia ne se pâme pas moins que les autres à la vue des prix dérisoires. Et si j’ai toujours exécré le terme de librivore, et ses nombreux synonymes à dominante gastrique (c’est une farce bien triste que ces goinfres littéraires qui mesurent leur culture au kilo de papier, mais qui deviennent tout penauds dès qu’on aborde un auteur sérieux, que leur marathon du roman de gare avait pris grand soin d’éviter), je dois avouer que la perspective de la vente d’ouvrage à la pesée possède son incontestable attrait. Mais c’est surtout que ces étalages gargantuesques recèlent autant de beaux livres anciens que de livres de poches peu recommandables:le prix dérisoire nous récompense de ce que l’on a consenti à faire le tri. C’est au milieu de ces immenses étagères et caisses poussiéreuses que la chose m’est apparue: les œuvres complètes de Mauriac y apparaissent de plus en plus régulièrement, et les ouvrages de Cesbron ne quittent plus les fonds de carton. Au milieu de l’agitation grossière de la transaction, pendant quelques secondes, le temps semble s’arrêter. Et l’on peut percevoir avec netteté le glas insonore d’une culture catholique qui se meurt. Les bibliothèques sont livrées toutes entières à l’éparpillement de la brocante, parce qu’aucun des légataires ne possède l’intérêt, ni même la culture suffisante pour se rendre compte qu’il s’agit là d’une véritable richesse qui ne reviendra pas. La maison des grands-parents décédés, convertie en monnaie, pourra toujours être rachetée. Mais l’univers moral des ouvrages de piété, la beauté grandiose des plumes croyantes mourra au moment même où ses propriétaires perdront toute notion de leur valeur. J’ai longtemps écumé les rayons religieux de la salle des ventes en désirant y trouver des ouvrages de Maritain; maintenant que je perçois cette culture à l’extrême onction, je crains de voir un jour mon souhait exaucé. Cela signifiera l’oubli intégral, et Dieu sait quel genre d’esprit serait capable d’en occuper la place.

 

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Céline Meudon Juillet 1960copie

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La nature, c’est bien connu, boucle son ouvrage en y allant de son petit cycle, répétitif à souhait, nous fournissant nos petits repères, avec juste la dose de modulations pour qu’on n’aie pas trop l’impression qu’elle nous arnaque un peu, à ne pas trop s’esquinter en matière de nouveauté. Heureusement – renchérissons – il y a la culture, la belle opposition canonique entre l’éternel besogne du cosmos et la petite destinée créatrice de l’homme; la culture, elle, ce n’est pas la feignasse Mère Nature, elle n’a pas son petit programme. Elle nous emporte vers le progrès à coup de neurones en surchauffe et de mains dans le cambouis, elle saute sans faiblir sur la marelle de l’espace-temps, et si on ne sait pas avec certitude où se situe le dernier arrêt, on lui fait au moins confiance pour ce qui est de l’impératif d’originalité: le futur a toujours ses petites voies à lui pour nous surprendre, il nous déroule l’existence comme on nous présenterait un film. Seulement, l’Ecclésiaste avait raison, rien de nouveau sous le soleil. La culture ne met pas plus d’ardeur au turbin lorsqu’il s’agit d’inventer des formes, elle a seulement plus de talent pour masquer le grand recyclage(1). Voilà l’été qui arrive, et comme d’habitude, on ne retrouve pas l’humanité plus grandiose au sortit du dégel. Pire, après quelques jours d’un temps portable, on pressent déjà l’odieuse sudation de l’été, les grognements de bêtes éreintées par le poids conjoint des centigrades et de leur propre vanité. Oh, il n’y a pas de quoi se réjouir. L’hiver, au moins, ça nous tient les bestiaux en cage. Chacun reste à remâcher sa peine dans son petit chez soi, et on ne s’écharpe qu’à l’occasion, histoire de dire, lorsqu’on doit quand même bien mettre son nez dehors. L’hiver rétablit les distances naturelles entre les hommes, l’espacement thérapeutique entre les hérissons de Mr. Schopenhauer. Mais l’été arrive, et les vices débordent comme des torrents à la fonte des glaces. On dirait que chacun tient à accueillir les beaux jours en incubant sa petite pathologie tropicale, on cultive l’exotisme de la névrose façon horticulture des mauvais penchants. Un spectacle pareil, ça ne laisse pas de doute sur la motivation des départs en vacances: on n’a pas trop de la Terre entière pour se mettre à l’abri de la tourmente, seulement l’enclos, il commence à être trop petit; même quand on y met tout son cœur, on ne parvient pas à se mettre les autres affreux hors de vue. Il va bientôt falloir être fin stratège pour pouvoir s’octroyer quelques minutes de répit, pour envoyer Monsieur et Madame promiscuité battre la campagne le temps de s’emplir les poumons. Et les échappatoires bien connues, sont éventées depuis déjà belle lurette – l’alcool, « qui conserve les vivants et les morts »(2), les rêves à réaliser, on ne s’y attelle plus que par habitude, on cherche le miracle homéopathique qui parviendra à briser le cercle infini des rencontres malencontreuses. On peut toujours chercher, cela dit, ça fait passer la saison …

NOTES

1. « Et depuis tant de siècles qu’on peut regarder nos animaux naître, peiner et crever devant nous sans qu’il leur soit arrivé à eux non plus jamais rien d’extraordinaire que de reprendre sans cesse la même insipide faillite où tant d’autres animaux l’avaient laissée. Nous aurions pourtant dû comprendre ce qui se passait. Des vagues incessantes d’êtres inutiles viennent du fond des âges mourir tout le temps devant nous, et cependant on reste là, à espérer des choses … Même pas bons à penser la mort qu’on est »Voyage au bout de la nuit, p. 332.

2. Ibid.

XLI. Breve faciam

6 avril 2012

« Nous connaissons tous ces livres qui nous brûlent les mains et que nous semons comme par enchantement – nous les avons rachetés une demi-douzaine de fois, toujours content de ne point les voir revenir »

Jean Carrière, Julien Gracq ou les reflets du rivage

Une phrase qui parvient à extorquer au lecteur un sourire en coin tant elle est emplie de  naïveté: du prosélytisme littéraire, en effet, l’on goûte bien plus souvent l’autre face, amère, celle qui nous voit échouer à communiquer à l’Autre la moindre bribe de notre trouvaille. Combien de passions littéraires n’ont elles pas trouvé dans ce passage de relais un destin tragique – dont la pire figure n’est sans doute pas tant la divergence d’opinion que l’acquiescement résultant d’une lecture débile ? Le lecteur qui tient aux pièces maîtresses de sa collection de chef d’œuvres en tire bien vite les leçons et cesse de partager à tout va – s’aiguillant dans le commerce littéraire selon le conseil shakespearien, « Donne a chacun ton oreille, mais à très peu ta voix ». Par suite, il identifiera les prosélytes de la lecture comme autant d’éternels naïfs, ou d’accablants narcissiques dont les conseils n’ont pour fonction que de faire vitrine – et passée la porte, le magasin s’avère généralement, désespérément, vide … Quiconque donc, s’est suffisamment brûlé les mains sur un réjouissant ouvrage redoutera doublement d’exposer ses plaies à l’acidité d’un tiers.

XXXIX. Breve faciam

19 mars 2012

« Derrière toutes les doctrines occidentales qui se succèdent depuis deux ou trois siècles il y a toujours le même principe: Dieu est mort, c’est à l’homme de prendre sa place. La tentation de l’orgueil est éternelle, mais elle devient irrésistible à l’époque moderne car elle est orcherstrée et amplifiée de façon inouïe. La « bonne nouvelle » moderne est entendue par tous. Plus elle se grave profondément dans notre coeur plus le contraste est violent entre cette promesse merveilleuse et le démenti brutal que lui inflige l’expérience »

René Girard, Mensonge romantique et vérité romanesque, p.73

L’avantage que possède la théorie girardienne par rapport à bon nombre de fictions philosophiques contemporaines, c’est que l’expérience du quotidien est pour elle ce que la clinique est à la théorie psychanalytique. Le lecteur de Girard ne passera pas une semaine – osons affirmer une journée – sans qu’un orgueilleux quelconque ne vienne apporter de l’eau au moulin mimétique. Et cela s’avère d’autant plus douloureux que les héros romanesques qu’étudie Girard ont au moins la courtoisie d’une certaine démesure dans leur mimétisme, alors que le quotidien nous accable de fâcheux bien moins originaux. Et s’il est une pathologie particulièrement répandue actuellement dans cette clinique du réel – ou qui, malheureusement, doit me hérisser davantage que d’autres – c’est la velléité littéraire, dont il ne semble plus exister que le mode pathétique. La modernité déroule à tous les hommes en état de tenir une plume les promesses d’un succès sans pareil, et tous ces aspirants-littérateurs se sentent confortés dans leur orgueil par l’idée – bien singulière – que leurs dons d’écriture leur donnent un incontestable avantage sur tous les autres envieux de la terre. Dons que par ailleurs, ils sont souvent loin de posséder autrement que de cette même manière dont la caricature possèderait quelque chose de son modèle. Curieux phénomène, donc, d’observer que la machine mimétique fonctionne d’autant mieux que l’imitateur en question s’avère cultivé, ou tâche de l’être. Entre les singeurs d’écriture créative et ceux qui s’accaparent le statut d’écrivain avant d’avoir produit un écrit digne de s’en porter caution, l’ambition littéraire sombre trop souvent dans la comédie dont les lamentables rebondissements ont sans cesse à être subis par d’autres. On peut même se demander, mariant contre leur gré théorie mimétique et psychanalyse, si cette pantomime de littérature ne contribue pas à forger de toutes pièces un sujet totalement factice s’illusionnant sur ses propres mérites et capacités. Et si la réalité se charge de démystifier ces wannabes de façon un peu trop violente, le problème risque fort de se déplacer de la clinique du réel vers la clinique tout court.

