CIV. Adversus

2 octobre 2014

tumblr_mk0x4uLWUp1rqqedro1_1280

*

Certains schèmes intellectuels, certaines idées, ou oppositions d’idées sont comme des chemins trop grands et trop sinueux pour qu’on puisse d’un seul coup les embrasser du regard. On commence par cheminer perplexe, le regard et l’intellect avide, on thésaurise, dégrossit et connecte – première étape – puis du haut du petit monticule systématique qu’on a pu édifier par ce biais, on commence à s’imaginer que la chose est entendue, cartographiée, qu’en somme, on s’en est rendu possesseur. Il est rare qu’à une telle prétention ne succèdent des déconvenues, plus ou moins humiliantes, et qui nous prouvent du haut de quelle taupinière on pensait pouvoir contempler le cosmos dans ses plus inscrutables recoins. De la prise en charge de cette humiliation dépend alors, ce me semble, que l’on persévère heureusement (entendre: non pas vers une solution définitive, mais vers une voie féconde), ou que terrassé un peu vite par cette déconvenue, dégoûté par un goût de poussière qui rend notre bouche pour un temps muette, convalescente de ses propres échecs, nous ne choisissions la voie royale et surpeuplée des dénis, névroses, et autres cimentages pathologiques. Ce schéma ne cesse de se répéter, il nous guette chaque fois que l’on se risque à penser un peu sérieusement, chaque fois que l’on s’est suffisamment accroché à une idée pour accepter, par amour pour elle, de se mettre soi-même dans la balance. A peine l’embranchement fécond choisi, en voilà un autre, qui réclame à nouveau toutes nos forces – et comment ne seraient-elles pas épuisées ? C’est un fait peu remarqué que la pensée réclame une endurance et une force herculéenne uniquement pour se soutenir dans son exercice. Uniquement pour ne pas fléchir face aux occasions de chute répétées, face aux abîmes qui la guettent à toute heure, ou face aux sirènes qui se proposent à bon compte d’alléger son fardeau – « des oeillères, quelques jours, pour reposer tes yeux », et c’en est fini. Quiconque ne se sent pas Atlas ployant sous la ténèbre étoilée lorsqu’il pense devrait examiner son cas: seul un esprit stupéfié par des solutions-miracles est capable de sautiller d’une idée à l’autre sans bander ses muscles à fond.

Ce cheminement me ballotte d’une position à l’autre depuis pas mal de temps, et son objet, c’est l’autre: autrui dans son sens vulgaire, « l’autre » comme une apostrophe, lui, l’indésirable. L’être qui n’est pas moi m’obsède par sa présence parasitaire, ses morsures répétées donnant lieu à des démangeaisons, qui m’obligent à bouger, penser et repenser, le réévaluer sans cesse sur fond d’un constat définitif: c’est une plaie. La seule communion qui m’est véritablement possible est avec des êtres qui partagent ce rejet fondamental de l’homme – et encore en livres, si possible me parlant d’outre-tombe, pour ne pas m’importuner trop. Je ne compte plus les occasions de conforter ce constat, elles sont remarquablement solides, et à l’épreuve de toute remise en cause. Pas une classe sociale, pas une culture, pas un type de personnalité qui ne parvienne à se hausser jusqu’aux raisons de lui pardonner, à défaut de l’aimer. Il y a, comme toujours, de rares exceptions, mais elles ne sont que partielles: tel aspect de tel homme, oui, mais aucun d’entier. La misanthropie est la cause finale du réalisme: il me paraît impossible d’aimer l’homme pour ce qu’il est dans les faits – ceux qui refusent ce constat doivent, sinon, expliquer pourquoi la haine est le grand écueil de notre époque. Mais d’un autre côté, ces bribes d’humanité acceptable que je trouve çà et là, et qu’il faut dénicher dans un effort comparable à la recherche de truffes, permettent un espoir. Il est encore possible de rêver à un homme meilleur, et au premier chef, comme idéal de sculpture pour sa propre personne. Réassembler les vertu éparses, les beautés dispersées, devient la grande quête qui permet de surpasser la haine de l’homme et de soi. Seulement, on refuse trop souvent de voir que cette poursuite d’un idéal humain n’est pas une actualisation de la nature de l’homme, c’est un cubisme hautement expérimental à partir de la médiocrité humaine. Le jour où un tel homme acceptable paraîtra, nous serons bien en peine de le reconnaître. Il n’aura pas grand chose de commun avec nous, il sera comme le surhumain de Zarathoustra: un cri venant de la vallées, que n’assume aucune figure connue. C’est la tâche vertigineuse que s’était fixé Nietzsche à la lisière de sa folie: surpasser l’individualité malade en sacrifiant sa médiocrité propre pour les besoins d’un élevage aux prolongements fantastiquement inconnus. De façon suprême, coïncident l’amour de soi et la haine de soi, dans une réversibilité confondante – le vrai amour de soi, de ce qu’on pourrait être et devenir, réclame une haine de soi suffisante pour nourrir le désir de devenir totalement autre; la vraie haine de soi n’est qu’une forme supérieure de l’amour. Mon pauvre petit moi atrophié et malingre ne mérite pas que je l’aime si il refuse d’être transfiguré. Et plus encore, si je m’aimais pour ce que je suis, si je m’adulais ainsi misérable avorton, c’en serait si pathétique que j’aurais droit de me haïr pour mon peu d’exigence, et ainsi, d’une manière ou d’une autre, m’aimer soi m’oblige à passer par le feu de la haine.

Bien évidemment, cette voie où la haine et l’amour marchent main dans la main est peu empruntée, on peut y cheminer des années sans croiser le moindre pèlerin. La plupart de ceux qui ont la haine de soi à la bouche – en premier lieu, les chrétiens charnels – seraient bien en peine, si vous leur demandiez, de vous en indiquer la route. Notre époque s’est fait une spécialité d’empailler les idéaux radicaux – « il relèvera à merveille votre intérieur, et aucun risque qu’il vous morde, c’est seulement l’illusion de la vie, mais la bête est morte ! » Les fervents de cette voie taxidermique d’existence sont légion, mais s’en défendront comme ils pourront: « Comment ? Mais les coeurs, les reins, la sonde ? Dieu seulement ! Dieu seulement ! » Personne ne sera dupé par leurs excuses, à moins de vouloir rejoindre leurs rangs. La haine de soi se remarque, c’est un style inimitable, dont les symptômes passent rapidement le pouvoir d’imitation des pénitents-pour-de-faux. Le plus sûr test de dépistage reste le suivant: combien de temps peut-on demeurer le même ? Il y a un moment où l’identité à soi prolongée devient le signe d’une absence d’une véritable haine de soi qui viendrait féconder notre amour de soi. La forme supérieure d’amour de soi est, comme l’a vu Nietzsche, une haine du soi figé et sclérosé dont la seule forme acceptable est la circulation. En le suivant, mais en prenant garde de ne l’entendre pas littéralement: « Et combien de dieux sont encore possibles ! »(1)

NOTES

1. Nietzsche. FP, XIV, 17 (4), § 5. p. 272

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :