LXXXIX. Quelques réflexions sur l’Éternel retour

3 décembre 2013

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1. Peut-on réduire l’Éternel retour à un quelconque messianisme politique, à un messianisme d’élevage ? « La métamorphose de l’homme exige des milliers d’années pour la formation du type, puis des générations; enfin un individu parcourt durant sa vie celles de plusieurs individus » (cité par Klossowski, Nietzsche et le cercle vicieux, p 206). Pour mieux poser la question: est-ce qu’un projet tel que l’anthropo-culture que préconise Nietzsche – comme projet de dressage – parce qu’il se déroule sur une longue temporalité, et qu’il semble au premier abord fixer un but, peut être compris comme messianisme politique ? Il semble assez évident que non. Le messianisme politique réclame deux chose que Nietzsche interdit: une affirmation de l’efficace d’une volonté libre, et la projection d’un futur à venir qui réaliserait les attentes du présent. Dans le Seconde considération intempestive, Nietzsche fait un sort à la tripartition classique passé-présent-futur, parce qu’elle interdit le plein accès au présent selon la double contrainte d’un passé trop pesant, et d’un futur aux promesses sans cesse reportées. Dès lors, il semblerait absurde que Nietzsche, tout prévenu des méfaits d’une telle tripartition, l’ayant révoqué de haute lutte, retombe dans ses travers au moment de formaliser son « idée des idées ». J’ai plutôt la conviction que le projet des « Maîtres de la terre », en s’étalant sur des milliers d’années, incarne la conquête la plus grande, l’effort le plus harassant de l’adepte du Cercle, parce qu’il réclame de penser l’à-venir sans tomber dans le piège de l’avenir: il s’agit en effet de penser chaque instant – chaque Grand Midi de Zarathoustra, qui ne décline plus – à la fois comme perfection, comme accomplissement, qui ne nécessite aucune rédemption que d’être apprécié pour soi, et comme perfection de contrainte, c’est-à-dire perfection possédant une certaine longueur, une certaine dynamique ascendante. Ce n’est pas parce que le futur se voit chez Nietzsche démystifié, exhibé comme chimère servant de carburant au ressentiment, que la perfection du présent ne peut porter de fruits: au contraire, là est toute la difficulté – l’anthropo-culture valorise au plus haut point la considération de contrainte assez forte, ou au contraire trop lâche, que nous nous imposons à nous-mêmes dans l’instant présent. Le présent est toujours ce qui, selon l’Éternel Retour, porte « le poids le plus lourd ». Il convient donc de toujours faire porter sur le présent la contrainte, non plus d’un avenir, mais plus gravement encore, d’une éternité toute entière ! Le projet des Maîtres de la terre se conquiert ainsi à la faveur de chaque instant, par une permanente contrainte sur soi qui permet de répondre favorablement à la question initiale de Zarathoustra: « Qu’avez-vous fait pour dépasser l’homme ? » Celui qui peut répondre affirmativement à cette redoutable question est malgré-lui partie prenante, au plus bas degré encore, de la caste occulte des Maîtres: il participe à son échelle individuelle, à traiter l’humaine nature comme un bonsaï: il impose une contrainte qui façonne, une contrainte qui fait passer l’humain tel que connu actuellement au rang de figurine dans le musée de l’élevage humain.

2. L’Eternel Retour nécessite-t-il l’adhésion en terme de doctrine pour révéler son efficacité ?
Là encore, il s’agit d’aller dans les nuances: Nietzsche lui-même reste assez prudent quant à la justification scientifique de sa révélation de Sils-Maria. Gageons qu’il est sans doute trop fin pour miser tout son capital sur les acquis d’une science dont on n’est jamais sûr de la validité des découvertes. Ainsi, il tempère souvent ses développements sur le monde des forces par une justification éthique de l’Éternel retour: ne pas croire que la justification scientifique est nécessairement vraie, mais croire qu’elle doit être crue vraie. Il s’agit alors d’intégrer l’Éternel retour comme valeur au service de la vie, dont la seule répétition augmente l’efficacité. Dès lors, si l’efficace réside dans la dimension éthique de la doctrine, s’ouvre à nous la perspective d’une efficace de la doctrine même si elle n’est pas absolument vraie: mais est-elle encore d’une quelconque efficacité lorsqu’elle n’est pas véritablement crue vraie ?
Pour parler en toute franchise, l’Éternel retour est encore pour moi la plus éducatrice des pensées, la plus abyssale épreuve que je puisse m’imposer pour affronter l’existence: je ne me soucie guère de la véracité du calcul des forces et de sa logique de distribution et de répétition, d’afflux et de reflux. Ce que je crois, c’est qu’aucun homme ne peut rester indifférent au défi lancé par le démon qui demande: « revivrais-tu cette existence encore et encore ? » Qui aujourd’hui peut savoir quel rapport il entretient à l’existence, qui ne s’est pas affronté à cette « pensée d’abîme » ? Il est indubitable que tout positionnement que j’adopte désormais se situe par rapport au point focal de cette pensée du Cercle, que tout acte de foi sera un véritable saut, parce qu’il aura vécu l’épreuve du retour, comme les cartésiens vivaient l’expérience des Méditations. Autrement dit: l’Éternel retour comme pensée révélatrice – quiconque souhaite s’affronter au drame de l’existence, voici son épreuve incontournable …

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