Casse-pipecover

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«-Meheu, c’est le bordel votre poste ! Le désordre et l’anarchie ! Et tout de suite une rafale d’injures, de menaces, avec forts rotements. Je pouvais pas lui voir bien les yeux à ce Rancotte à cause de la lampe fumeuse, un tison, et puis surtout de son képi, en avant, en éventail, une viscope extravagante.
Il s’est retourné pour prendre ma feuille… Il a lu mon nom… Ça l’a fait grogner aussi:
«Munnh! Mmrah!…» Comme ça. Il a reboutonné sa tunique. Il devait être à pioncer là-haut dans une autre cagna… Il se dandinait un peu en mirant ma feuille de biais en travers, comme si je la lui donnais falsifiée. Il grognait toujours…
Sûrement que c’était une tête de lard, j’en avais vu déjà beaucoup, moi, des figures rébarbatives, mais celui-là il était fadé comme impression de la pire vacherie. Ses joues étaient comme injectées de petites veines en vermicelles, absolument cramoisies, des pommettes à éclater. Les petites moustaches, toutes luisantes, pointues et collées des bouts… Il se mâchonnait un mégot dans le coin de la lèvre… Je l’énervais évidemment… Il allait me dire quelque chose… Il soufflait fort de tout son nez comme un chien. Quand une question lui a passé d’un seul coup… comme ça brutalement…
– Et la poudrière, Le Meheu ? Vous y pensez pas ? Non ? Des fois ?»

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C’est un roman digne des meilleures descentes aux Enfers. Qui commence, comme c’est souvent le cas, par un portail terrifiant, énorme, dantien ou dantesque, comme on voudra. «L’heure venait juste de sonner… J’avais attendu devant la grille longtemps. Une grille qui faisait réfléchir, une de ces fontes vraiment géantes, une treille terrible de lances dressées comme ça en plein noir». Mais il n’y a pas de Virgile pour venir balader Ferdinand d’une bolge à l’autre: seulement des officiers braillant, dégueulant leur magma de jurons et leurs déluges de menaces. Pas non plus de Béatrice étendue sur une divine ottomane, attendant que l’initié revienne en sueur des cachots: dehors c’est la nuit d’encre, le plein noir.
L’histoire est presque insignifiante: un épisode de la vie militaire, un peu cocasse sans être en-lui-même romanesque. C’est qu’il fallait bien l’insignifiance d’une anecdote de bidasse pour que se révèle le Céline magicien, transformant le propos de table ou l’historiette cradingue en une boîte de Pandore. Une littérature du presque rien, qui finit en hilarant cauchemar.
Et pas question de rester spectateur: c’est en lisant Casse-pipe qu’on finit par trouver Dante un brin irritant, ou plutôt un peu tiède, dans ses façons de spectateur. Il regarde, il questionne, et parfois même, submergé, défaille, comme une vierge aux gladiateurs… On préférerait que sa position de voyeur infernal assume ses pulsions oculaires jusqu’à atteindre la Clara du Jardin des supplices de Mirbeau; qu’il ne cache pas l’extraordinaire recharge libidinale du sang et des cris pour celui qui les recueille depuis son siège. «Mais moi aussi, je pâlis … Moi aussi je tremble … Sans ça, je ne m’amuserais pas … Alors, tu me crois méchante ?…». Au moins, la succube Clara trouve un usage des plus pratiques à son canotage sur hémoglobine: attiser le feu pulsionnel qui se consume dans de gigantesques amours post-traumatiques: «Que, le lendemain même, je n’eusse plus à moi ces yeux pâmés, ces lèvres dévoratrices, le miracle, chaque nuit, plus imprévu de ce corps aux formes divines, aux étreintes sauvages et, après les longs spasmes puissants comme le crime, profonds comme la mort, ces balbutiements ingénus, ces petites plaintes, ces petits rires, ces petites larmes, ces petits chants las d’enfant ou d’oiseau, était-ce possible?»  Dante n’avait pas autant d’excuses que Ferdinand dans ce passage sous silence du plaisir pris à l’horreur: pour ce dernier au moins, l’Enfer militaire ne laissait comme péché capital que celui de l’ivrognerie, lequel – on l’a souligné dans le billet sur Nord – est toujours étranger au narrateur célinien. Chez Céline, comme d’habitude, ce qui est «puissant comme le crime», c’est l’animal humain; et ce qui est «profond comme la mort», ce n’est pas l’inventive bagatelle, mais la nuit. Dévorante mais silencieuse, primordiale sans être utérine, c’est la ténèbre des espaces infinis pascaliens: elle met l’homme face à son insignifiance, elle lui renvoie dans la gueule son infinité gullivérienne, et baste ! Que l’humaine chose fasse avec ! Qu’on ne se méprenne pas en rappelant l’image – indépassable ! – de la nuit du Voyage: «Par là, où il montrait, il n’y avait rien que la nuit, comme partout d’ailleurs, une nuit énorme qui bouffait la route à deux pas de nous et même qu’il n’en sortait du noir qu’un petit bout de route grand comme la langue». Cette langue déroulée n’est pas la petite portion visible d’une rage maxillaire, celle d’une Nyx enragée. La nuit avale comme la baleine se gorge d’un plancton qu’elle ne voit même pas: elle bée, et l’infiniment petit se rue. Voilà tout.
Et là encore, avec cet art du grand écart qui dans le Voyage mettait l’infini à la portée des caniches, Céline offre aux affres métaphysiques le voisinage pathétique des insultes de garnison, des drames de relève. Un schibboleth oublié, et c’est la dérive nocturne sans terminus. Avec escale aux écuries, celles d’Augias, forcément – de l’Arcille, ici – dans lesquelles les hères uniformes se révèlent plus Dionysos qu’Hercules. On se cache sous le crottin, on picole et on pionce. On laisse l’Arcille, véritable Sisyphe à fourche, pourvoir aux fientes et à la piquette. On se fait tout petits lorsque passent en beuglant les forces gigantomachiques de la Nuit: le Rancotte maëlstrom du juron, les chevaux déchaînés qui ruent et s’échappent. Le «recoin de l’univers» pascalien défend ses centimètres à grands renforts de murailles de bouse. Saint Augustin avait la vue trop courte, il ne considérait le le coup d’envoi, lorsqu’il disait que «nous naissons entre la fiente et l’urine»: la belle affaire de s’émouvoir du conduit d’où l’on sort, lorsqu’on a un peu tâté du lieu où l’on arrive, et où l’on est bien obligé, un peu, de durer ! Pour Céline, c’est la vie entre fiente et juron, entre entre canassons mal débourrés et bestiaux galonnés qui se débourrent sur le bleu…

Nous disions ivrognes: chez Dante, c’est le troisième cercle de l’Enfer qui est l’éternelle villégiature de ceux qui étaient trop portés sur les plaisirs de la bouche. Et leur punition n’était autre que la fange, là aussi et… la pluie glaciale ! Avec Casse-pipe, on est en plein dedans ! «Sous les telles trombes de la flotte, rincées, fondues dissolues, c’étaient des paroles en bouillie qui retombaient dans le noir, mornes, flasques, ça réagissait pas du tout… Les tatanes elles bruitaient drôlement, des vraies pompes quand on rebouge un petit peu, qu’on est allé se planquer en face. Mais la pluie arrivait quand même». Inextricable supplice, déluge et merde, tout y est de «l’humide fléau» d’Aligheri, et comme Cerbère gueulant ses injonctions triple dose, Rancotte qui passe le régiment à la revue…

Alors, de Céline, de Dante, qui le pire ? Qui la palme infernale, le podium de la définitive catabase ? On se rappelle la question du pâle italien au sortir de la fosse à lards: «— Ô mon maître ! disais-je, la sentence suprême doit-elle aigrir ou tempérer les maux des réprouvés ? ou bien renaîtront-ils aux mêmes supplices ? — Écoute tes propres maximes, répondit le poète : La perfection d’un être est pour lui la mesure et du mal et du bien. Ces esprits malheureux seront toujours imparfaits, sans doute : mais, réunis au corps, ils s’uniront aussi à des douleurs nouvelles». Dante botte en touche: on attend pire, mais à mots couverts. En attendant, c’est un doigt timide qui pointe vers l’unilatéral Ragnarok, et là, les réprouvés déjà pas bien chanceux en reprendront une belle couche – mais en attendant, silence… Céline, lui, ne pas pas vraiment dans la douce anticipation, dans l’allusion voilée, l’à-venir à scruter dans la transparence du papier-Bible. Les corps, c’est ici et tout de suite qu’ils sont unis à l’âme, et tous en selle(s)! Liés par le contrat militaire et l’humaine condition. Pas besoin d’attendre le milieu de la course et la forêt obscure. Un cercle vous attend forcément, et pas besoin de Charon pour le rejoindre. «Vous êtes embarqué»

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«La vie, sans les maux qui la rendent grave, est un hochet d’enfant».
-Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe.

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On pourrait croire que pour Céline, il n’est pas de maux assez graves pour bannir le rire. Même dans les pires situations, même limitrophe des lynchages que masque le bruit des bombes, l’écrivain n’est jamais assez en danger pour revêtir l’esprit sérieux et inquiet de celui qui s’apprête à jouer sa peau.  Jamais on n’est assez proche des hyènes pour se dispenser de leur emprunter leur rire. D’ailleurs, l’ennemi aussi rit à gorge déployée, se délectant d’avance de vous trouer le bide: Céline coincé dans le château de Zornhof ne se méfie jamais tant des hommes que lorsqu’ils se moquent, comme si le rire appelait le sang.
C’est que cet opus – le second de la «trilogie allemande» – déroule mieux que jamais une voie étroite séparant la raison vacillante de la folie. Difficile de faire meilleur portrait de l’homme que celui qui est brossé ici: où dans les déluges constants de «phosphore», les hommes que l’on croise ne sombrent pas dans une animalité barbare, mais s’agrippent de toutes leurs forces – sans donner l’impression d’effort – à une raison qui part en dentelle de misère. C’est la folie du juge, ancien coiffeur pour femmes, qui débarque en grandes pompes militaires pour enregistrer trois décès en plein milieu d’une pagaille sans nom; folie d’un pasteur condamné parce qu’il entretenait une ruche à miel sur un terrain militaire; folie du maître du domaine qui affame ses invités et son chien pour renvoyer une image de privation, alors que lui et les siens se gavent en secret, dans leurs chambres, des réserves infinies que le château dissimule. Folie d’Harras, médecin S.S. débonnaire et jamais inquiet qui se constitue une caverne d’Ali Baba de denrées alimentaires et de cigarettes. Celle des déportés français qui haïssent les collabos, et qui finissent promus responsable du domaine, pour leur plus grand plaisir…
Qu’on ajoute à cette tempête dans le verre d’eau de Zornhof une armée d’oies intouchables qui cernent les hommes comme une nature hostile toute prête à reprendre ses droits sur des hommes déjà bien occupés à s’entre-déchirer, et l’on se retrouve avec la plus hilarante des apocalypses.

Je venais de retrouver Céline après l’avoir laissé à Féerie pour une autre fois (I & II), et entre les deux, le passage est loin d’être aisé. Féerie, c’est l’apocalypse du temps dilaté; c’est d’abord le discours qui enfle aux dimensions de l’univers (Féerie I), puis l’expérience d’une durée infiniment distendue alors que l’on bombarde Paris (Féerie II), délire hyper-impressionniste sur fond de naufrage urbain. Nord, c’est forcément le retour à une écriture moins dense, plus narrative, plus facile sans doute pour le lecteur qui n’est pas littéralement terrassé par les fulgurances sans fin du «scalpel de mage» célinien. C’est aussi le retour de la verve moraliste, quasi-absente de Féerie, et qui ici, pourrait donner lieu à une savoureuse anthologie dont j’ai commencé le relevé. Féerie, c’était le roman du style absolu; et si Nord n’abandonne pas ce style, il opère tout de même un retour marqué à la «comédie humaine».

Et s’il est infiniment drôle, ce texte ne le doit pas à ses jugement sur la nature humaine, qui n’est guère épargnée. L’homme moderne, en guerre mieux que n’importe quand, manifeste ici sa filiation avec les antiques assoiffés de sang et de sexe, dont il est le digne héritier lorsqu’il daigne se défaire de son déguisement de mouton. Les gladiateurs et les jeux, les exécutions publiques qui agitent les pires passions, sont des motifs récurrents:

