CXI. Les trois imposteurs, d’Arthur Machen

1 juillet 2015

A.& J. Bool Old Houses in Wych Street, formerly a continuation of Drury Lane., ca.1876 carbon print mounted on card, 228 X 176 mm Published by Society for Photographing Relics of Old London Printed by Henry Dixon & Son. Photo: Copyright Royal Academy of Arts, London

 

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Le premier jugement qui me vient est que cet ouvrage possède au plus haut point ce qui manque parfois à Lovecraft – qui s’est par ailleurs beaucoup inspiré de Machen -, le souffle. Là où parfois, les nouvelles du maître de Providence peinent à nous tenir tôt en haleine, ne nous réservant l’accélération et l’angoisse qu’à la toute fin, Machen, lui, sait tenir le lecteur rivé à ses pages. Sans doute est-ce en grande partie grâce à cette forme si particulière – mi-recueil de nouvelles, mi-roman – qui, nous portant sans ralentir d’une histoire à l’autre au moyen d’une trame narrative serrée et complexe, nous retire ces moments d’essoufflement qui sont aussi ceux où l’on se trouve des raisons d’interrompre notre lecture.

Lecture qui confirme un petit peu les impressions qu’avait fait naître celle du Grand Dieu Pan: c’est ici, avant Lovecraft, que commence à se jouer le savoureux divorce entre le visible et le dicible. À proprement parler, le lecteur n’a accès à aucune de ces deux dimensions (quoique peut-être, la monstruosité de Machen soit moins avare en manifestations textuelles), mais si Lovecraft met généralement l’accent sur l’indicible, chez Machen c’est plutôt sur le rôle positif et tragique du visible qu’est mise l’emphase. Il ne s’agit pas tant de faire comprendre au lecteur (qui souvent chez Lovecraft était l’adresse avouée du narrateur) que du narrateur à lui gît le gouffre qui sépare celui qui est dans l’heureuse ignorance de celui qui a vu pour son plus grand malheur. Machen préfère nous accompagner, au moyen d’un médiateur qui est toujours un témoin, à la bordure de l’invisible. Les trois imposteurs-narrateurs se trouvent ainsi toujours en situation de proximité partielle – mais Ô combien suffisante – avec l’indescriptible horreur qu’ils relatent. Ce n’est jamais qu’un moyen de faire approcher le lecteur lui-même, guidé par ces douteux Virgile, au bord de l’abîme. Mais contrairement au Grand Dieu Pan, l’indicible n’est plus uniquement ici un artifice narratif pour mettre en valeur l’horreur; il est aussi un espace ménagé pour la tromperie, la déformation, le mensonge. Plusieurs fois les personnages se laissent aller à des réflexions sur les décalages entre réalités originaires et retranscriptions mythiques, rêvant avec grandiloquence aux multiples possibilités d’altération du récit. Avec toujours cette possibilité qu’au fond des âges, derrière le vernis du récit millénaire, soit encore accessible une vérité odieuse, même ramenée à ses véritables proportions. Ce décalage est réactualisé par les imposteurs qui dans leurs récits douteux de témoins, réclament comme droit de passage vers cette horreur qu’il ont tutoyé notre crédulité.

Et finalement, c’est une horreur inédite, plus séduisante que Lovecraft peut-être, qui se fait jour, parce qu’elle fait fonds sur notre inquiétude innée à propos du terreau original des pires histoires d’horreur: c’est la peur ancestrale des récits de sabbats, de peuples anciens et malveillants qui battent encore la lande, des récits de meutres et d’accidents qui par leur succession prennent la consistance de légendes macabres. Comme les deux personnages qui se font raconter ces histoires, nous hésitons entre le plaisir pris à cette pratique antique du récit oral, et l’angoisse de trouver, tout au fond du récit, une horreur bien réelle, pour laquelle les mots du mythe ne sont que le travail du temps qui passe. Ce qui gît de monstrueux au fin fond d’une voix qui raconte, voilà la trouvaille de Machen …

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