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On en arrive proprement à l’endroit où se situe le défi politique: « Mais c’est dans la monarchie nouvelle que se trouvent les difficultés » sonne comme l’entrée dans la sphère de la plus subtile action politique, celle qui réclame davantage que la simple temporisation. Allons d’emblée jusqu’à dire ceci: celle qui réclame davantage que la simple exploitation de l’héritage d’autrui, autrement dit, qui commande la création dans l’action politique. Les premiers paragraphes font la part belle aux considérations sur le peuple, et sur ses propensions notoires, qu’il convient de bien connaître pour en bien user. En pointant comme premier danger pour le Prince, dans le cadre d’une monarchie mixte, la tendance qu’ont les hommes de « changer volontiers de maître », Machiavel nous enseigne d’emblée ceci: celui qui accède à la fonction princière dans une nouvelle monarchie, contrairement à ce qu’il pourrait croire naturellement, ne se situe pas en position de force, mais dans une position précaire. Ses sujets dépendent moins de lui qu’il ne dépend d’eux: en ce sens, asseoir son autorité, se forger une légitimité, relève presque autant de l’exercice du pouvoir que de la séduction du peuple. Pour autant, il y a bien ici exercice, puisque Machiavel met le nouveau prince dans la situation ou celui-ci doit lutter contre une force positive qui s’oppose à sa domination: le préjugé populaire. Ce préjugé, c’est celui par lequel le peuple, par extension, envisage toujours le changement comme changement pour le mieux. C’est littéralement une « difficulté naturelle » que le texte machiavélien identifie ici. Quel est le rapport entre cette résistance naturelle et les règles universelles ? Une lecture rapide tendrait à superposer les deux, étant entendu que ces deux choses semble s’opposer à quelque chose comme la particularité. On saisit rapidement chez Machiavel qu’il y a une grossière dichotomie entre un ordre des particularités de l’expérience, de la factualité, de la trame historique comme concaténation serrée d’événements qui se succèdent, et un ordre de l’universalité, des règles qui transcendent la particularité et possèdent une validité, une intelligibilité qui peut être abstraite de la trame historique, et énoncées sous la forme de règles, maximes, préceptes. C’est d’ailleurs tout l’objet du Prince: ces deux ordres sont clairement rendus visible par le va-et-vient incessant de la règle générale à ses exemples les plus saillants. Dans le second paragraphe, Machiavel va d’ailleurs identifier cette difficulté naturelle à une « règle universelle », ou « cause universelle ». Il faut donc tenter de saisir ce qui est en jeu: cette difficulté est naturelle parce qu’elle naît naturellement de l’objet à partir duquel elle surgit: l’homme, les hommes. D’où l’on saisit bien que nous sommes renvoyés à la « nature humaine », à une constitution fondamentale de l’homme qui fait que quiconque se confronte à l’homme se confronte à cette difficulté; quiconque l’observe la voir se faire jour.