«Oui !… on a mis trois heures… il m’avait prévenu de l’endroit, du pittoresque… exact!… trois… quatre places Vendôme, mettez dans une sous-préfecture, ce qu’il fallait à Frédéric pour faire manœuvrer ses canailles… et aussi les exécutions!… on pouvait voir de toutes les fenêtres, la manœuvre, à la baguette, et aussi le bourreau fonctionner… rouer… du spectacle!… joliment mille fois plus réjouissant que nos pauvres branlettes en salles obscures… votre peuple heureux!… pioupious au pas! tous les auteurs vous le diront, qu’ont tant de mal que le trèpe arrive… à se faire applaudir par trois rangs d’orchestre… et n’est-ce pas après quels tapages!… partouses, placards à la une, strip-tease d’ouvreuses, pancraces de grooms!… nib!… vous pouvez rien faire venir qu’au sang, boyaux hors… à la vérité!… vivisection!… tripes plein de plateau!… l’agonie, voilà! qui qu’est pas gladiateur ennuie ! et gladiateur éventré!… au spasme !…»

Sous le vernis de l’homme civilisé se cache toujours un monstre affamé, que les plus fins peuvent déjà voir venir dans des signes avant-coureurs.

«l’humanité est à ce prix, existe seulement, qu’elle se sente vertueuse, pure, aimable, coupable au plus de trop bon coeur, de pas vous avoir fait brancher, équarrir, l’heure propice… coupable que vous existiez là! encore !»

Certains ont récemment avancé le rapprochement entre Platon et Céline – R. Enthoven dans son émission du Gai savoir consacrée à l’arrivée à New-York, dans le Voyage; S. Kanony également, dans son récent article pour «Spécial Céline» n°17 – le second constituant une inversion du premier. La caverne des ombres devient la caverne fécale, non plus pâle reflet de la vérité, mais vérité d’une réalité illusoire. On peut, ce me semble, envisager ce rapport par un autre bout qui n’est pas sans intérêt. Rappelons quelques passages du Banquet:

«Eh bien , voyons, dit-il, comment boire sans nous incommoder. Pour moi je déclare que je suis encore fatigué de la débauche d’hier, et j’ai besoin de respirer un peu, ainsi que la plupart de vous, ce me semble ; car hier vous étiez des nôtres. Avisons donc à boire sans inconvénient.

— Tu me fais grand plaisir , dit Aristophane, de vouloir qu’on se ménage; car je suis un de ceux qui se sont le moins épargnés la nuit passée.

— Que je vous aime de cette humeur, dit Éryximaque, fils d’Acumènos. Il ne reste plus qu’à savoir où en est Agathon .

— Où vous en êtes, dit-il, pas très-fort.

 —Tant mieux pour moi, reprit Éryximaque, si vous autres braves vous êtes rendus ; tant mieux pour Aristodème, pour Phèdre et pour les autres, qui sommes de petits buveurs. Je ne parle pas de Socrate, il boit comme il veut; il lui sera donc indifférent quel parti on prendra».

Et à la toute fin:

«Éryximaque, Phèdre et quelques autres s’en retournèrent chez eux, ajouta Aristodème: pour lui, le sommeil le prit, et il resta longtemps endormi ; car les nuits étaient longues en cette saison. Il s’éveilla vers l’aurore, au chant du coq, et en ouvrant les yeux il vit que les autres convives dormaient ou s’en étaient allés. Agathon, Aristophane et Socrate étaient seuls éveillés , et buvaient tour à tour de gauche à droite dans une large coupe. En même temps Socrate discourait avec eux. Aristodème ne pouvait se rappeler cet entretien, dont il n’avait pas entendu le commencement à cause du sommeil qui l’accablait encore ; mais il me dit en gros que Socrate força ses deux interlocuteurs à reconnaître qu’il appartient au même homme de savoir traiter la comédie et la tragédie, et que le vrai poète tragique qui l’est avec art est en même temps poète comique. Forcés d’en convenir, et ne suivant plus qu’à demi la discussion, ils commençaient à s’assoupir. Aristophane s’endormit le premier, ensuite Agathon, comme il était déjà grand jour. Socrate, les ayant ainsi endormis tous les deux, se leva et sortit avec Aristodème, qui l’accompagna selon sa coutume: il se rendit au lycée, et, après s’être baigné, y passa tout le reste du jour comme à l’ordinaire, et ne rentra chez lui que vers le soir pour se reposer.»

Dans le Banquet, Socrate est présenté comme celui qui est toujours sobre, qu’il boive ou qu’il s’abstienne. Il est celui qui ne laisse jamais une ivresse avoir le dessus sur sa raison – parce que la seule ivresse qu’il tolère est justement celle de la raison qui est portée amoureusement vers le Bien. Cela fait de lui un point inamovible, toujours égal, toujours attentif, toujours aux aguets, alors qu’autour de lui passent et s’agitent les opinions, les débauches et les folies des hommes.

Or, c’est une chose que Nord a en commun avec Féerie: les deux textes nous fournissent l’occasion de remarquer que Céline s’abstient de toute ivresse, même au milieu de beuveries ahurissantes. Ainsi dans Nord:

«je vous ferai remarquer: je ne touche à rien !… je ne m’enivre pas!… que les autres s’abreuvent, pas moi, pas moi!…»

Et chaque fois, la discrète revendication de sobriété du narrateur sonne comme un scrupule qui n’est pas étranger à la mission du chroniqueur, du mémorialiste: pour enregistrer les faits, il faut avoir l’esprit clair, l’œil vif. Ceux qui n’ont souci que de leur carcasse et de leurs appétits peuvent bien s’emplir de champagne jusqu’à s’écrouler, et roupiller entre cratères et massacres. Mais celui qui consigne doit être irréprochable. Évidemment, il faut pister jusqu’où mène ce scrupule: il définit une position du narrateur chez Céline qui est saisissable sous bien des aspects, tous complémentaires. Déjà, le narrateur est comme le médecin qui traverse les contrariétés de la chair, chez lui-même et les autres, avec la hauteur de celui qui sait, et qui peut. Médecin et patient ne sont pas égaux dans le rapport à la maladie, à la blessure, qu’elle soit physique ou psychologique. Le médecin incarne la solidité du savoir face à des corps qui s’étiolent et qui implorent pour leur conservation. Ensuite, c’est la solitude du paria poursuivi par la meute: celui qui poursuit peut se laisser tout entier consumer par le besoin de vengeance, par la soif de sang, mais celui qui est poursuivi ne peut en aucun cas se payer le luxe de céder aux diverses formes d’ivresse: haine, panique, désespoir… Solitude du mémorialiste, enfin, à la fois juge et peintre de ses souvenirs. C’est là qu’il peut se laisser aller à cette seule syncope inoffensive qu’est l’humour, comme Casanova dans son château en Bavière. Solitude, encore, du moraliste qui consigne tout ce que sa sobriété lui fait voir des ivresses des hommes. Enfin, solitude de celui à qui le désastre n’ôte pas tout sentiment de responsabilité: la fin de Nord nous donne à lire un curieux passage, où l’acteur Le Vigan, pris d’un coup de folie, avoue au juge un meurtre qu’il n’a pas commis. Céline, comme en bien d’autres endroits, se révèle le garant, le responsable de tous ceux qui l’entourent:

«La Vigue gueule plus, il a repris son expression «homme de nulle part»… et sa loucherie…
«Sie nehmen ihn mit ?»
Il me crie…
«Ja! ja! ja!»
Je suis catégorique, certainement je le prends avec moi!
«Sie sind veranrwortlich ?»
Bien sûr que je suis responsable!
«Sicher! sicher!»
Marie-Thérèse vient à mon aide, elle a peur que j’aie pas compris…
«Il vous a demandé si vous le prenez avec vous?
– Oui! oui Mademoiselle!… parfaitement d’accord!… mille grâces! et la responsabilité! de tout, d’abord, je suis responsable!»

Céline personnage de son propre récit se présente alors comme celui qui porte seul la responsabilité des autres. Et dans tout le roman, il sera toujours celui qui garde les plans, les idées, les informations importantes par-devers lui. Pour ne pas compliquer les choses … ne pas accabler ses proches, incapables de prendre en charge leurs paroles et leurs destinées. C’est la solitude extrême de celui qui porte moralement les autres sur ses épaules. C’est cette responsabilité qui interdit l’ivresse, car on peut manquer à son devoir pour soi-même, mais pas pour les autres. Comme Socrate qui ne manquait jamais au devoir de corriger et de questionner ceux dont il sentait avoir maïeutiquement la charge. C’est quasiment sur cette note que se finit Nord, avec cette confidence étrange de médecin à médecin:

«Harras me prévient…
«Vous savez confrère, nous, nous ne pourrons pas dormir!… nous pas de thébaïne!… nous, caféine!… nous, là!… attendre!
– Mais je n’avais pas envie de dormir, cher Harras! pas du tout!… du tout!»

L’insomnie figurant – chacun l’expérimente un jour ou l’autre – la forme dernière et la plus corporelle de la responsabilité… «Prenez garde, veillez et priez; car vous ne savez quand le temps viendra».(Marc XIII, 33)

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«Imaginez qu’un électricien d’aujourd’hui se rende soudain compte que lui et ses amis n’ont fait que jouer avec quelques galets qu’ils avaient pris pour les fondations du monde; imaginez qu’un homme de cette sorte voie l’espace suprême s’ouvrir devant le courant, et les mots des hommes filer comme l’éclair jusqu’au soleil, et au-delà du soleil, dans les univers qui sont là-bas, et qu’il perçoive les voix des hommes dont le langage articulé résonne dans le vide désert qui borde notre pensée. S’il faut une analogie, en voilà une excellente pour ce que j’ai accompli et maintenant vous pouvez comprendre un petit peu ce que j’ai éprouvé un soir, ici-même. C’était un soir d’été et la vallée offrait sensiblement le même paysage qu’aujourd’hui. J’étais là, et j’ai vu devant moi le gouffre inexprimable, le gouffre impensable qui bée si profondément entre deux mondes, le monde de la matière et le monde de l’esprit. J’ai vu cette faille vide, profonde, s’étirer obscure sous mes yeux, et à ce moment un pont de lumière s’est projeté de la terre au rivage inconnu, et l’abîme a été franchi».

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On devrait commencer par se laisser frapper par cette petite saute de bon sens: dire «le Grand Pan» est une redondance, un pléonasme. «Pan», c’est en effet le Tout grec, celui du panthéisme, du panthéon. C’est aussi nous dit-on, dans l’ancien vocable grec qui signifie faire «paître», charriant tout une constellation d’images pastorales. Quoi qu’il en soit, c’est au moins à moitié se répéter pour rien, semble-t-il, de dire le Grand Pan, comme on dirait le Grand Tout. Et l’on peut s’accrocher fermement à cette idée, que le Tout est forcément plus grand que les parties, comme on s’arrime fermement à la rampe de notre bus du matin. Évidemment, rien n’est plus bête: la grandeur n’est pas de dimension, elle est tout autre chose. Pan mérite ici d’être dit Grand parce qu’il n’est pas une somme, mais qu’il est quelque chose comme l’écrasante présence, l’insoutenable donation de ce qui est, dans l’expérience de laquelle on sent bien que le Tout est trop grand pour nous. C’est, il me semble, le rôle que tiennent dans ce texte extraordinaire les réminiscences justement pastorales, qui prennent à certains moments les protagonistes comme une fièvre, et où la Nature se rappelle au souvenir des hommes comme lourde, opulente, sous les auspices d’une chaleur de plomb. «C’était un jour brûlant du début du mois d’août; la chaleur avait obscurci les contours de toutes choses et toutes les distances d’un léger brouillard, et ceux qui prêtent attention aux thermomètres parlaient de chiffres anormaux, d’une température presque tropicale», et plus loin encore, Machen parle, nous y reviendrons, des  «nuées de murmures de l’été». Qu’on prenne le temps de se représenter à quel point diffèrent les brouillard nés de la chaleurs et ceux qui appartiennent aux saisons froides: le brouillard d’automne est un brouillard qui gomme, qui efface, dans lequel les choses semble s’abîmer, et s’évanouir. C’est un brouillard de distance, de retrait. Le brouillard dont parle Machen, qui est un brouillard d’été, est une distorsion née de l’excès de ce qui est, de ce qui se donne. Le réel cuit, et l’air s’encombre de vapeurs, se gondole en troubles liquides. C’est ce brouillard caniculaire qui semble favorable au Grand Pan – Pan parce qu’il est Tout; Grand parce qu’il se donne à l’excès. Ainsi, le texte se voit émaillé de passages où le paysage exerce sa capiteuse emprise sur les personnages, comme une sorte de signe avant-coureur de la passée de cette forme obscure. C’est aussi le sens que l’on peut donner, il me semble, aux «nuées de murmures de l’été», aux bruissements pareils à ceux qui signalent la bête qui approche à travers les fourrés, et auxquels font échos les bruissements urbains de la foule qui ébruite progressivement le nouveau suicide qui s’ajoute à la série. Le bruissement, le murmure, c’est le signe de l’arrivée prochaine de Pan.

Mais il est bien évident que le texte de Machen n’est pas à lire comme une ode à l’opulente Gaïa, même sous les traits satyriques d’un dieu sombre et priape. L’envers de ce don lourd de la nature, c’est le gouffre, l’abîme dans lequel on ne peut regarder sans en sortir changé, et même condamné.  «Pourquoi ? Parce que la vision du visage de cet homme m’a glacé les sangs. Jamais je n’aurais pensé qu’un mélange aussi infernal de passions pût brûler dans le regard d’un homme. J’ai manqué m’évanouir à ce spectacle. J’ai compris que j’avais regardé une âme perdue dans les yeux, Austin». Resurgissent alors les vieux démons de l’écartèlement entre curiosité et voilement, entre châtiment et respect. Ce gouffre est celui qui tente les hommes, qui les fait brûler de marcher jusqu’au bord pour y plonger un regard avide; mais c’est aussi celui qui les fait regretter dès cet instant d’y avoir cédé. Les tourments qui les poursuivent alors sont bien plus anciens, et bien plus noirs, que ceux de ce Léontios qui, selon Platon, criait à ses yeux brûlant d’admirer des cadavres, sans qu’il puisse lutter contre l’impérieux besoin: «Voilà pour vous, mauvais génies ! Emplissez-vous de ce beau spectacle !» (République IV) On sent déjà l’odeur de la faute morale, qui est un tourment intérieur moins ancien que cette terreur tragique que Machen ressuscite. Il faut remonter plus loin qu’Euripide pour trouver la racine de l’horreur qui attend celui qui ose franchir le domaine imparti aux hommes, pour voler un regard sur l’abîme. C’est cette terreur qui emplit le personnage de Clarke lorsqu’il écrit: «Vous allez sans doute penser que je suis en possession de quelque information secrète, et c’est en  un sens exact. Mais ce n’est presque rien; je suis comme un voyageur qui a jeté un coup d’œil dans le gouffre, et qui s’est reculé avec effroi. Ce que je sais est bien assez étrange, bien assez horrible, mais au-delà de mon savoir, s’ouvrent des abîmes d’épouvante plus terribles encore, et plus difficiles à croire que n’importe quel conte de nuit d’hiver, dit près de la cheminée». Ici, point de faute morale, point de démangeaisons peccamineuses pour tourmenter celui qui regrette d’avoir cédé à la curiositas. Le châtiment suit la faute comme les représentations suivent le regard volé, et c’est d’avoir trop vu que les hommes meurent chez Machen. La pendaison vient arrêter le jeu infini des images qui torturent celui qui a soulevé le voile de Mâyâ. On ne peut s’empêcher de rapprocher Machen du premier Nietzsche, celui de la Naissance de la tragédie. Celui pour qui les Grecs étaient  «superficiels par profondeur», parce qu’ils savaient que ce n’est pas sans raison que les illusions recouvrent le gouffre. On connaît la formule fameuse du philosophe au marteau:  «Si tu regardes trop longtemps un abîme, l’abîme aussi regarde en toi» (Par delà Bien et Mal, 146). Chez Machen, il y a bien pire que d’être scruté par l’abîme: être habité, possédé par lui. Qu’on revienne au personnage dans les yeux duquel on pouvait voir une «âme perdue»: il n’est plus lui-même, il est tout entier transfiguré, ou mieux, défiguré par ce dont il a eu la vision. Et c’est un sous-texte évident de cet ouvrage que la paisible vie humaine ne peut conserver sa douillette identité, la rassurante clôture de son monde, qu’aux prix d’une ignorance de ce qui existe en marge de ce qui est vu et su. Qu’on entrevoie un instant ce qui se cache sous le voile, et même les plus grands efforts d’ignorance volontaire ne peuvent plus nous garantir du Grand Pan. On se rappelle le mot de Shakespeare:  «il y a plus de choses dans le Ciel et sur la terre, Horatio, que n’en rêve votre philosophie» – mais reprise par l’horreur. Mieux vaudrait ne pas savoir ce qui se trame au-delà, et se laisser bercer par les douces illusions de la philosophie.

Seulement, c’est une tendance atavique que celle qui nous pousse à scruter l’abîme au risque de nous faire dévorer par lui. La vérité nous paraît plus désirable lorsqu’elle est cachée, et ce n’est peut-être qu’en la trouvant que l’on regrette cette curiosité maladive qu’on passe sa vie à satisfaire au risque de perdre celle-ci. «C’est en vain qu’un dieu prévoyant a séparé les terres et les a isolées par l’Océan puisque malgré cela des barques impies traversent ces flots qui devraient rester inviolés» (Horace, Odes I, 3).