CIII. Quelques aphorismes

22 septembre 2014

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I. Rien de plus dangereux pour une vocation, que d’être partagée par un sot qui pourrait nous en dégoûter.

II. L’homme sage cherche la meilleure graine, le sot le plus grand pot.

III. Est-il raisonnable de faire des défauts des hommes des originalités louables, même souhaitables ? De donner à leurs vices le privilège du flocon ? Tout ce qui est singulier n’est pas désirable. Tout incompris n’est pas un génie – ce n’est souvent qu’un idiot.

IV. Quelle piteuse façon de négocier le fait que tu devras bientôt mourir, d’agir sans cesse comme un enfant !

V. Je me résous à accepter Dieu, incessamment. Mon esprit pèse les pour, les contre, et le peu de temps qu’il me reste à profiter de mon vice. Avec un empressement et un sérieux ridicules, je tente d’engloutir en peu d’heures tout ce qu’une mauvaise vie possède à offrir. Et de temps à autres, lançant des regards anxieux vers la Grâce qui fond vers moi comme un lent météore, mes vaines minutes s’écrasent. Je ne sais ce qui est pire: que cette Grâce ne soit qu’un mirage, parce qu’on ne l’anticipe ni ne l’attire ainsi ? Ou bien qu’au fond, j’espère qu’elle soit une illusion ? Ou encore, que mon coeur soit si mauvais qu’il soit capable de dire: « Doucement, Seigneur, pas encore ! »

VI. La vilaine expression que de « se féliciter d’une chose », lorsqu’il s’agit toujours d’un état de fait, auquel nous n’avons aucune part. On est tant en mal de mérite qu’on s’en fait des situations-mêmes.

VII. On fait reproche à celui qui change sans cesse d’idées: c’est un frivole. On dispense un égal mépris à celui qui s’obstine dans une seule: c’est un entêté. On ne se pardonne jamais qu’à soi, d’être frivole dans ses critères, et entêté dans son mépris.

VIII. Il y a un amour insupportable des bêtes, excessif jusqu’à les égaler à l’homme, exclusif jusqu’à rendre indifférent aux hommes. Je ne tolère que celui-ci, qui trouve dans le mutisme des premiers le palliatifs aux méchancetés des seconds. Mais ce remède n’a qu’un temps.

IX. A-t-on remarqué qu’Adam n’a jamais rien su aimer que le produit de sa côte ? C’est la preuve la plus sûre du vice d’amour-propre.

X. Il est des stupidités invincibles à tout grade universitaire.

XI. Tâchons de faire de la vieillesse un millésime plutôt qu’une excuse.

XII. L’esprit d’escalier n’est que le talent qu’a notre mauvais coeur pour se déguiser en logique.

XIII. Le bel homme que voilà, capable de s’enivrer des plus minuscules mérites ! C’est le seul être capable d’être pris de vertiges au sommet d’une taupinière …

XIV. « Une dernière fois ! » est la plus belle ruse de Satan.

XV. Qu’on me montre un seul mélomane capable de jouir toute sa vie d’une oeuvre en se retenant d’en parler à quiconque. Voilà ce qui valent nos grandes passions, et notre indépendance: on préfèrera toujours au plus grand plaisir artistique la médiocre jouissance d’être admiré en en parlant. Plutôt être sans passions que de devoir les garder pour soi !

XVI. Notre application à tout imiter fait qu’on ne ressemble à rien.

XVII. C’est pitié de se convertir trop tard, et de n’offrir à Dieu que ses restes. Mais c’est plus dangereux encore de se convertir trop tôt, et de se croire héros pour cela.

XVIII. Comme nous feignons bien de nous sentir éternels !

CII.

20 septembre 2014

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Il y a maintenant huit heures que mon master est terminé. L’épuisant cursus est arrivé au terme de son balisage, et ne m’offre plus comme horizon que l’agrégation, le monstre. Il serait sans doute de bon ton de faire le bilan, l’espèce d’inventaire du vécu auquel on se livre avec une certaine complaisance – on égrènerait les minuscules miettes de passion ou de ferveur dont on se souvient, et l’on se pâmerait devant tout le chemin parcouru. « Ah, que de beaux moments ! ».
Mais l’université ne m’a que rarement offerts de si bons moments. Je mets à part cette journée de soutenance, où les commentaires de mon directeur m’ont permis de goûter un véritable moment de satisfaction philosophique, non mêlé des habituelles pitreries qui contaminent tout jusqu’au plaisir de penser – et ceci mis à part je ne trouve presque rien. Car il faut mettre encore à part toutes les lectures que j’ai pu faire, à la qualité desquelles l’université n’a pour ainsi dire aucune part. Soustraction après soustraction, les apports de l’institution s’amaigrissent, et plus encore, l’intérêt qu’ont suscités pour moi ceux qui la fréquentent. J’ai vu des fous. Des sots. Des enfants, beaucoup. Des « esprits forts », mais au sens de La Bruyère –  parfois même, incapable de se hisser jusque là. Ce ne serait pas trop exagérer la chose que de dire que l’université m’a enseigné le ridicule et la misère de l’homme sans Dieu, le choix de Pascal pour mes recherches a relevé moins d’un goût propre que d’une impérieuse nécessité. On a pu me reprocher à bon droit, il y a quelques heures, d’avoir trop de révérence pour Pascal – en pourrais-je avoir jamais assez ? S’assurer un chemin sûr dans ce cloaque de présomption et de pathétique sans les secours de l’apologiste de Port-Royal, voilà une chose qui aurait passé mes forces, et de loin. Je n’ai pas pu me contenter d’une distance historique, parce que Pascal a été pour moi le Virgile qui me gardait de m’égarer dans cette bolge, ou une autre. Je n’ai pas pu me contenter d’un attachement mesuré, et dire comme Nietzsche: « Pascal, pour qui j’ai presque de la tendresse, parce qu’il m’a infiniment instruit »(1). Si il y a une ingratitude que je tiens à éviter, maintenant qu’il me faut abandonner pour un temps mes recherches dans l’optique des concours, c’est celle qui consiste à avoir pour l’auteur qui m’a recueilli et nourri – plus que je ne l’ai étudié – cette politesse que l’on fait à la carcasse de l’animal de la chair duquel on s’est nourri, qu’on remercie vaguement avant le grand oubli digestif. Je ne me suis pas fait les dents sur Pascal, pas plus que je ne me sens autorisé à débiter les habituelles niaiseries d’un cheminement « main dans la main », d’un « dialogue silencieux », et autres imaginations niaises de ceux qui n’attendent que le moindre prétexte pour quitter ce compagnon de route. Peut-être Pascal m’a-t-il décillé, quoi que je ne lui cédait en rien sur le terrain d’une certaine misanthropie. Avec lui, j’ai approfondi les abysses, et sans doute mon premier remerciement concernerait-il cette leçon de ténèbres qui m’a transformé. On ne trouve le Dieu de Pascal qu’après des longues traversées, et par des chemins dantesques, et si désormais je me sens presque limitrophe du Deus absconditus vers lequel il tente de nous ramener à toute force, c’est par la patience qu’il m’a fallu pour voir les choses et les hommes comme lui. En cela, l’université peut revendiquer sa part: quoi qu’elle n’en ait pas le privilège exclusif, elle peut se targuer de m’avoir mis sous les yeux assez de ces « monstres incompréhensibles » pour m’instruire sur leur compte.
Ces nombreux spécimens pourront néanmoins se rassurer, j’ai trouvé en moi-même assez  de matière sombre pour exemplifier chaque fragment, chaque pensée – il n’y a pas une ligne de l’apologie que je n’aie irrigué de mes propres faiblesses, et de toute l’ordure que j’ai pu trouver en moi. C’est sans doute la seule conscience de cette infirmité qui m’a permis de ne pas le pavaner comme un paon diplômé devant que voulait bien s’extasier sur mes trois morceaux de savoir. Il y a une humilité qui n’est pas un mérite, mais une simple conséquence – un retrait qui vient de la seule incapacité à vouloir passer pour mieux, lorsqu’on est presque rien. C’est ma seule prétention, et sans doute, c’est ce que Pascal lui-même aurait aimé pratiquer lorsque son génie le poussait au contraire. C’est qu’il a pratiqué bien tard les effroyables examens de conscience, il s’est persuadé, et on l’a persuadé de son génie avant qu’il n’ait le temps d’assimiler son néant. Certes, pour ces choses on arrive toujours trop tard: j’aimerais qu’on me montre l’homme qui parvient à l’humilité d’emblée, sans détour par son contraire. Cet homme n’existe vraisemblablement pas. Mais ce détour il faut encore le faire, et c’est sans doute de ne pas être conscient de cette nécessité que souffrent la plupart des étudiants que j’ai du fréquenter. Partager notre cursus revenait à souffrir, sinon de leur mal, d’en être exempté. A peine les cinq années d’études produisaient quelques convalescents, et encore titubants. On voyait que l’éclipse serait courte, et que cette rare intermittence de la vanité n’était pas pour leur plaire. Il guettaient l’occasion d’y retourner, dans leur mal, leur fièvre leur manquait. La seule vertu du parcours universitaire, en toute fin, est qu’elle oblige la plupart à se faire un peu discrets, afin que les résultats ne jurent pas trop avec les prétentions. Mais passée cette petite diète, ils y reviendront – j’en connais déjà qui rechutent, pour lesquels aucune occasion n’est trop basse pour tartiner leur prétendu génie au visage d’autrui. Pascal m’a appris à chérir cette guérison, et à comprendre que pour cette maladie là, il n’y a pas de bon usage à demander à Dieu. J’use le ridicule d’autrui pour m’instruire, mais je ne le souhaite, ni ne le provoque.
Maintenant, je pense pouvoir m’enfoncer davantage encore dans ma solitude érémitique. J’ai été le dupe de beaucoup d’illusions dont je rougis même en pensée, et suis déjà revenu d’assez de choses pour m’estimer, à certains égards, sauvé. Je me pénètre toujours plus de ce principe qu’il faut se soucier de bien vivre, et non de vivre longtemps, et j’y ajoute ceci qu’être conscient de sa misère et de son incapacité à bien vivre, c’est déjà vivre un peu mieux. C’est toujours à Pascal que j’en suis redevable.
Je me rends compte que les choses n’auraient pas pu tourner mieux à ma faveur, elles n’auraient pas pu m’édifier d’avantage. Là où je croyais qu’on était indifférent à mon travail, je suis heureux qu’on m’ait imposé la patience, qu’on m’ait obligé à la confiance, et qu’on m’ait habitué à un silence qui m’a permis, parfois, de penser un peu mieux. J’ai pu me rendre compte que je fais bien assez de bruit moi-même, et il fallait bien parfois le retrait intelligent d’un directeur pour me faire saisir la nécessité de faire taire ce bruit, ou de lui imposer un rythme, une mesure. Il m’a fallu sa rigueur pour tenter un peu de modérer mes vitesses, de dompter mon style. Il m’aura fallu sa reconnaissance et ses excellents conseils, toujours mesurés, pour sentir le prix de ce mûrissement qu’il a dirigé par contraintes et relâches – et sans doute aussi, pour me faire un peu rougir d’avoir pesté si souvent contre lui de fatigue.
Je n’ai jamais été aussi fatigué de ma vie. Mes nerfs sont épuisés, mon corps ne veut plus me suivre bien loin, mais depuis des semaines je ne suis pas las. Dans les échecs de la fatigue, je songe sans cesse aux prochaines distances, aux efforts, je liste et le prévois à défaut de pouvoir accomplir. Cela va durer un petit moment. Il fait nuit maintenant, la même nuit que les jours précédents, sur le même quartier, mais ces rares nuits offrent le pressentiment presque palpable d’un changement, rendu à moitié-amer par ce qui n’a pas tourné comme je l’aurais souhaité – mais ce pressentiment me plaît tout de même. Il a quelque chose de gracquien, comme si on sentait tout doucement le temps glisser, à une lenteur tectonique. Il y aura peut-être quelque chose à sauver du fleuve de Babylone … ?

NOTES

 1. À Georg Brandes, 20 novembre 1888 {Corr., III, 322).