CXV. Le Boeuf-Nabu, ou Les métamorphoses du Roi des rois, de Claude Louis-Combet

10 juillet 2015

stampeding-buffalo_998534i

*

Cette fois-ci, l’enjambement vers l’antique, l’immémorial paganisme ne se réalise pas par une réminescence ponctuelle, contemporaine. C’est l’artifice du roman historique qui permet à Combet de nous porter à une jonction capitale entre le judéo-christianisme à venir, présentifié par les vitupérations du prophète Jérémie et la colère de Iaveh qui frappe Babylone, et le paganisme opulent, rutilant et décadent de Nabuchodonosor.

Il est assez intriguant que la posture narrative de Combet ne place pas la vitalité du paganisme, sa vérité de chair, comme une objection à la Vérité des Juifs, vérité prophétique et historique. Jamais l’auteur ne réfute la vérité des prophéties de Jérémie, jamais il ne laisse entendre en Iaveh une fiction, en Jérémie un fou. Au contraire, il semble que c’est parce que le plan de Iaveh semble se matérialiser, et prendre inexorablement possession du destin de la Terre, que le paganisme solaire du Roi de Babylone, rejouant la divinité de Marduk, peut s’abîmer de façon aussi saisissante en une éclipse historique – mais aussi amoureuse. Alors, c’est une étonnante «fuite des dieux» que l’on peut suivre de façon intime. D’abord, en étant les témoins de la liturgie sexuelle par laquelle Nabuchodonosor et Amytis rendent présents au milieu des hommes leurs divinités à la fois tutélaires et jumelles, Marduk et Ishtar. Temps païens où les dieux marchaient et copulaient sur terre par la grâce d’un emprunt des corps humains, où les coïts étaient autant de miracles consignés dans les Écritures Sacrées par des scribes diligents, et où la vie était célébrée par un couple Souverain qui la récapitulait et la magnifiait en sa chair-propre.

Puis Iaveh frappe, et Roi et Reine se voient transmutés en un étrange couple de boeuf et fillette, soustraits au temps et au processus d’acquisition d’expérience. Figés dans cet éternel présent animal, dans la conscience floue et assommée des bêtes, ils goûtent sept années durant le revers asexuée et paisible de l’animalité. Quel est le sens de cette métamorphose, quelle leçon en tirer pour ceux qui y sont éprouvés par le Dieu Unique ? Lorsqu’il retrouvera son corps, le Roi de Babylone en tirera une leçon très-païenne: il retournera à son sacerdoce amoureux avec une joie redoublée, comme si l’exil en forme bestiale l’avait conforté dans son appartenance à l’éternel présent, à la consommation et consumation de la vie dans les dépenses les plus variées.

À travers ses métamorphoses, Nabuchodonosor a pu expérimenter les extrêmes du spectre de la vie sourde à toute prophétie, insensible à toute éternité autre que celle, post-orgasmique, qui appartient à la nature. Le paganisme babylonien se soucie peu des temps derniers, et lorsqu’il se soucie des temps primordiaux, c’est pour les rejouer. Pour ceux dont la vie est une infinie présence sans marges, le primordial n’est pas un passé, c’est l’éternel retour et l’éternelle dépense du Même. Que la transe sexuelle se propage à la fin à tout le pays, à toute la nature, ne fait qu’attester par une contamination spectaculaire du désir que ce peuple d’hommes tout entier refuse de suivre Iaveh dans l’histoire, et préfère s’éteindre dans le sexe. On pense alors à l’Hymne à Vénus de Lucrèce:

«Fais cependant que les fureurs de la guerre s’assoupissent, et laissent en repos la terre et l’onde. Toi seule peux rendre les mortels aux doux loisirs de la paix, puisque Mars gouverne les batailles, et que souvent, las de son farouche ministère, il se rejette dans tes bras, et là, vaincu par la blessure d’un éternel amour, il te contemple, la tête renversée sur ton sein; son regard, attaché sur ton visage, se repaît avidement de tes charmes; et son âme demeure suspendue à tes lèvres. Alors, ô déesse, quand il repose sur tes membres sacrés, et que, penchée sur lui, tu l’enveloppes de tes caresses, laisse tomber à son oreille quelques douces paroles, et demande-lui pour les Romains une paix tranquille.»

Contre la fureur historique de la guerre, le repos anhistorique qui suit l’amour. La métamorphose du roi n’a donc fait que lui révéler son appartenance à un présent sans fin qui serait bientôt éclipsé par la grande fuite judéo-chrétienne vers l’Après, l’À-venir. Cet ouvrage permet donc de renouer un peu avec un monde qui ne ployait pas encore sous le poids de sa destination, et qui mis face aux exigences de l’Être Suprême, préfère disparaître lentement dans l’épuisement forcené de sa sève. Étrange expérience.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :