XCVII. Nocturne du Chili, , de Roberto Bolaño

14 mars 2014

Roberto-Bolano2

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Bolaño est incontestablement en train de réduire à néant les efforts que je m’étais promis pour avancer dans mon mémoire – si ce n’était le talent littéraire d’Augustin, je ne serais jamais parvenu à sauver ça et là les quelques  couples d’heures que j’y consacre de loin en loin, au prix d’une harassante auto-discipline. Nocturne du Chili, à sa façon, m’a envoûé davantage que le Troisième Reich. Par son écriture, d’abord, bien plus ciselée, bien moins fonctionnelle. Par moment, il me semblait que l’auteur trouvait le juste milieu entre les longues périodes proustiennes et le flux débridé, et destructuré, du Paradis de Sollers. En désolidarisant volontairement la ponctuation et les reliefs du contenu, Bolaño parvient à créer une sorte de soliloque désordonné sans jamais perdre pour autant l’unité esthétique de la phrase proustienne. La narration est juste assez décousue pour épouser le flux de conscience altéré d’un narrateur âgé, et en proie, en guise d’extrême onction, aux tourments pathétiques du remords et de la négation. Ce qui, chez Sollers, constituait finalement une véritable technique, un « truc » d’écriture, un déplacement consciencieux – et par là, peut-être, un peu ostentatoire – des bornes de la structure prosaïque, devient ici une élégante plasticité des propositions, parfaitement équilibrée parce que soucieuse de ne pas passer inutilement les frontières.
Pour ce qui est du récit lui-même, je l’ai trouvé également appréciable par sa pudeur, par la retenue avec laquelle il ne se transforme pas inutilement en satire, avec tout ce que le genre comporte de grosses ficelles et de lieux communs sur la vanité. Cette vanité sourd finalement progressivement d’un simple exercice de juxtaposition: quoi de plus simple que d’insérer dans le récit narcissique de l’homme de lettres les détails en passant de fautes qui ne sont jamais envisagées par le narrateur comme des faits d’importance, encore moins comme des faits graves. Le drame de la vanité, ce n’est plus ces ressorts ridicules qui la mènent dans une direction et son contraire, et qu’on exhibe de façon stendhalienne, mais au contraire, l’étonnante capacité qu’elle a de bouleverser l’ordre des priorités: le salon littéraire s’accommode volontiers de la collaboration lorsqu’il s’agit du seul moyen de faire encore partie d’une société des gens de lettres. Et les dernières convulsions d’une conscience coupable à la dérive ne donnent jamais tant à penser que lorsque même en bout de course, elles ne parviennent pas à opérer l’aveu salvateur, la reconnaissance de dernière seconde qui, au moins, aurait assuré la rédemption. Le véritable pathétique, c’est de chercher avec des yeux larmoyants l’excuse finale qui permettrait de colmater, in extremis, la fissure baillant dans le mensonge d’une vie entière. Plutôt que de se faire excuser, trouver la meilleure, la dernière excuse.

Bien sûr, le génie de Bolaño, c’est de ne pas forcer les traits: c’est bien parce que le critique et poète Lacroix a réussi à mener une carrière honorable, à entretenir des relations mondaines assez enviables, et peut-être plus que tout, à accéder à une finesse incontestable de jugement en  matière esthétique que sa faillite totale dans le jugement morale nous interpelle. C’est finalement tout le drame des grands « compromis » de la littérature et de la philosophie. Ce n’est qu’à sa puissance de pensée que Heidegger doit la haine invincible qu’on voue encore à sa naïveté morale et politique. Jünger, dans Nocturne, remplit visiblement cet office. Sans doute est-ce une variante de l’idée de Bolaño, selon laquelle « le crime est un art, et parfois, l’art est un crime »: le crime de l’art réside déjà dans notre consentement à cette sublimation qui nous éloigne de toute réalité brûlante, de tout drame, de tout plainte venant du réel. Ce que je concède à la littérature, c’est ce que je retire à tout le reste. Donc, c’est aussi l’aide que je refuse à ceux qui en ont besoin, l’attention que j’objective vers l’écriture ou la lecture, plutôt que vers la souffrance, la misère qui gratte à ma porte. Sans doute l’auteur insiste-t-il aussi souvent sur la nécessité pour toute oeuvre d’être politique parce que précisément, il ressent la part d’immoralité en quoi consiste l’art. Trouver une rédemption dans la portée politique de l’oeuvre, c’est tenter peut-être aussi, à sa manière, de maquiller l’abandon ineffaçable qui sous-tend toute création. Et qui sait si finalement, le critique tourmenté n’est pas la mise en abyme de Bolaño écrivant, comblant avec de l’encre sa propre fissure morale ? Si tel était le cas, ce dernier aurait au moins eu un mérite de l’écrire.

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