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Cette fois-ci, l’enjambement vers l’antique, l’immémorial paganisme ne se réalise pas par une réminescence ponctuelle, contemporaine. C’est l’artifice du roman historique qui permet à Combet de nous porter à une jonction capitale entre le judéo-christianisme à venir, présentifié par les vitupérations du prophète Jérémie et la colère de Iaveh qui frappe Babylone, et le paganisme opulent, rutilant et décadent de Nabuchodonosor.

Il est assez intriguant que la posture narrative de Combet ne place pas la vitalité du paganisme, sa vérité de chair, comme une objection à la Vérité des Juifs, vérité prophétique et historique. Jamais l’auteur ne réfute la vérité des prophéties de Jérémie, jamais il ne laisse entendre en Iaveh une fiction, en Jérémie un fou. Au contraire, il semble que c’est parce que le plan de Iaveh semble se matérialiser, et prendre inexorablement possession du destin de la Terre, que le paganisme solaire du Roi de Babylone, rejouant la divinité de Marduk, peut s’abîmer de façon aussi saisissante en une éclipse historique – mais aussi amoureuse. Alors, c’est une étonnante «fuite des dieux» que l’on peut suivre de façon intime. D’abord, en étant les témoins de la liturgie sexuelle par laquelle Nabuchodonosor et Amytis rendent présents au milieu des hommes leurs divinités à la fois tutélaires et jumelles, Marduk et Ishtar. Temps païens où les dieux marchaient et copulaient sur terre par la grâce d’un emprunt des corps humains, où les coïts étaient autant de miracles consignés dans les Écritures Sacrées par des scribes diligents, et où la vie était célébrée par un couple Souverain qui la récapitulait et la magnifiait en sa chair-propre.

Puis Iaveh frappe, et Roi et Reine se voient transmutés en un étrange couple de boeuf et fillette, soustraits au temps et au processus d’acquisition d’expérience. Figés dans cet éternel présent animal, dans la conscience floue et assommée des bêtes, ils goûtent sept années durant le revers asexuée et paisible de l’animalité. Quel est le sens de cette métamorphose, quelle leçon en tirer pour ceux qui y sont éprouvés par le Dieu Unique ? Lorsqu’il retrouvera son corps, le Roi de Babylone en tirera une leçon très-païenne: il retournera à son sacerdoce amoureux avec une joie redoublée, comme si l’exil en forme bestiale l’avait conforté dans son appartenance à l’éternel présent, à la consommation et consumation de la vie dans les dépenses les plus variées.

À travers ses métamorphoses, Nabuchodonosor a pu expérimenter les extrêmes du spectre de la vie sourde à toute prophétie, insensible à toute éternité autre que celle, post-orgasmique, qui appartient à la nature. Le paganisme babylonien se soucie peu des temps derniers, et lorsqu’il se soucie des temps primordiaux, c’est pour les rejouer. Pour ceux dont la vie est une infinie présence sans marges, le primordial n’est pas un passé, c’est l’éternel retour et l’éternelle dépense du Même. Que la transe sexuelle se propage à la fin à tout le pays, à toute la nature, ne fait qu’attester par une contamination spectaculaire du désir que ce peuple d’hommes tout entier refuse de suivre Iaveh dans l’histoire, et préfère s’éteindre dans le sexe. On pense alors à l’Hymne à Vénus de Lucrèce:

«Fais cependant que les fureurs de la guerre s’assoupissent, et laissent en repos la terre et l’onde. Toi seule peux rendre les mortels aux doux loisirs de la paix, puisque Mars gouverne les batailles, et que souvent, las de son farouche ministère, il se rejette dans tes bras, et là, vaincu par la blessure d’un éternel amour, il te contemple, la tête renversée sur ton sein; son regard, attaché sur ton visage, se repaît avidement de tes charmes; et son âme demeure suspendue à tes lèvres. Alors, ô déesse, quand il repose sur tes membres sacrés, et que, penchée sur lui, tu l’enveloppes de tes caresses, laisse tomber à son oreille quelques douces paroles, et demande-lui pour les Romains une paix tranquille.»

Contre la fureur historique de la guerre, le repos anhistorique qui suit l’amour. La métamorphose du roi n’a donc fait que lui révéler son appartenance à un présent sans fin qui serait bientôt éclipsé par la grande fuite judéo-chrétienne vers l’Après, l’À-venir. Cet ouvrage permet donc de renouer un peu avec un monde qui ne ployait pas encore sous le poids de sa destination, et qui mis face aux exigences de l’Être Suprême, préfère disparaître lentement dans l’épuisement forcené de sa sève. Étrange expérience.

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Le texte est court, le synopsis de même – une apparition, une vignette, une minuscule illusion. Pourtant, dans l’histoire de ce promeneur champêtre qui surprend, dans une cabane de forêt, un chien charnellement comblé et l’énigmatique main d’une femme sortant de l’obscurité, Combet parvient à nous transporter, par-dessus les âges de représentation chrétienne des chairs, dans une sorte d’antique, très-ancienne et presque originaire époque, où l’on parlait de mystères là où plus tard, tout ce qui touche au sexe sera appelé perversion – ou presque.

«Le spectacle qui m’était donné, de cet animal tout ensemble magnifié et anéanti par l’expression de son désir, ne touchait en moi aucune fibre libertine. J’étais au contraire saisi de gravité comme devant l’accomplissement jusqu’à l’extrême d’un rite barbare, primitif et délirant tel que seuls les rêves des chamans peuvent encore le figurer, à l’écart de nos temps déserts et sans âme. Ici, dans la solitude toute close d’une cabane forestière, à moi simple passant mais peut-être pèlerin sans le savoir, m’était donnée, avec le caractère d’une évidence épiphanique, l’intuition de ce qu’est l’obscénité sacrée»

Bien que les rêveries poétiques de Combet soient toujours charnelles, érotiques sans être vulgaires, je me plais à penser que ce n’est pas par hasard si les rêveries d’un promeneur solitaire rencontrent l’insupposable et l’imprédictible apparition. En effet, ce spectacle, bien qu’impossible à anticiper à cause de sa singularité profonde, arrive tout de même comme une réponse à la pulsion oculaire qui tient ce promeneur dans ses déambulations champêtres: c’est à l’oeil avide que se donne à voir cette apparition d’un autre âge; c’est à un regardeur affamé, curieux sans savoir ce qu’il attend comme objet, que par cette épiphanie étrange, auteur et lecteur peuvent enjamber les siècles pour retrouver une humanité primitive. Et ce n’est pas autre chose, me semble-t-il, qu’une mise en poème de ce que le promeneur ressent lorsqu’au détour d’un bois, ou d’une arête de montagne, à l’occasion d’un rocher considérable, d’un arbre particulièrement vénérable, notre temps insignifiant entre en communion avec des ères bien plus lointaines. Où l’espace d’un instant, la sacralité originaire, qu’elle soit sexuelle ou non – mais ne l’est-elle pas toujours? – nous apparaît comme à travers les meurtrières d’une nature jusqu’alors opaque, et l’on sait tout à coup que l’on voit. Sans savoir dire quoi. Et après une mutique contemplation sans mots, à se laisser pénétrer d’une vision infusée d’idées amalgamées et délicieusement confondues, nous nous en retournons chez nous avec ce sentiment d’avoir senti, vu, presque touché l’anhistorique et son aura intimidante.

Le promeneur qui est aussi rêveur saura de quoi il retourne, et nul doute que Combet, lui aussi, le sait …

Bodium Castle B&W

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Toujours cette écriture difficile, paradoxalement aride d’être trop circonlocutoire, opaque à force d’être trop pleine – mais se pouvait-il qu’on écrive un roman tel que le Baphomet sans que l’écriture trempe elle-même dans ce mélange des souffles sans corps qui se pénètrent, s’échangent, s’amalgament ? Ce langage d’une difficulté notoire est bien à la hauteur de l’intrigue, puissante et déconcertante; comment ces limbes dans lesquelles les souffles de ceux qui ne sont ni vivants ni morts auraient-elles pu être relatées d’une manière qui n’apparaisse pas légère, indigne, ou simplement trop factice ?

Il y a trop à penser, et trop peu à dire, au sortir d’une telle lecture. On est remué jusqu’au combles, mais on ne saurait articuler son malaise dans un clair langage. Cette prose a dû user bien des procédés antiques, et bien des ruptures de phrases, pour nous porter jusqu’à ces lointaines régions et nous les faire entrevoir, il serait absurde, présomptueux, de pouvoir s’improviser par des termes clairs une voie bien à soi qui nous ramène avec facilité jusqu’à elles. Il faudrait immédiatement relire, sans doute, et je relirai Klossowski, mais pas avant de l’avoir lu tout entier d’abord.

Quelques mots sur le trouble dans lequel nous jette le Mal tel qu’il se donne, d’une façon si ambiguë, dans ces pages. Il faut avoir une foi chrétienne bien solide pour départager d’emblée les bons des mauvais dans une assemblée de personnages-souffles dont les plus autorisés selon la tradition ne sont pas forcément les suppôts du bien – des «Trônes et des Dominations», comme le formule si bien Klossowski. Est-ce d’ailleurs encore le Bien qui, dans son éloignement crépusculaire, en l’attente du Jugement Dernier et de la résurrection des corps, parle à travers les émissaires de ces Trônes ? Et le Baphomet lui-même, Prince du changement, apôtre de la circulation des identités, défenseur de l’innocence du devenir si chère à Nietzsche, est-il véritablement une figure du Mal dans sa volonté de faire abandonner aux souffles leur crispation identitaire, leur anachronique croyance en un moi circonscrit ? Ou bien vient-il défendre dans ces régions, qui plus encore que la terre des hommes vivants, s’accroche au ridicule de l’identité fixe jusqu’à en faire une parodie, la liberté d’une circulation libre des intensités, qui malgré cette croyance à l’unicité n’ont pas attendu d’être dépossédées de leur corps pour s’adonner à la fusion, à l’échange et à la transformation ?

Autrement dit, faut-il lire le Baphomet en miroir de notre propre condition pour retrouver le mystère du devenir contre notre fixation identitaire ? Faut-il prendre cet étrange monde klossowskien comme l’hyperbolisation ridicule de notre propre monde ?

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C’est un roman dont on sort sans trop savoir qu’en penser. Il y a quelque chose d’extrêmement gênant dans la gravité de cet enchevêtrement de manigances échafaudées par des ecclésiastiques pour démasquer les vocations feintes, ou imaginaires, et le ton distancié, descriptif, versant souvent dans le jugement technique, comme à la manière d’un critique littéraire, qui est celui du narrateur.

La posture narrative en elle-même a de quoi surprendre: commentaire sur l’écrit d’un narrateur qui raconte les mésaventures d’un séminaristes qui n’est pas lui-même mais d’après ses dires un de ses anciens condisciples de séminaire. Que l’on rajoute encore à ce commentateur la possible distance qu’il entretient avec l’auteur-Klossowski, et l’on se retrouve à une quadruple distance de la chose narrée. Toute exactitude perd évidemment sens, et de glose en analyse, d’interprétation en devinette, se confondent les pensées, les affects, et surtout les phantasmes – si importants pour Klossowski – des voix qui se redoublent.

Si le point focal est bien Jérôme, l’anti-héros séminariste, on peut identifier son phantasme comme étant celui de la puissance. Rappelons d’abord la définition klossowskienne du phantasme: le phantasme est l’objet originaire du désir; irreprésentable, incommunicable, inactualisable en tant que tel, il est condamné à être ressaisi dans la réalité par des images qui n’en sont qu’un appauvrissement, qui ne sont que le signe visible de l’échec à dire le phantasme. Ces articulations incomplètes, Klossowski les nomme «simulacres»: «Le simulacre, dans son sens imitatif, est l’actualisation de quelque chose en soi incommunicable et non-représentable: le phantasme dans sa contrainte obsessionnelle». C’est qu’aucun échec à dire le phantasme ne peut entamer la force contraignante qui pousse sans cesse le « dépositaire » du phantasme à y revenir, à s’y réessayer. Et en ce sens le phantasme est un appel, au sens religieusement relocalisé dans la psyché, comparable à la vocation religieuse, qui peut sans doute être vue comme une image de la vocation phantasmatique elle-même.

Ce jeu de l’échec à dire qui se répète obsessionnellement donne facilement lieu à diverses variations, et surtout, à des inversions. L’incommunicabilité du phantasme permet de l’actualisé par une chose et son contraire: phantasme de la puissance de celui qui accomplit le sacrement de l’eucharistie, puissance de celui qui chasse les démons, mais aussi humilité de celui qui se voue à la prêtrise et ainsi renonce à la source primaire de puissance qu’est l’orgueil. Se décline alors toute l’ambiguïté de la force dans la faiblesse paulinienne.

Se joue encore, sans que l’on sache bien qui en est le dépositaire, le phantasme de l’accès à une transcendance qui se retire sans cesse. À l’image du cloître et de sa grille, cette transcendance inclut ou exclut sans demi-mesure, et ceux qui n’accomplissent pas leur vocation se condamnent à être exclus pour toujours – la posture de laïque figurant curieusement dans ce livre le réprouvé, sans que l’on sache trop pourquoi la prêtrise seule permettrait la familiarité avec le divin. C’est alors l’initiation interrompue qui symbolise l’échec à se saisir du phantasme: doit-on lire en sous-texte que toute vocation, d’abord suspendue, doit forcément se résoudre en échec, puis tenter de faire avec cet échec ?

Quoi qu’il en soit, le drame intérieur dont les personnages ne sont visiblement que des figurations narratives, est d’une exceptionnelle richesse, d’une complexité qui demanderait, à n’en pas douter, quelques lectures de plus.

Je me plaît pour ma part à y lire une sorte d’exil en négatif, qui au delà de la distribution des voix, est l’exil de celui que l’appel intérieur exclut de tous ceux qui se présentaient d’abord comme des moyens de répondre à cet appel. Le cours de cette vocation suspendue fera se heurter le héros à diverses désillusions qui sont autant de leçons apprises sur l’incapacité à trouver dans les autres la réponse à son propre phantasme. Et que la fin du livre nous laisse incertain de la conclusion – heureuse ou malheureuse – du protagoniste qui trouve dans un substitut féminin à Soeur Théophile un simulacre définitif, attesté par cet autre sacrement qu’est le mariage, nous ménage la tragique mais délicieuse possibilité, à nous aussi, d’échouer à répétition au bord de l’indicible …

 

 

A.& J. Bool Old Houses in Wych Street, formerly a continuation of Drury Lane., ca.1876 carbon print mounted on card, 228 X 176 mm Published by Society for Photographing Relics of Old London Printed by Henry Dixon & Son. Photo: Copyright Royal Academy of Arts, London

 

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Le premier jugement qui me vient est que cet ouvrage possède au plus haut point ce qui manque parfois à Lovecraft – qui s’est par ailleurs beaucoup inspiré de Machen -, le souffle. Là où parfois, les nouvelles du maître de Providence peinent à nous tenir tôt en haleine, ne nous réservant l’accélération et l’angoisse qu’à la toute fin, Machen, lui, sait tenir le lecteur rivé à ses pages. Sans doute est-ce en grande partie grâce à cette forme si particulière – mi-recueil de nouvelles, mi-roman – qui, nous portant sans ralentir d’une histoire à l’autre au moyen d’une trame narrative serrée et complexe, nous retire ces moments d’essoufflement qui sont aussi ceux où l’on se trouve des raisons d’interrompre notre lecture.

Lecture qui confirme un petit peu les impressions qu’avait fait naître celle du Grand Dieu Pan: c’est ici, avant Lovecraft, que commence à se jouer le savoureux divorce entre le visible et le dicible. À proprement parler, le lecteur n’a accès à aucune de ces deux dimensions (quoique peut-être, la monstruosité de Machen soit moins avare en manifestations textuelles), mais si Lovecraft met généralement l’accent sur l’indicible, chez Machen c’est plutôt sur le rôle positif et tragique du visible qu’est mise l’emphase. Il ne s’agit pas tant de faire comprendre au lecteur (qui souvent chez Lovecraft était l’adresse avouée du narrateur) que du narrateur à lui gît le gouffre qui sépare celui qui est dans l’heureuse ignorance de celui qui a vu pour son plus grand malheur. Machen préfère nous accompagner, au moyen d’un médiateur qui est toujours un témoin, à la bordure de l’invisible. Les trois imposteurs-narrateurs se trouvent ainsi toujours en situation de proximité partielle – mais Ô combien suffisante – avec l’indescriptible horreur qu’ils relatent. Ce n’est jamais qu’un moyen de faire approcher le lecteur lui-même, guidé par ces douteux Virgile, au bord de l’abîme. Mais contrairement au Grand Dieu Pan, l’indicible n’est plus uniquement ici un artifice narratif pour mettre en valeur l’horreur; il est aussi un espace ménagé pour la tromperie, la déformation, le mensonge. Plusieurs fois les personnages se laissent aller à des réflexions sur les décalages entre réalités originaires et retranscriptions mythiques, rêvant avec grandiloquence aux multiples possibilités d’altération du récit. Avec toujours cette possibilité qu’au fond des âges, derrière le vernis du récit millénaire, soit encore accessible une vérité odieuse, même ramenée à ses véritables proportions. Ce décalage est réactualisé par les imposteurs qui dans leurs récits douteux de témoins, réclament comme droit de passage vers cette horreur qu’il ont tutoyé notre crédulité.

Et finalement, c’est une horreur inédite, plus séduisante que Lovecraft peut-être, qui se fait jour, parce qu’elle fait fonds sur notre inquiétude innée à propos du terreau original des pires histoires d’horreur: c’est la peur ancestrale des récits de sabbats, de peuples anciens et malveillants qui battent encore la lande, des récits de meutres et d’accidents qui par leur succession prennent la consistance de légendes macabres. Comme les deux personnages qui se font raconter ces histoires, nous hésitons entre le plaisir pris à cette pratique antique du récit oral, et l’angoisse de trouver, tout au fond du récit, une horreur bien réelle, pour laquelle les mots du mythe ne sont que le travail du temps qui passe. Ce qui gît de monstrueux au fin fond d’une voix qui raconte, voilà la trouvaille de Machen …