LXXXVII. De oratore: ad nauseam

5 novembre 2013

001940222

***

J’ai de plus en plus de mal, dirait-on, à faire de la philosophie – philo et sophia me paraissent de plus en plus disjoints, et généralement, c’est lorsque je suis le moins amical que je suis le plus probe. C’est qu’on confond trop souvent l’amour de la sagesse, ou de la vérité, avec une sorte de version laïque de l’amour du prochain – aimer la sagesse, ce n’est pas aimer quiconque pense – et dans la majorité des cas: « Tu penses mal, la sagesse me commande de te haïr. A tout le moins, de haïr tes mauvaises raisons, tes facilités – aimer le pécheur, haïr le péché ». Mais le philosophe est là pour débusquer les endroits où le raisonnement pèche, pas pour passer de la pommade aux apprentis-sorciers …

Que cela suffise donc à m’acquitter par avance, de toute la méchanceté critique que ne peut manquer de déployer dans la suite une personne qui, malgré ses faiblesses, aime un peu trop la vérité pour tolérer les pantomimes intellectuelles les plus révoltantes, et le cortège de tous ceux qui se complaisent dans les abîmes du n’importe-quoi. Ceux-ci étant légion, et comme nos moyens ne permettent guère ce procédé bien commode, qui d’une interpellation et d’une seule, transbahutait illico une ribambelle de démons de la chair humaine à la chair porcine – nous nous contenterons de peu: saisir au vol quelques ignobles personnages, et tâcher de leur faire un sort. « Pas de noms ! Pas de noms, surtout ! Quand intelligence est prostrée dans un petit coin, orgueil et rancune prennent leurs aises, ils t’en voudront ! » Des types, alors, et guère plus. Qu’ils se subsument sous la bonne catégorie, si ils le peuvent !

Il était un temps où l’on pouvait se plaindre des prédicateurs et des orateurs à cause de ce qu’ils visaient, à cause des valeurs dont leurs prises de paroles étaient les aveugles défenderesses. On conspuait les « prédicateurs de mort » ou les « apologistes du vice », selon son gré. Triste époque, où avant même de s’attaquer à la moindre défense de valeur, il faille s’attaquer à la qualité de l’orateur lui-même. On me pardonnera ici le manque d’universalité du billet, mais c’est d’une expérience de chrétien évangélique qu’il s’agit ici de faire part: la gangrène des prises de paroles absurdes a contaminé si avant ce que l’on nomme habituellement le « corps mystique de l’Église » qu’il faudra bien qu’un jour, quelqu’un se décide à chasser les marchands du temple avec tant de violence que des années après, les odieux trembleront encore rien que d’y penser.

Orateurs chrétiens, vous n’êtes même pas orateurs – commençons en effet par le plus simple, le plus évident. Toute foi mise à part, mon goût est à l’agonie chaque fois que je vous entend vous essayer à ce pourquoi vous êtes visiblement si peu doués que tout autre choix de carrière eût été forcément préférable. Mauvais. Plats. Ennuyeux. Pathétiques. Et si souvent, je ris de bon cœur en vous voyant, en vous écoutant, c’est parce que le rire est la seule espèce du sucre que je connaisse pour atténuer l’amertume des souffrances morales, ou esthétiques. Je vous vois vous mettre à l’école d’orateurs déjà eux-mêmes forts mauvais – que ne vous a-t-on dit que deux millénaires de rhétorique nous précèdent ! Que les bibliothèques regorgent d’ouvrages solitaires et oubliés, où l’on expose les règles d’une bonne prise de parole ! Que parmi eux, certains furent des chrétiens éminents, dont vous n’auriez pas à rougir lors de vos fades kermesses: Fénelon, Pascal et Augustin accumulent la poussière sur leur rayonnage, pendant que les orateurs chrétiens les plus dénués de talent, et jusqu’au handicap ! – accumulent les vues sur YouTube. C’est pousser la bravoure trop loin que de se ménager une place sur la civière du paralytique, alors qu’il faudrait le guérir ! « Lève-toi et marche ! » et pas « Attends, je m’allonge ! ».

