CVI. O Tempora ! O mores !

18 décembre 2014

Joseph Farquharson - A Flock of Sheep in a Snowstorm

Actuellement en pleine rédaction d’une enquête, sous forme de série, s’intéressant au phénomène du leadership dans les milieux chrétiens, je me sens poussé par une pulsion d’honnêteté à rédiger mon avis sur la chose d’une manière moins consensuelle. Pourvu d’un ego à peine plus volumineux que ce que je veux bien avouer posséder, cet article aurait pu s’intituler d’une façon schopenhauerienne, « Aphorismes sur la sagesse dans la vie », ou autre pompeuse clé donnée au lecteur pour survivre en société, ou à l’humain condition. Il s’agit bien de survie, mais pas de clés. Muni de telles clés, on ne s’ouvre aucune porte dans le monde des hommes – on se rabat sur les idées, les livres, les animaux, peu importe – mais de l’homme, on sort dégoûté.

Tout ce que j’ai pu récolter sur mon sujet, toutes les ignobles pitreries visant à transformer la Bible en une apologie déguisée de Narcisse, je n’ai pas eu à les chercher bien loin, ni même à me faire le Socrate d’une bêtise que j’aurais extorqué par maïeutique. Dans Shakespeare on peut lire ce conseil d’une simplicité désarmante: « Donne à tous ton oreille; à très peu ta voix » (Hamlet, Acte I, Scène III). Il n’y a pas de meilleure canne à pêcher l’absurde que de tendre l’oreille. Avant que Freud en fasse une discipline considérée par le plus grand nombre, l’écoute était déjà considérée par les hommes de finesse comme un outil inestimable pour confondre son adversaire. On trouve peu d’usage à l’imagination, lorsque l’on a l’oreille assez fine pour cueillir toutes les contradictions de son interlocuteur.

Il n’y a donc qu’à appliquer son tympan à saisir les mille nuances de bêtise que ces agneaux déguisés en lions nous dispensent avec largesse chaque fois qu’ils ouvrent la bouche. Je ne ferai pas à leurs arguments l’honneur d’une réfutation point par point, si ennuyeuse – ce serait comme réchauffer et détruire au micro-onde toute la saveur des inepties qu’ils assaisonnent avec une main si lourde. Je veux seulement le figurer ce qu’ils sont, avec tout leur comique, leur misérable prétention « intellectuelle » asyntaxique, repasser encore et encore devant mes yeux ce mélange de dangereuse balourdise et cette candeur de grenouille de bénitier – synthèse unique dont ils sa targuent de nous fournir la recette dans de nombreux ouvrages et autres web-séminaires.

Comment, Adam, t’es-tu débrouillé pour te tromper tant de fois de correspondance ? Le bus qui devait t’amener aux pieds de la montagne où le Christ exaltait les pauvres, les doux, les humbles, se trouve quelques dizaines de stations en arrière. Et vu le monde qui se presse dans les bas-fonds du leadership, il est à parier que cette montagne n’est quasiment plus desservie … Comment retrouveras-tu ton chemin ? Rebrousser chemin, moralement parlant, c’est fatiguant, la chose est bien connue. Persévérer dans l’erreur, c’est comme nager avec le courant à l’approche d’une chute d’eau: cela semble plus facile tant que ce n’est pas mortel. Continue ! Tel site de leaders t’apprends-même la nage-papillon du fourvoiement spirituel – tu nageras si vite dans la mauvaise direction que tu peux presque sentir l’écume sur tes chastes lèvre ! Encore un effort ! Comme disait Augustin: « Bene curris, sed extra viam/Tu cours vite, mais tu es hors du chemin »

Quel malheur que le tien, d’être né dans une famille chrétienne ! D’être fils de pasteur, petit fils de pasteur, voisin de pasteur ou que sais-je ! Dire que ton coeur bave devant l’égoïsme contemporain comme un irlandais devant une bouteille, et que pourtant, ta famille te presse de crier « Jésus » à propos de tout et de rien. Comment vas-tu parvenir à soutenir un tel grand-écart ? Tu es né cul-de-jatte dans une famille de skieurs alpins, et ta pauvre existence, si tu ne te décide pas à lui imprimer ton sceau, ou le leur, est vouée aux plus pathétiques efforts pour concilier l’irréconciliable ! Ce n’est pas en mettant une fausse barbe à Mammon qu’on peut servir deux maîtres à bon compte …

Et là, je caricature à peine. Cette fausse barbe, ce minable travestissement de vices en vertu, qui n’aurait pas même trompé la grand-mère myope de La Rochefoucauld, c’est ton obstination à chercher dans la Bible ce que tu sais pertinemment qu’elle ne peut pas dire, et ne dira jamais. Non, malgré son efficacité apostolique, Paul de Tarse n’a jamais caché entre les lignes de ses épîtres une éloge du MBA à visée chrétienne. Non, le Christ ne peut pas te réclamer d’être un mâle alpha, un moi fort pour le soutien des plus faibles. Rappelle-toi que s’il est venu, c’est au premier chef pour toi – pour ta faiblesse, ton intelligence rampante, tes vices multiples, cachés, contraires, irrémissibles à moins de t’abandonner toi-même. Ce moi auquel tu t’accroches parce que tel imbécile de prédicateur américain t’a dit qu’après tout, il n’est pas si mal si on lui couds une petite croix dessus.

La vérité, c’est que même si à l’inverse, tu étais semblable au Christ, avec seulement une petit ego cousu dessus, tu serais encore indigne de te considérer comme ayant la moindre valeur propre. Dieu ne veut pas des athlètes, des meneurs, des lions, des conquérants de la foi. L’histoire nous montre que c’est toujours à ceux qui ont le moins cru en leurs propres capacités qu’il a donné l’opportunité d’œuvrer avec le plus de retentissement. Saint François d’Assise n’avait pas besoin de séminaires lui fournissant les dix clés de la confiance du leader, les cinq atouts du meneur, les trois points d’un bon message, les deux facettes du décideur et autres blagues que toi et tes semblables chérissez plus que tout. La charité n’a jamais fonctionné par checklists, ni par recettes faciles – elle est le fruit d’un long anéantissement de soi, d’un effort douloureux pour laisser le Christ nettoyer notre cœur impur. Évidemment, s’anéantir soi, ça demande plus d’attention qu’un article en cinq points, deux cents caractères et cinquante fautes …

Je commence toujours par me demander pourquoi tu n’abandonnes pas le navire – pourquoi tu ne fuis pas ce milieu chrétien qui t’empêche d’accomplir tes rêves d’égoïsme, qui t’empêche d’être admiré pleinement, et de te vautrer dans tous les luxes autocentrés qui ne manquent sans doute pas de peupler tes rêves. Puis je me rappelle que ce n’est pas pour rien que tu conserves jalousement ta « niche » chrétienne: le monde séculier risquerait bien de te dévorer, d’une bouchée en passant, avant même que tu aies eu le temps d’épeler « l.e.a.d.e.r.s.h.i.p ». Dans un troupeau de moutons, on n’a qu’à se faire bouffer un peu les poils de l’encolure au fer à friser pour ressembler à un lion …

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