XCVI. La peau sur la table: « Le Troisième Reich », de Roberto Bolaño

12 mars 2014

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Par quoi commencer ? La fin ? La fin est pudique, très retenue. Le dénouement se dérobe, comme si la conjonction finale de tous les éléments de l’intrigue se résolvait en une tache aveugle. Je me cabre généralement contre ces conclusions trop faciles, qui préfèrent résoudre une tension soutenue et augmentée de longue main de façon extrêmement abrupte. Ce genre d’option économique constitue soit l’aveu que quelque chose d’indicible est atteint, qui perdrait  à être mis en mots, soit l’incapacité foncière à conclure. Et, bien que notre époque manifeste trop souvent une incapacité à conclure, je dois avouer qu’ici, la seule option était la rupture, totale, ou comme l’a choisi Bolaño, le decrescendo fulgurant.
Que s’est-il réellement passé ? Le roman est-il le récit d’une rupture psychotique progressive ? C’est ce que les deux cents premières pages au moins laissent croire, à moins qu’il ne s’agisse de la confrontation occulte avec d’inquiétants autochtones ? Ou bien est-ce la confusion de la réalité avec la fiction qui constitue le grand enjeu – télescopant un imaginaire ludique un peu trop sérieux et les indices de sa référence initiale …
La force de l’ouvrage est sans doute de ne jamais disqualifier aucune piste de lecture: on ne saura pas le fin mot des violences qui ont trait à la confrontation réelles des touristes et des locaux. Pas plus que du lent glissement du narrateur de la maîtrise vers la déliquescence fiévreuse et hallucinatoire. Ni de l’origine mystérieuse du « Brûlé ». Que les dernières pages affirment clairement son passé de victime de la violence nazie eût été une faute impardonnable – trop balourd, trop préoccupé par les faits. Le déroulement de la partie entre Udo et son adversaire interdisait qu’on enracine les hallucinations dans les faits: une dose d’occultation était nécessaire pour que se poursuive la gestation souterraine d’un imaginaire monstrueux, mais invisible. Monstrueux, parce qu’invisible.
Qu’est-ce que cette reddition finale ? Le champion perdant abandonnant et son jeu – matériellement –  et sa carrière semi-professionnelle ? Le brûlé, pour une raison inconnue, a mis sa peau sur la table, a vaincu Udo parce qu’il en allait en lui de quelque chose de bien plus important qu’un simple « jeu », d’une affaire de statistique.
On ne sait pas si les indices laissés épars à la fin de l’intrigue constituent une invitation secrète à la résolution d’une énigme: le fait que revienne constamment la référence à cet enquêteur de romans policiers chargé de résoudre des mystères semble indéniablement pointer dans cette direction.

Les indices:
* Le brûlé, tout au long du livre, n’a jamais dormi la nuit, ou presque. Ses nuits blanches sont souvent remarquées, et il possède cela en commun avec le narrateur. Mais une fois la partie achevée, au moment du départ, Udo semble entendre, dans le repaire de ce dernier, un ronflement, sans en être bien sûr.
* Udo abandonne son jeu, comme relevé précédemment. Les derniers moments brossent à grand traits son décrochage du monde des wargames, et sa nouvelle situation: un travail ennuyeux, mais bien rémunéré.

Il est indéniable qu’entre les deux adversaires, quelque chose s’échange. La tension qui les tient tous deux résulte de leur antagonisme en cours, qui les oppose frontalement dans l’espace encore irrésolu d’un affrontement au long cours. C’est presque la lutte à mort hégélienne, le face à face quasi égal qui engage la vie de l’un et l’autre. Au départ, la tranquillité était celle d’Udo, champion en titre, sans adversaire sérieux, alors que le Brûlé, on le devine finalement, était tourmenté par son passé violent dont nous ne saurons rien d’autre que ce qu’en rapportent vaguement les rumeurs. La lutte s’engage, et avec la victoire du Brûlé, quelque chose a été exorcisé, qu lui procure la tranquillité, dont témoigne son sommeil. Udo aussi, accède à la tranquillité, moyennant la mise en place d’une nouvelle économie: fin d’une relation, nouveau travail, et surtout, abandon de sa passion pour les wargames. L’échange est symétrique: au départ, Udo était le maître insouciant, le Brûlé, l’ignorant, le novice insouciant. La partie permutera finalement les termes: Udo trouve la tranquillité au moyen de l’abandon de son statut de joueur, et le Brûlé, au moyen de sa position de vainqueur. La violence manifestée à la toute fin était symbolique, elle n’est qu’un après-coup: on comprend que la véritable violence avait eu lieu quelques pages auparavant, lorsque par une victoire conquise de haute lutte, le Brûlé parvint à vaincre symboliquement cet « ennemi X ». La vraie violence, c’est la victoire silencieuse, invisible, la touche finale du long glissement par lequel les termes se voient finalement permutés.
Finalement, le schéma de l’affrontement peut être presque entièrement ramené, et sans dommages, à une structure hégélienne. Il n’y a que la lutte à mort qui prend place de manière inédite: le maître insouciant, Udo, initie le valet (dont à un moment, l’hôtelière souligne avec condescendance l’appartenance à la classe la plus inférieure), qui par le moyen d’un travail acharné (déchiffrage des règles, réflexion stratégique intense) redoublé d’une lutte à mort par plateau de jeu interposé, parvient à conquérir sur le maître la place de maîtrise. Pourquoi ? Parce qu’il a  éprouvé en lui-même, dans l’intégralité de son être, l’angoisse de l’annihilation (ici, son traumatisme passé). Il avait toutes les raisons de jouer avec rage pour vaincre, alors qu’Udo, tel le maître hégélien, jouisseur fade et trop sûr de sa supériorité, n’a pas su conserver sa maîtrise. Il est irréfutable que quelque chose de fondamental se joue dans l’idée que le véritable statut de maîtrise est conquis par celui qui s’y engage jusqu’à la mort. Il est déjà trop tard, dans l’intrigue, lorsque quelqu’un apprend à Udo que le Brûlé compte attenter à sa vie si il gagne. C’est bien plus tôt qu’il aurait dû se rendre compte de l’importance de mettre sa peau sur le tapis. Et au final, le Brûlé n’a pas besoin d’ôter sa vie à Udo de façon réelle: symboliquement, il a déjà dépouillé le maître de sa puissance symbolique de domination.
Il faudrait s’avancer encore de quelques pas, dire en quoi consistait l’insouciance du maître intial: en quoi Udo est-il un maître hégélien – un « enfant », c’est sans doute le sens de la relation qu’il entretient avec Frau Else, celle de l’adulte qui n’assume sa place que sur le mode de la gaminerie, de l’insuffisance ludique. Udo est insouciant parce que son statut de maîtrise repose sur un attachement non-examiné à l’histoire, au nazisme, particulièrement. Il est le touriste allemand qui fait profession d’être joueur de wargames – jouant toujours l’Allemagne – sans se poser plus de questions – prenant comme évidence que le fait de jouer les nazis n’implique aucune adhésion autre que celle du simple rôle, détaché, distant. Cette distance trop évidente est ce qui motive la lutte enragée du Brûlé, pour qui la référence historique nazie n’est pas qu’une affaire de camps dans un jeu, mais on le suppose, de souffrance dans la chair. A la nonchalance référentielle, à la distance d’Udo, il opposera une identification inversement forte pour le camp allié, moyen par lequel il parviendra à vaincre symboliquement, et à renverser la maîtrise nonchalante d’Udo au profit d’une maîtrise symbolique pleinement engagée, et sans doute bien plus consciente. Le choc de l’imaginaire paresseux et de la réalité intervient donc sous la forme de deux trajets: le Brûlé, blessé réellement, trouvera dans le passage vers l’imaginaire du jeu le moyen d’une reconquête symbolique de ses souffrances, vers une rédemption, quelle qu’elle soit. Udo, lui, effectue une trajet inverse: empêtré au départ dans sa distance imaginaire d’avec la référence nazie – on pourrait dire, dans une maîtrise symbolique qu’il n’assume que maladroitement, de façon bancale –  la confrontation violente et terrifiante avec le Brûlé agira comme un retour au réel. Dans les deux cas (Réel>Imaginaire>Symbolique/Symbolique>Imaginaire>Réel), l’imaginaire du jeu fait office de médiateur entre deux positions mal assumées, qui par l’affrontement, vont trouver une résolution nouvelle. L’histoire de la partie est bien en ce sens l’histoire d’une rencontre, parce que l’égalité de la lutte ne peut être maintenue: les deux protagonistes ont besoin de s’opposer à travers la médiation du jeu, mais tous deux ont besoin d’aller au-delà de la lutte, vers une nouvelle économie que leur fournira le jeu.
Il y aurait sans doute encore beaucoup à dire, à relire, à éplucher – sans doute même, à formaliser, schématiser – mais pour lors, il s’agit aussi de ne pas trop arraisonner l’ouvrage, pour le laisser, encore un peu, résonner …

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