On raconte que Démosthène, qui de pitoyable bafouilleur qu’il était, voulait devenir orateur influent, construisit chez lui une pièce secrète en son sous-sol, et s’y enfermait – des jours, des semaines, des mois ! Et se méfiant de lui-même, sachant que tout exercice difficile nous expose chaque seconde à nous parjurer nous-mêmes, il se rasait la moitié de la tête, faisant de la honte de sortir ainsi en public l’auxiliaire de ses résolutions. Hélas ! Que fait que vous ne vous méfiez pas tant de vous-mêmes ? Vous qui pourtant fûtes élevés au grain du péché originel, vous qu’on a entraîné à débusquer les fautes comme jadis on entraînait son fils à traquer les bêtes ! Et sachant votre faiblesse, votre misère, d’où vous vient cette insouciance avec laquelle vous vous arrogez en une année un titre que le moins exigeant païen ne s’autoriserait qu’après une décade ? Est-ce une largesse de la fée Saint-Esprit ? Ou seulement la marque d’une assez médiocre nature ? Jugeons-en par les œuvres: l’Esprit fit parler divinement des pécheurs incultes de Galilée – deux millénaires ont dû singulièrement le changer, pour qu’il fasse maintenant parler si mal des personnes dix fois plus éduquées ! Que ceux qui ont des oreilles entendent ! Que ceux qui ont des oreilles souffrent, et comprennent !

Période de vaches maigres – je me contenterais d’un bon sophiste, si au moins, on pouvait me fournir cela ! « A ce dont l’esprit se contente, on peut mesurer l’étendue de sa perte »,  écrivait Hegel. Hélas ! On ne dispose plus d’un mètre assez grand pour la fixer d’un coup – il faut s’y reprendre à deux, trois, quatre fois ! C’est pourquoi chaque écoute que l’on vous concède est comme une plongée plus profonde dans les abysses de votre contentement: les sondes s’y perdent, et avec elles, les vertus. Je vous l’avoue franchement: j’aurais déjà honte de disserter à votre façon sur une page ou deux d’un catalogue IKEA; mais quelle aisance, de votre côté, à tâcher de la graisse de votre « art » le plus saint des livres ! A badigeonner votre ketchup oratoire sur chaque verset qui a le malheur de croiser votre route ! C’est que plus haut placé que les Écritures: votre ego ! Scintillant de mille feux sur les cimes de votre échelle de valeurs, dont chaque ligne de la parole de Dieu n’est plus qu’un échelon trop usé. Merveilleux ébénistes, qui des plus grands mystères, confectionnez de pratiques escabeaux ! Mais prenez garde qu’arrivés aux sommet, il n’y ait rien d’autre à saisir que le vertige, et rien d’autre à gagner qu’une chute ! Vous voilà prévenus.

Certes, la sagesse du monde est folie pour Dieu. Mais quelques bonnes raisons ont présidé à ce qu’elle institue le diplôme comme garantie d’une maîtrise quelle qu’elle soit. Non pas pour vous valoriser vous, mais pour protéger vos frères de vous-mêmes, et de votre inextinguible soif de facilité ! Untel a étudié la philosophie, et s’est arrêté au seuil de la difficulté: ce ne sont pas les crocs du monstre Agrégation qui l’ont fait fuir, dit-il, mais le doux appel de Dieu – et plus que doux, commode ! – qui l’a détourné à temps ! « Plaisant appel qui contourne les obstacles ! », aurait raillé Pascal. Et désormais, de fanfaronner avec les plus vagues des titres : diplômé, dans ton cas, veut dire licencié ! Tâche donc de vendre ta poudre aux yeux avec cet intitulé ! Mais tu le sais parfaitement toi-même, qui doit user plus de ruse de de philosophie …

« Un jour, un homme qui était en visite chez un de ses amis trouva dans une pièce isolée un coffre, que l’on avait laissé ouvert, à la vue de tous. Il y trouva beaucoup d’or, et comme personne ne semblait le surveiller, il en déduisit que l’or était à celui qui le prendrait le premier. Il le glissa sous son manteau, et rejoignit les autres invités sans se faire remarquer. Une heure plus tard, le maître de maison se rendit au coffre, accompagné de celui qui par un service rendu, avait mérité cet or comme juste paiement. Trouvant le coffre vide, il se lamenta: « Mon ami, si je verse des larmes, ce n’est pas pour ma perte, mais parce que ton service n’a pas trouvé sa juste récompense. Vois, pendant que nous mangions et nous réjouissions, un voleur s’est introduit, et s’est accaparé ce qui devait en toute justice te revenir ». Et accourant auprès des invités, le maître de maison implora ceux-ci de bien vouloir lui venir en aide, et rassembla le peu qu’ils purent lui donner. Invité à contribuer, le voleur dit au maître: « Mais enfin, c’est ta faute, si le coffre laissé ouvert a attiré la convoitise d’un voleur. Que ne l’as-tu fermé à clé, sachant que tu recevais tant de monde ! » Et le maître, attristé, lui répondit: « Homme de ce temps ! Je n’ai eu la faiblesse que d’être d’un temps plus ancien – où le larcin commis, on blâmait le voleur, plutôt que le coeur trop juste qui avait exposé ses richesses à la convoitise du mauvais ! Ma maison est ouverte à tous, et j’ai toujours eut à cœur de ne présumer que le meilleur de ceux que j’y reçois. Comment se consoler d’un temps où le voleur n’est plus fautif, parce qu’on ne s’est pas assez méfié de lui  ? »