XXXV. Breve Faciam

8 mars 2012

« Quel était donc mon péché d’alors? Etait-ce de pleurer avidement après la mamelle? Or, si je convoitais aujourd’hui avec cette même avidité la nourriture de mon âge, ne serais-je pas ridicule et répréhensible? Je l’étais donc alors. Mais comme je ne pouvais comprendre la réprimande, ni l’usage, ni la raison ne permettaient de me reprendre. Vice réel toutefois que ces premières inclinations, car en croissant nous les déracinons, et rejetons loin de nous, et je n’ai jamais vu homme de sens, pour retrancher le mauvais, jeter le bon. Etait-il donc bien, vu l’âge si tendre, de demander en pleurant ce qui ne se pouvait impunément donner; de s’emporter avec violence contre ceux sur qui l’on n’a aucun droit, personnes libres, âgées, père, mère, gens sages, ne se prêtant pas au premier désir; de les frapper, en tâchant de leur faire tout le mal possible, pour avoir refusé une pernicieuse obéissance?

Ainsi, la faiblesse du corps au premier âge est innocente, l’âme ne l’est pas. Un enfant que j’ai vu et observé était jaloux. Il ne parlait pas encore, et regardait, pâle et farouche, son frère de lait. Chose connue; les mères et nourrices prétendent conjurer ce mal par je ne sais quels enchantements. Mais est-ce innocence dans ce petit être, abreuvé à cette source de lait abondamment épanché de n’y pas souffrir près de lui un frère indigent dont ce seul aliment soutient la vie? Et l’on endure ces défauts avec caresse, non pour être indifférents ou légers, mais comme devant passer au cours de l’âge. Vous les tolérez alors, plus tard ils vous révoltent. » (Saint Augustin, Confessions, Livre II, Chapitre VII, « L’enfant est pécheur »)

« Est-ce donc là l’innocence du premier âge ? Il n’en est pas, Seigneur, il n’en est pas; pardonnez-moi, mon Dieu. Aujourd’hui précepteur, maître, noix, balle, oiseau; demain magistrats, rois, trésors, domaines, esclaves; c’est tout un, grossissant au flot successif des années, comme aux férules succèdent les supplices. C’est donc l’image de l’humilité, que vous avez aimée dans la faiblesse corporelle de l’enfance, ô notre roi, lorsque vous avez dit:

« Le royaume des cieux est à ceux qui leur ressemblent » (Matth. XIX, 14) » (Saint Augustin, Confessions, Livre II, Chapitre XIX, « Fautes des enfants, vices des hommes »)

Les œuvres des mémorialistes sont souvent l’occasion de lever le voile sur l’innocence enfantine. Saint Augustin, plus que tout autre, ne fait aucune concession aux penchants qui l’ont mû dès sa prime jeunesse. Il est admirable de voir ce penseur du IVe siècle décrire avec une telle acuité les mécanismes qui seront la base de la théorie de la sexualité infantile de Freud. Car ce qu’il met au jour en divers endroits de ce livre II, n’est rien d’autre que la mise en branle des mécanismes du désir, et surtout, de l’étayage de la pulsion sexuelle sur les fonctions biologiques, telles que Freud les décrira dans Trois essais sur la théorie sexuelle. La chose est sans doute d’importance, car en se mettant sous les yeux cette libido naissante, il n’expose pas uniquement son individualité, il expose l’homme. « Ecce homo » pourrait-il proclamer, car il sait bien que ce l’horrifie dans ses péchés d’enfance n’est en rien exceptionnel, et se retrouve en chacun. « Mais pour qui fais-je ce récit ? […] C’est afin que quiconque le lise, et moi-même, nous concevions la profondeur de l’abîme d’où il faut crier vers vous » (Livre II, Chapitre III). En un mot, donc, c’est le constat de l’universalité de la sexualité infantile, qui pour Augustin n’est rien autre que le péché originel dans sa manifestation la plus concrète.

Breve faciam

4 mars 2012

« Si l’on accouple les deux notions de sexe et de sacré dans une sorte de carré logique, ou de partie carrée, dont les termes sont marqués différentiellement par un signe positif ou négatif, on obtient quatre combinaisons de base, d’abord une paire attendue, le sexe sacré (ou le sacré sexué) et le sexe profane, désacralisé ; la troisième possibilité pourrait s’appeler, en utilisant un néologisme que l’on rencontre dans le Journal des Goncourt et dans la correspondance de Flaubert, le sacré insexué, fondé sur l’écart et l’exclusion entre deux ordres jugés incompatibles par l’opinion commune ; enfin une quatrième figure élémentaire, que nous n’aurions pas pensé à convoquer et qui s’impose par la nécessité de remplir la dernière case du tableau : quelque chose comme la négation simultanée du sexe et du sacré.

Or ces quatre combinaisons a priori, dégagées abstraitement, trouvent des répondants dans le « corpus Flaubert »[…] »

extrait de:

Sacralisation et désacralisation du sexe chez Flaubert, par Yvan Leclerc