Il peut être ici utile de convoquer des passages machiavéliens capitaux, afin de restituer une certaine épaisseur, une certaine coloration de cette humaine nature. Les Discorsi nous disent: « Comme le démontrent tous ceux qui traitent de politique et comme le prouvent les exemples historiques, il faut que le fondateur d’un état et le législateur supposent par avance que tous les hommes sont méchants, et qu’ils sont prêts à mettre en oeuvre toute leur méchanceté toutes les fois qu’ils en ont l’occasion. Lorsque ce penchant demeure caché, cela provient d’une cause ignorée, que l’on ne discerne pas, parce que l’on a pas fait l’expérience du contraire; le temps, père de toute vérité, le fait finalement découvrir » ( I, 3). Ce passage est riche d’une pensée qu’il faut scruter avec attention, avec un soin particulier pour les détails. L’idée générale, l’idée bien connue, est que l’homme est mauvais, qu’il l’est dans les faits – c’est une verita effetuale, qu’il faudrait discerner par-delà les fictions de l’homme bon par nature – et que nous pouvons être assuré du bien-fondé de cette assertion par le double témoignage de notre propre expérience, et de celle que les anciens nous ont laissé dans les livres. Remarquons d’emblée, que par là se trouve inversée la perspective qui est celle du « machiavélisme » dans l’usage que nous en faisons couramment: nous disons machiavélique une personne mauvaise, calculatrice, sans scrupules, et dans ce passage, Machiavel nous dit précisément que ce sont les hommes – et donc les usagers de la formule « machiavélisme » – qui sont mauvais, qui doivent être saisis dans tout ce qu’ils ont de mauvais. Il ne faudrait pas aller jusqu’à dire que les hommes sont tous calculateurs et sans scrupules: la lecture de Machiavel tend plutôt à nous présenter un peuple dont la méchanceté se déploie sous les modalités de la stupidité, de l’injonction sourde de la nature humaine, et qui est loin du raffinement calculateur que l’on prête au personnage machiavélique. Machiavel s’empresse d’inclure dans son argument l’objection qu’on est tenté de lui opposer: il fait appel à l’expérience, qui prouve cette méchanceté intrinsèque de l’homme, mais si il lui est besoin de l’affirmer, de convaincre, c’est que manifestement, cela n’est pas si évident que cela, que l’expérience ne nous l’enseigne pas si indubitablement. Si l’on entend si souvent parler d’un homme bon par nature, dans le discours religieux, ou même dans les anthropologies plus laïques, c’est bien que l’expérience prouve aussi bien la bonté que la méchanceté – autrement dit, elle ne prouve rien. La réponse de Machiavel est intéressante: si l’on ne le voit pas toujours, c’est  par manque d’expérience. C’est-à-dire, lorsque ceux que l’on a fréquenté n’ont pas eu l’occasion de la manifester au grand jour, ou qu’il n’en ont eu que rarement l’occasion, si bien que nous n’avons pas la possibilité d’y voir un fait récurrent, universel. On se rappelle le prix qu’attachait Machiavel, dans la dédicace, à sa « longue expérience des choses modernes », son expérience de diplomate. L’homme-Machiavel a eu l’occasion d’évoluer dans des sphères politiques ou cette vérité se révèle sans doute plus indubitablement qu’ailleurs: le commerçant n’y a accès que lorsqu’on tente de le voler, de le duper, ou peut-être même, y est-il moins sensible parce que c’est lui qui dupe l’autre. Dans la vie courante, notre commerce avec les hommes masque cette vérité pour au moins deux raisons: d’une part, les hommes doivent agir correctement les uns envers les autres pour maintenir les rapports qui sont nécessaires à leur subsistance, à leur existence paisible; ensuite, parce que les maigres enjeux du quotidien ne nous font jamais voir, en terme de méchanceté, que mesquineries, chicanes, bagatelles. Notre quotidien est le domaine du moindre enjeu, et par conséquent, la méchanceté qui s’y montre est toujours, elle aussi, négligeable. Par conséquent, c’est déjà une première dimension de la valeur de l’expérience acquise par Machiavel dans le domaine de la diplomatie, que de pouvoir attester à ses pairs que dans les grands enjeux, ceux qui opposent les souverainetés entre elles, ou qui agitent une souveraineté de l’intérieur lors d’une crise majeure, la méchanceté se présente bien comme un fait, comme une constante. Par suite, la valeur du Prince en tant qu’ouvrage est, dans cette perspective, des plus compréhensibles: seul Machiavel, ou du moins, peu de personnes, parmi lesquelles Machiavel, étaient à même de saisir ces récurrences, ces constantes, et de les travailler pour en extraire des règles universelles. Sans trop s’étendre sur cet extrait au détriment du chapitre qui nous occupe, notons le détail de la formulation: le fondateur et le législateur ne doivent pas savoir que les hommes sont méchants, mais supposer qu’ils le sont. Il ne s’agit pas tant de saisir une réalité avec précision, que de se la présenter de la manière la plus défavorable possible, afin qu’elle ne nous surprenne jamais. Machiavel ne cherche pas à nous déprimer, seulement à nous déniaiser: en supposant le pire, on se préserve de la douleur d’être surpris par une réalité plus perfide qu’on ne l’avait imaginé. Le commentaire n’a donc pas une valeur premièrement anthropologique, mais stratégique: en supposant ainsi, on s’épargnera d’être la victime de ses propres illusions, de sa propre naïveté. Celui qui crée un logiciel de sécurité y cherche par avance les failles, celui qui construit une muraille en cherche les points faibles: cette analyse orientée vers l’optimisation ne devrait pas être confondue avec une assertion à valeur universelle: en effet, celui qui cherche les failles dans ledit logiciel ne présume pas que tous les usagers sont des hackers, seulement que certains en sont.

Cette idée est recoupée par un autre célèbre passage du Prince, chapitre XV: « En effet, il y a si loin de la façon dont on vit à celle ou on devrait vivre que celui qui laisse ce que l’on fait pour ce qu’on devrait faire apprend plutôt sa ruine que sa conservation: car un homme qui voudrait en tout point faire profession d’homme bon, il faudrait bien qu’il aille à sa ruine, parmi tant d’autres qui ne sont pas bons ». La position machiavélienne peut dès lors être restituée dans sa subtilité: il faut autant se garder des mirages de l’imagination que de l’idée définitive que tous les hommes sont mauvais. Il y a une disparité, une complexité de la nature humaine et des caractères qui nous interdit de tout ramener à l’une ou l’autre de ces extrêmes. Seulement, les impératifs de l’action, la nécessité d’être efficace, et de parvenir le plus sûrement à ses fins, implique d’envisager la situation sous son aspect le plus défavorable, afin que rien, au moment d’agir, ne survienne que nous n’avions auparavant prévu. Il y a un risque à être surpris par un ennemi particulièrement vicieux; il n’y en a pas à être surpris par une bonté supérieure à ce que l’on aurait cru. Il faut donc être assez réaliste pour ne pas croire tous les hommes bons, et assez conscient de l’orientation pratique de la pensée politique pour se rendre compte que nous supposons le pire, mais que ce pire n’est pas toujours de mise.

Si nous revenons à notre chapitre III, nous voyons que Machiavel y distingue ensuite une seconde « nécessité naturelle et ordinaire »: le nouveau prince est toujours obligé de léser ceux dont il prend la domination. Quel rapport entre ces deux causes naturelles ? Machiavel nous montre que la première, le préjugé, est invalidée par une seconde, la nécessité de l’exercice du pouvoir. Il y a u préjugé naturel qui se heurte aux conditions naturelles de la prise de pouvoir, et qui crée, par leur conjonction, un mécontentement dont il faut être bien averti. Ce que le secrétaire florentin ne voudrait pas, c’est qu’on ne mesure les inconvénients de la prise de pouvoir qu’au préjudice matériel qu’elle implique. Car dans les faits, ce préjudice est aggravé par le fait que ceux qui le subissent pensaient trouver mieux: le préjudice est plus grand parce qu’on croyait naturellement qu’on allait au contraire obtenir un bénéfice. Lorsque nous disions donc auparavant que l’individu machiavélique était calculateur, il faudrait préciser que le penseur « machiavélien » (celui qui suit la lettre machiavélienne plutôt que les clichés qu’elle véhicule de loin) met en oeuvre un calcul bien particulier, qui n’inventorie pas seulement les faits matériels. Les faits matériels réclament un inventaire minutieux, qui, si il est laborieux, ne demande aucune acuité particulière. Le penseur machiavélien ne regarde pas seulement à la comptabilisation des faits, mais encore, aux aspects moins tangibles qui entourent ces faits matériels: ne pas regarder seulement la privation matérielle des sujets, mais les conséquences psychologiques de celles-ci. Les passions deviennent susceptibles d’une évaluation si fine qu’elles paraissent presque calculables. Et à chaque type de bouleversement historique correspond un faisceau d’affects récurrents que le prince doit connaître par expérience, ou par érudition. C’est dire, finalement, que les reliefs politiques possèdent différentes strates, que le prince doit être habitué à examiner, et à évaluer: strate militaire, qui concerne la prise d’une cité par les armes; strate économique, concernant la gestion des ressources et de l’argent « nerf de la guerre »; et enfin strate affective, qui selon les aléas de la souveraineté, nécessite de façon impérieuse qu’on choisisse telle option, plutôt que d’autres. Retenons donc: Machiavel développe une politique des affects, parce que sa découverte initiale est que toute entreprise politique est créatrice d’affects correspondants que tout bon souverain ne saurait ignorer.

Autre point important – l’argumentation machiavélienne se présente sans cesse, non seulement comme un aller-retour permanent entre passé et présent, mais encore, comme un même mouvement d’aller et retour entre critique de l’erreur politique et examen de solution, ou d’options préférables. Cette option préférable, relève soit de l’exercice purement stratégique d’imagination, soit du rapprochement analogique: l’erreur est mise au regard d’une réussite qui s’est manifestée dans un cas analogue – et c’est alors le signe que les configurations politiques sont susceptible d’une taxinomie transhistorique. De l’antiquité à la Renaissance italienne, aucune mutation dans la conduite politique n’a contribué à créer un écart qui serait si grand entre les deux époques, que toute comparaison s’en trouverait invalidée. Et cette étonnante transposabilité mérite d’être questionnée: sur quoi se fonde cette conviction machiavélienne que toutes les expériences politiques et militaires de l’histoire possède en quelque sorte une valeur d’échange dans le registre de la réflexion stratégique ? Il semble qu’il faille là encore faire retour à l’anthropologie: ce qui fonde cette valeur d’échange, c’est la nature humaine, en tant qu’elle est garante de la permanence d’un registre – élargi, mais probablement fini – de configurations politiques. Et cela se comprend bien mieux si l’on examine sur ce point la strate affective: la transposabilité des aspects affectifs des différentes mutations politiques se fonde sur le fait que les affects humains correspondent invariablement à certaines stimulations politiques – ou pour être plus précis encore: toute politique se transcrit à un niveau individuel (comprendre: est reçu par l’individu impliqué sur un registre strictement personnel) en termes de dispositions humaines générales, qui sont génératrices d’affects calculables. Jargon à part: le chapitre III nous en offre un exemple à la fois simple et extrêmement important. Le prince doit envisager que tout changement de souveraineté se transcrit à un niveau individuel comme un changement d’habitude, qui se transforme en sentiment d’insécurité, et par suite, se développe doublement comme ressentiment et tendance à la trahison dans une visée restauratrice de l’ordre précédent. Ou encore: tout changement de souveraineté se transcrit militairement par un investissement démographique important de la cité prise, et donc économiquement par une confiscation de biens des autochtones; ce qui au niveau affectif, là encore, se traduit par des sentiments d’injustice, d’insécurité, qui risquent là aussi d’infléchir le sentiment populaire en faveur d’une révolte.
Et au fil de ces paragraphes, se dévoile une vision assez fine de la répétition historique, qui elle aussi, repose entièrement sur le donné anthropologique. En montrant comment les français furent repoussés la première fois à moindre frais, et la seconde, à frais considérables, Machiavel ne fait pas que verser dans l’anecdotique, ni ne vient simplement apporter du crédit à ses thèses par des exemples historiques. Ce qu’il montre, c’est que la répétition historique comporte certaines lois lorsqu’elle se réalise en un laps de temps assez court. Le second événement possède des caractéristiques particulières parce que le premier événement dont il est la répétition est encore fraîchement inscrit dans les mémoires. Il y a donc différence complète entre une répétition qu’un siècle sépare de l’original, et une répétition qui suit celui-ci de quelques années ou décades. Ce qui veut dire que les lois de la politique, et plus largement, les lois de l’histoire, se fondent en dernière instance sur l’homme, non en tant que nature, mais en tant que mémoire – et mémoire à court terme. Ce qui signifie que le souverain qui se contentera d’appliquer les grands exemples historiques pourrait bien se fourvoyer, s’il ne se montre pas sensible au temps humain, au temps de la mémoire. On le verra, Machiavel, dans son art de gouverner, fait la part belle à l’originalité et à l’imprévisibilité: c’est que la répétition inconsidérée d’un schéma, d’une attitude, d’une stratégie politique, érode rapidement celle-ci, en tant qu’elle laisse de nombreuses occasions à l’ennemi ou au peuple de mettre en oeuvre l’esprit d’escalier. Exposé plusieurs fois au même événement, il est bien plus probable qu’on finisse par y trouver une réponse adéquate, là où l’originalité permanente ne donne jamais à l’ennemi de « seconde chance ».

Avec la question des colonies, la logique de Machiavel dévoile la longueur de son calcul: il ne s’agit pas seulement de mettre en oeuvre une algèbre des affects, en calculant à quel point on lèse le peuple par la conquête; il s’agit encore de voir assez loin pour déterminer si ces affects négatifs seront susceptible de nuire à la souveraineté. Autrement dit, ne pas seulement calculer selon une perspective du « moindre mal », mais savoir précisément que ces affects ne pourront renverser la souveraineté – c’est-à-dire connaître le détail de leurs conséquences. Et c’est en ce sens que Machiavel peur dire: « ne pas seulement considérer les désordres présents, mais ceux du futur, et ces derniers, mettre toute leur industrie à les écarter; car en les prévoyant de longue main on y peut facilement remédier, mais si l’o nattend qu’ils s’approchent, la médecine arrive trop tard, car la maladie est devenue incurable ». Machiavel, ici, ne vise pas, comme pourrait le suggérer une lecture trop rapide, une prévoyance qui serait une sorte d’acuité au spectre élargi: penser au présent et aux nombreuses éventualités futures, comme deux domaines d’objets séparés. Au contraire, les éventualités futures sont déjà en germes dans la situation présente, et le choix d’une option doit prendre en compte des conséquences à très long terme. Entendons-le donc ainsi: penser au futur, ce n’est pas penser à lui en plus du présent, c’est au contraire, penser mieux le présent, le penser de façon si approfondie que rien ne nous échappe de tout ce qui dans son destin, nous est discernable depuis le point où l’on se tient dans le temps. Le modèle, ici, pourrait être le joueur d’échecs: son calcul pénètre dans la configuration en place, et pousse si loin le calcul des possibilités qu’il parvient jusqu’à un futur assez avancé.

Vers la fin du chapitre, Machiavel nous dévoile encore un autre aspect notable de sa politique: le jeu des souverainetés est un équilibre d’intensités de puissance, dont il faut savoir prendre la mesure. Et en prendre la mesure n’est jamais que l’aspect préliminaire, le prérequis de tout exercice politique: une fois que l’on sait évaluer les intensités de puissance, il faut savoir agir sur elles, et surtout, savoir dans quel sens agir pour que le jeu des intensités joue en la faveur de sa souveraineté propre. Dans son ouvrage, « L’art d’ordonner le monde: usages de Machiavel », A-M Yinda Yinda reconnaît dans la pensée machiavélienne la naissance de la politique internationale. Et en effet, l’intensité de la souveraineté n’est sauvegardée et augmentée que si elle tire avantage du jeu des intensités extérieures – pour Machiavel, une bonne politique n’est jamais seulement intérieure. C’est le double souci du national et de l’international qui garantit la puissance. Bien sûr, l’Italie fragmentée qui est celle que connaît Machiavel se prête plus que tout autre cadre à l’émergence d’une telle pensée des relation internationales: le secrétaire florentin peut clairement discerner à quel point l’équilibre fragile d’un pouvoir ne dépend pas de sa seule politique interne. Là où les intensités de souverainetés sont si nombreuses et si changeantes, le Prince apprend par la pratique et l’histoire, plutôt que par les mirages constitutionnels de la philosophie, que le pouvoir qui se conserve est celui qui sait gagner en puissance sur ses voisins tout en affaiblissant ces derniers.

En dernier ressort, que signifie une telle importance de la politique extérieure – sinon une reconnaissance de la mutabilité du réel qui fait de la naïveté le péché politique capital ? Croire à la stabilité d’un pouvoir qui s’exerce sans tenir compte de ce qui l’entoure ni de la précarité de son exercice, c’est se montrer mauvais prince, et se destiner à ne l’être bientôt plus. Si l’on voulait illustrer la position machiavélienne du prince, deux images seraient nécessaires: pour la politique interne, le prince est comme un homme tâchant de dompter une bête sauvage, tentant de gagner une sécurité et une stabilité que la bête déchaînée lui refuse obstinément. Pour la politique extérieure, le Prince est comme un gladiateur au milieu des combats, qui doit prendre la mesure des menaces qui pèsent ou pèseront bientôt sur lui; il devra s’allier si nécessaire pour diminuer les plus grands, s’imposer au plus faibles, jusqu’à parvenir à une maîtrise du champ de bataille.

A bien y regarder, on s’étonne finalement d’une chose: comment Machiavel peut-il souligner le changement perpétuel auquel qui agite la sphère du politique, alors que nombre des avertissements que le florentin donne au prince se basent sur des caractéristiques constantes de la nature humaine ? Autrement dit: comment une stabilité à la base même de l’édifice politique (le peuple) peut-elle se répercuter sur les hauteurs de cette même politique, sous l’espèce d’une mutabilité constante ? C’est qu’il ne faudrait pas se méprendre sur la nature des hommes: Machiavel ne les dit pas stables, il ne cherche pas leur essence, ni même véritablement leur nature. Lorsqu’il enjoint de « supposer d’avance les hommes méchants », il n’énonce pas une stricte définition de la nature humaine. La tournure hypothétique ne peut procurer de définition, elle peut, au mieux, en proposer une esquisse. Mais s’agit-il bien là d’établir une définition ? Il semble plutôt que Machiavel tende à formuler une hypothèse pratique, une sorte de jugement qui, appliqué à la réalité, serait opératoire – et plus profitable que de croire les hommes bons. Chaque fois que Machiavel se montre pessimiste vis-à-vis de l’homme, il faut être subtil, et rapporter sans cesse le jugement négatif au jugement positif qu’il est censé « empêcher ». Supposer les hommes méchants, ce n’est pas affirmer que les hommes sont intrinsèquement méchants – c’est empêcher le prince de croire à l’inverse: à la bonté intrinsèque de l’homme. Pourquoi ? Parce que croire à la bonté de l’homme est s’exposer à la tromperie. On ne perd rien à supposer les hommes méchants, si ils s’avèrent bons: la tâche de gouverner n’en sera que plus aisée. Mais supposer bon un homme qui ne l’est pas, c’est le plus sûr moyen de courir à la ruine. Il faut donc, chaque fois que l’on lit Machiavel, replacer les enjeux, les resituer inlassablement: son seul objectif est la conservation de la souveraineté – ce n’est jamais de découvrir ou d’exposer une quelconque vérité philosophique ou anthropologique sur la nature humaine. Son discours sur la nature humaine doit être tenu comme un simulacre opératoire, un mensonge utile par lequel le prince sera tenu éloigné de toute niaiserie, de toute naïveté à l’endroit de ses semblables. Et ainsi, on peut comprendre la dissymétrie dont nous parlions auparavant: les constantes que Machiavel trouve dans la nature humaine ne sont pas des constantes véritables et objectives de cette nature, ce ne sont que les traits les plus dangereux pour les politiques, rassemblés en une nature humaine fictive qu’il faudra projeter sans cesse sur tous les hommes afin de gouverner efficacement. Les hommes les plus difficiles à manier sont les hommes méchants (et leurs affects: mécontentement, jalousie, soif de domination et de vengeance), et ce sont eux-seuls qui préoccupent le prince: en faisant comme si tous les hommes étaient ainsi, on s’assure de ne jamais être trop peu sur ses gardes. Toute la pensée de Machiavel doit être lue avec cet horizon pratique, pour lequel le simulacre n’est pas synonyme de fausseté, mais si on en use bien, d’efficacité.

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