XCV. Notes de lecture

11 mars 2014

San Agustín en oración jose de ribera  prado2

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Je m’abîme dans Saint-Augustin. C’est un continent.
Il a ses redondances, bien excusables – on ne réclame pas de la prédication continuelle qu’elle extorque aux Écritures plus qu’il n’en faudrait par simple originalité. Mais les redites mêmes sont sublimes. C’est la vague interprétative qui butte, de temps à autres, sur ce qu’on a coutume d’appeler avec un peu de facilité, dans la littérature spirituelle de seconde main, des « difficultés ». Et c’est la même vague qui revient à la charge, d’un texte à l’autre, pour tenter d’éroder patiemment ce qui peut être conquis sur le mystère, ou pour éprouver autrement, à quel point certaines énigmes nous dépassent. Augustin est un herméneute de haute volée – et pourtant, c’est dans ses aveux d’impuissance qu’il me plait le plus. C’est ainsi, sans doute, qu’il plaisait aussi à Pascal, qui goûtait plus que tout autre qu’une grande raison s’humilie au contact de la Parole divine. « Que Dieu me donne l’intelligence nécessaire pour le pénétrer ! » (Commentaire Psaume 34 ). Augustin rejoue dans la sphère savante un Salomon réclamant à Dieu: « Donne à ton serviteur un cœur plein de jugement pour gouverner ton peuple, pour discerner entre le bien et le mal » (1 Rois III : 9). Temps lointains où l’on se préoccupait davantage de réclamer plus de discernement qu’on n’en avait – plus tard on se repentait de cette faiblesse en s’imaginant qu’il n’est pas la peine de désirer plus de bon sens qu’on en a (Discours de la méthode I), avant de se lancer éperdument, avec une arrogance un rien ridicule, dans la grande course à la clôture de la philosophie (qu’elle soit absolue, historiale, où crépusculaire). Un genre d’humilité si rare, donc, pour nous autres philosophes, pour qui le conditionnel n’est plus qu’une modulation rhétorique de l’affirmation franche – tout autre usage nous paraîtrait anachronique ! Qui accepterait aujourd’hui de bémoliser son génie ?

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Je viens de finir la Chartreuse de Parme. Je ne sais si c’est l’effet d’une lecture rétroactive à la Bergson, mais tout au long de ma lecture, je n’ai pu me départir de cette idée que les trouvailles de Girard sur le triangle mimétique se tenaient finalement à la portée du premier venu. Cela réclamait un peu d’élaboration, certes, et même une certaine finesse d’intuition – mais rien de comparable à ce quel’on a pu écrire sur le « génie interprétatif » de l’auteur de Mensonge romantique et vérité romanesque. La tectonique des affects qui caractérise la vanité stendhalienne ne cherche pour ainsi dire jamais à se dissimuler. Au contraire, par endroits, on jurerait presque que l’auteur force le trait par crainte que la chose ne soit manquée. Les changements d’affects, sciemment provoqués, pourraient quasi faire l’objet d’une formalisation mathématique.

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Je commence Bolaño – Le troisième Reich – et je me sens déjà happé, je le dévore. Les cent premières pages me font penser à une version plus nerveuse, moins précieuse, du Beau ténébreux de Gracq. La villégiature et ses aléas un peu plats, que contamine progressivement une étrangeté de plus en plus insistante. Nul doute qu’une vingtaine de pages encore, et le parallèle s’évanouira. Bien que j’ai gardé une certaine tendresse pour le second opus de Gracq, il faut bien avouer que ce n’était pas une prouesse littéraire. Seule l’atmosphère me revient de loin en loin, qui me persuade qu’il ne méritait pas le dédain qu’on lui témoignait dans les articles qui m’avaient, malgré tout, décidé à sauter le pas. Rien de douteux non plus dans le fait que cet ouvrage, et ceux que je projette de lire de lui ensuite, susciteront de sérieuses méditations sur la question du mal. Pour lors, nécessairement contraint à penser à la seule entame du roman, la seule chose que je puisse déplorer est la psychologie un peu fade du narrateur. Qu’un joueur de jeux de stratégie passionné, semi-professionnel et champion national puisse être d’un caractère si terre-à-terre, si commun, cela me laisse dubitatif. On s’attendrait ou bien aux excentricités de celui qui passe l’essentiel de son temps de réflexion dans un monde d’imagination – et par là, son cortège de maladresses et de naïveté de « spécialiste » – ou bien à l’excessive rigidité du stratège qui calcule, assumant d’une manière ou d’une autre l’héritage du Dupin de Poe. Que cet aspect du roman me semble bâclé, ne fait que finalement me conforter dans l’idée que quelque chose de plus spectaculaire (littérairement parlant) m’attend dans la suite, et qui excuse – voire justifie – qu’on ait brossé à grand traits les marches du perron qui mène au cœur du livre. Nous verrons.

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