Et même alors – si par miracle, vous vous hissiez au seuil de l’acceptable en matière de style, qu’en serait-il du fond ? De la matière ? Je vous connais trop: même votre plus belle signature ne viendrait jamais que parapher des chèques sans provisions ! Une de vos plus courues litanies: « Quelle merveille que la jeunesse ! A cœur jeune, rien d’impossible ! Puberté, garantie ! » Mais qu’est-ce donc qu’une personne si jeune en possession de tant de certitudes ? Vous l’avez sur le bout de la langue: … un faussaire ! Quiconque a un peu battu les chemins du savoir sait que seul le temps permet de parler bien d’un sujet. Que seuls les chiens fous voient la facilité dès l’abord; le lucide, chaque point qu’il examine le plonge dans des abîmes d’incertitude ! Et dans chacun de ces gouffres, il doit patiemment pelleter la terre d’années de labeurl, avant de pouvoir prendre pied. Et vous donc, qui êtres si riches de science et si jeunes, comment ne pourriez-vous pas éveiller mes plus légitimes soupçons ? A la manière d’Horace, j’affirme ceci avec confiance: « Je hais les jeunes savants et les évite ». Vous êtes à un âge où l’on ne peut parler sur tout sujet avec confiance qu’en n’en sachant rien, pas même les contours. Tâchez donc d’être conséquents jusqu’au bout: voyez si en n’ouvrant plus jamais une Bible, vous n’en parlerez pas mieux encore ? Vous qui parlez de théologie sans ouvrir de livres, de charité en recevant sans donner, et d’amour tant que l’on ne vous offense pas ! Quel sublime orateur, celui qui saura réécrire l’Évangile sans avoir l’ancien modèle sous les yeux ! Occasion à saisir – je suis d’humeur généreuse.

Qu’on m’accuse maintenant de ne vouloir plus entendre personne parler de Dieu ! Non ! Seulement, je ne peux plus, car votre façon à vous a trop meurtri mes tympans. Je ne demande pas des orateurs à mon goût, seulement des orateurs ayant le bon goût de se sentir responsables, de sentir tout le poids qui pèse sur les épaules de celui qui est amené à parler de Dieu à d’autres ! A votre air jovial, on croirait qu’il s’agit là d’un passe temps ! On s’exerce à la prédication comme on s’entraîne au tennis, avec l’espoir qu’un jour, les maigres efforts qu’on a consenti à fournir nous permettront de prendre davantage de plaisir à jouer ! On arrive même à se convaincre que la divine providence est là pour ramasser les balles perdues.

Oh ! Je ne doute pas qu’il y en ait de valables parmi vous – quel malheur pour moi de n’avoir croisé que les mauvais ! Une seule bonne prédication aurait pansé mes blessures ! Mais malheur à votre goût démocratique: on a eu la gentillesse de laisser parler tout le monde, et voilà maintenant formée la petite oligarchie des médiocres, qui atteint la position de force en se serrant les coudes ! L’un leader spirituel, l’autre apologiste, tous liés par cette étrange complémentarité qui a toujours tenu ensemble les médiocres possédant un certain appétit: on ne chasse pas la même proie ! Ou l’on extorque pas les mêmes biens, c’est selon … Si au moins vous étiez vos propres mécènes, on vous pardonnerait plus aisément vos frasques ! Mais maintenant que la dîme ne va plus à l’assiette des pauvres, mais dans le tronc honteux de vos illusions, il faut bien que quelqu’un sonne l’alarme ! On ne paie les artistes que pour le génie auquel ils ont réussi à porter leur névrose, à coup non seulement de conviction, mais de travail acharné – et d’auto-examen redoutable ! Les ressources de l’églises sont pour les nécessiteux, mais ce n’est guère d’argent que vous avez besoin, mais de sagesse. Tâchez donc, en entrant au Temple, d’en feuilleter les Bibles plutôt que les livres de compte – c’est cette voie qui vous éloignera le plus sûrement d’un ridicule qui, vérification faite, ne tue pas … Hélas !

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :