LXXXVIII. Quatre pattes préhensiles, et vous ne m’étranglez pas ?

7 novembre 2013

singe***

Retour sur la question du singe savant – Après expérience: évidemment, je ne me suis jamais senti aussi peu moi-même qu’aujourd’hui, en faisant la leçon. Diagnostic – cela ne vient pas de ce que je ne m’y suis pas suffisamment habitué. C’est le conseil de tous les braves lisseurs de poils, et avocats de la médiocrité: « Tu ne t’y sens pas bien parce que tu ne t’y sens pas encore autorisé. Tu ne te sens pas légitime – mais convainc-toi ! Tu l’es, et tu le deviendra encore plus ! » J’imagine que tous ceux à qui, un jour, cette belle parole de renoncement (et non d’encouragement !) fut donnée, sentirent tout d’abord que cela allait à l’encontre de leur sentiment le plus intime. Pas grave ! Cette parole est précisément construite pour éroder patiemment le sentiment intime: une version lamentable du conseil de Pascal: « Inclinez la machine ! Mimez le professeur, vous finirez bien par le devenir ». A quel moment le mime s’arrête-t-il ? Et s’arrête-t-il parce que l’on est devenu ce que l’on imitait, ou seulement parce qu’on a fini par oublier qu’on mimait ? Le vrai travail d’acteur, on l’oublie car c’est trop simple, c’est de donner le change en faisant croire au public que l’on vit des vies que l’on est en fait incapable de mener. Le professeur de philosophie, jusqu’à un âge que j’imagine fort avancé, doit mimer la vie de l’homme de savoir parce que c’est son rôle académique. Rien d’original dans cette pensée: pourtant ! On met des lunettes au singe, on le fait fonctionnaire, et on l’imagine dédommagé des années de réflexions parfois écrasantes qu’il a dû mener, solitaire, en défendant sa vocation contre tous ceux qui la trouve inutile . Ce serait révoltant au premier regard, si seulement les singes ne s’avéraient pas effectivement contentés. Des miettes, des regards, des crédits … Mille fois merci ! « Qu’as-tu fais pour dépasser l’homme ? Je l’ai déguisé en singe. Ou l’inverse, je ne sais plus très bien … »

***

Lu dans Nietzsche: « Toujours est-il que je me prépare encore à beaucoup, beaucoup de douloureuses périodes; n’en soyez pas impatientées, je vous en supplie de tout mon cœur ! Voilà qui m’impatiente moi-même davantage que mes propres souffrances, parce que cela me prouve que mes plus proches parents ont si peu foi en moi-même ». Quelle foi accorder à celui qui nous prêche le suprême abandon de nous même pour quelque chose de plus ? On devrait s’estimer heureux de ne pas être mis en croix … Celui-là même qui cherche à se surmonter – à se surmonter lui seul ! – devrait s’attacher les mains pour dormir, car qui sait …

***

Je me demande quel goût ont les pages pour celui qui ne lit pas avec son sang et sa sueur. Qui ne tremble pas à chaque page. Range-t-il ses livres de poésie au réfrigérateur ? Quel goût, l’épreuve qui même passée, ne conserve pas un infini abîme entre sa victoire et tout ce qu’il reste ? J’ai attendu avec un peu d’ingénuité la tranquillité retrouvée après les tremblements, la quiétude après les angoisses, les « ai-je bien fait ? ». Et pour la première fois – ayons le courage de l’aveu ! – pour la première fois de ma vie elle n’est pas venue. A la place, un apaisement temporaire de ma soif de souffrance, de résistance, d’une espèce telle que je savais bien que bientôt, elle se réactiverait. Et j’ai préféré cela. J’ai seulement regretté – nul ne sait que c’est pour moi plus magnifique, incomparablement plus précieux que d’avoir réussi mon épreuve – de n’avoir pas trouver correcteur plus fourbe, plus acerbe, plus sincère, aussi. J’ai travaillé assez fort pour rédiger un « scandale pour les grecs » miniature, et je n’ai pas l’impression d’avoir reçu ma juste punition. Dommage. Il voulait trop me ménager, j’avais beau lui sourire, opérer silencieusement en moi l’écrasement de mes tendances les plus viles, on m’a considéré encore comme trop bas pour être réellement malmené. Je croise maintenant les doigts pour un peu plus de sang …

***

Ballade du sacrifié volontaire

Étrange chose que les plus ignobles
Des malheurs qui nous assaillent
Lorsque l’âme s’efforce d’être noble
S’avèrent à peine bataille
Soit qu’en un havre – Esprit trop prévoyant
Apprivoise d’avance la bête
Soit qu’aimant courageusement ses tourments
Elle se plaise à tenir tête

Nul plus que moi – Forfait avoué !
De la première ruse n’a abusé
Grande douleur, de tous côtés
Je t’appelle pour tout recommencer.

Mords et Mords ! – Car si tu ne bois pas mon sang
Je reste dans les fers
En vain j’ai cherché un assez méchant
Mais je n’en trouve guère
Je t’ai provoqué, j’ai été mauvais
Ai encouragé ta rage
En fait de blessure, tu ne m’as donné
Qu’un souriant visage

Flairez bêtes fauves – Vivez-vous encore ?
Vous ne savez ce corps déjà mort
Grande douleur, de tous côtés
Je t’appelle pour tout recommencer.

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