LXXXVI. Coups de griffes

4 novembre 2013

colantonio_saint_jerome

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« Je veux que vous soyez de ceux dont le regard est toujours en quête d’un adversaire – de votre adversaire. Et chez quelques-uns d’entre vous existe la haine au premier regard »

– Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, De la guerre et des guerriers

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Doute passager – ne serai-je qu’un avorton haineux, non pas plus raffiné, mais seulement d’une espèce plus tortueuse; un serpent dont on serait moins coutumier sous nos latitudes, et qu’on mettrait seulement un peu plus longtemps à reconnaître ? Simple interrogation pour le plaisir: il y a une véhémence qu’on ne commande pas, et qui ne se laisse pas confondre avec l’impuissance. Ce qui est vrai, par contre, c’est qu’il y a plusieurs manières d’aimer son malheur, qui n’ont absolument rien en commun. La première – aimer son malheur par faiblesse. « Oh, mais la vie n’est pas autre chose que cela: apprendre de ses erreurs, aimer tous ceux qui croisent notre route, et trouver l’appréciable dans tout ce qu’on ne peut changer ». Balivernes ! Ce bel esprit qu’on rencontre partout nous apprendrait à déguster les graviers comme un mets délicat, si l’on nous en servait tous les jours. On oublierait même qu’on a un jour mangé autre chose que de la pierre moulue.
Autre manière: aimer son malheur parce qu’il éveille en nous la plus vive aversion. C’est un révélateur. Qui aime son malheur pour l’accepter en l’état est abject. On ne peut vraiment l’aimer que pour sa puissance fécondante, pour la résistance qui atteste en nous qu’il existe encore un peu de vie. Le malheur en lui-même reste méprisable: on s’aime seulement à travers l’épreuve de ce mépris. D’où je m’explique enfin quel subtil goût de la souffrance me pousse à m’enfoncer toujours plus avant dans le cours bourbeux de l’Académie – pure façon de se sentir vivre. Les lèvres royales n’embrassaient pas les lépreux dans un autre état d’esprit. Mais, attention ! C’est loin d’être chose gratuite ! Il m’en coûte des efforts si harassants qu’on ne saurait y mettre de prix. Ma bourse d’étude, risible pécadille – quel multiplicateur faudrait-il trouver pour tomber sur le juste salaire que réclame une pareille abnégation ? Sisyphe a beau jeu de se plaindre ! Il ne roulait jamais que des pierres ! « Viens, je ferai de toi un rouleur d’hommes ! » dirait le médecin accoucheur honnête, et avec lui, le défenseur de l’université.

Mais n’y a-t-il pas un moment où la friction perd de sa puissance à générer le feu ? Où les deux parties se sont trop usées dans l’opposition ? Où il faut abandonner la lutte, telle une erreur de jeunesse, un excès de fougue qui ne trouve de rédemption qu’à être désavoué ? Oubliez ! Oubliez ! L’humain a ses ressources inépuisables – vivante boîte d’allumettes ! (« Vivante » employé ici comme simple façon de parler). L’étreinte prolongée des deux lutteurs révèle des menaces toujours nouvelles, en particulier lorsque l’adversaire possède une bêtise qui fait de lui, pour l’homme sain, une véritable ding an sich. Un exemple ! Un exemple ! Soit. N’allons pas le chercher plus loin que dans l’exercice du langage. Qui n’a jamais expérimenté que le texte le plus dur à lire qui soit ne soit précisément pas celui du plus docte, mais du quasi-illettré (« quasillettré » pour aller vite, ce mot est à employer souvent) – parce que nous partageons au moins avec le docte, par-delà les divergences, cette politesse élémentaire de la syntaxe que l’imbécile ne connaît pas. Celui qui possède sa langue maternelle n’est jamais tant démuni que face à celui qui fait honte à cette langue. Cet illettré fait figure pour lui de monde le plus étranger qui soit. Et ainsi chaque homme de goût, sur la place publique, est par nécessité une sorte d’explorateur. Langage ! En tes dehors, une terra incognita dont le défrichage de diminue jamais l’étendue de ce qu’il reste à découvrir – de bêtise …

Un doigt levé, par là ! Une objection ! « Allons, vous avez beau jeu de désavouer l’université, il n’en demeure pas moins que votre critique érudite retourne contre elle les armes-mêmes que la faculté a patiemment forgé ! L’exercice-même de votre parole, de votre pensée, en la conspuant aussi intelligemment, est une offrande de reconnaissance ! » Langues de vipères ! Encore une de vos ruses pour attribuer au malheur les fruits d’un sain mépris nourri à son encontre ! Ce que j’ai acquis de plus précieux, je l’ai acquis contre l’université, contre la gnose désaturée, contre les techniques lamentables de production du savoir en série – j’ai volé à l’université ses creux, pour les remplir, et de toutes mes forces ! On ne se forge pas un style comme le mien en empilant sagement les dissertations – 1.1, 1.2, 1.3/2.1, 2.2, 2.3/3.1, 3.2, 3.3, voilà l’Art poétique de la Faculté ! Pléiade, demi-tour ! Verdict d’un directeur de mémoire: « Vos phrases sont léchées ! » Merci bien ! Monsieur Chateaubriand, vos phrases sont léchées ! Monsieur Proust, vos phrases sont longues ! Monsieur Céline, les vôtres ne sont pas des phrases ! Climax du goût professoral, savourez ! Ah, mais je ne m’y trompe pas: je sais combien ma seule rhétorique inédite a pu habiller d’or mes travaux les plus bâclés. C’est que les scolastiques apprécient secrètement, dans leur cabinet en noir et blanc, une telle bacchanale de pigments ! Subjugués par la forme, inaptes à juger du contenu – mes correcteurs les plus intransigeants, du reste, ont toujours été ceux qui manquaient de goût jusqu’au handicap.

Et pourtant ! Pourtant ? Comme je vous épargne ! Comme j’use avec vous de la plus patiente façon, ménageant de haute lutte votre délicatesse enseignante ! Mille ruses pour choyer votre délicat estomac, votre capricieuse digestion ! Combien de fois ai-je dû diluer mes plus grands moments de bravoure avec l’eau croupie de l’exposition didactique ! Si vous acceptiez mes raccourcis, comme nous aurions pu aller loin ! Mais je suis obligé de jouer – même avec vous, vous ! – de jouer les Platon: « Veuillez regarder dans cette flaque le reflet de mon style, de mes idées … patientons, la nuit est proche, où vos rétines saurons soutenir les impossibles restrictions que j’ai imposé à mon talent ». Mes « phrases léchées » m’ont acquis une note que deux semaines de travail bâclé en fin d’année ne donnaient pas doit d’espérer à quiconque d’autre que moi. La plus impartiale des lectures – la mienne – s’est émerveillée de ce qu’un contenu si bancal puisse recevoir un si plein assentiment – miracle du style ! C’est gage que je n’ai pas étudié Pascal en vain; il m’a appris ce qu’il avait de plus précieux.

Qu’il se lève, maintenant, le singe qui osera prétendre rivaliser ! Qu’il me fasse me tordre d’un rire authentique, sincère – Oh ! Et surtout ! Des mimiques ! De l’apprenti professeur ! C’est la meilleure partie ! « Il me semble que … Qu’est-ce à dire ? … il y a ici un véritable opposition qu’il s’agit de travailler … » Qu’il épuise toutes ses recettes, qu’il branche son micro-onde en plein milieu de l’estrade, que chacun voie comment aujourd’hui, on fait de la philosophie ! « L’auteur sur lequel je travaille n’a rien dit sur le sujet qui nous occupe … et c’est une raison légitime de soupçon ! » Je l’avoue, ma pirouette préférée, celle-ci ! Que tous ceux qui sont inaptes à comprendre ce qui a été dit froncent sans fin les sourcils à propos des non-dits – leur non-pensée aura au moins le charme d’une certaine symétrie !

Une véritable définitions des études de philosophie réussies: oser exposer sa chair saine dans une fosse emplie de hyènes faméliques. On n’acquiert l’intelligence qu’en osant la trouver soi, et encore, en osant l’exposer à tant de bêtise. Sagesse III:6 , « Comme on passe l’or au feu du creuset, il a éprouvé leur valeur ». Qu’on trouve un seul imbécile sur terre capable de soutenir que c’est le feu qui donne sa valeur à l’or ! Et pourtant ! C’est ce qu’on soutient partout, et tous les jours …

Mais il n’y a là nulle raison de fuir, d’abandonner. La fosse est dangereuse, mais plus dangereux encore: le chemin qui mène loin d’elle. La voie qui aurait mené Daniel loin des lions, voie de perdition ! Je ne presque mûr pour la solitude, mais pas encore, pas tout à fait. Une gorgée de plus, de ce suprême dégoût  … Mais enfin, j’étais déjà seul sans le savoir ! Le malheur que je m’administre consciencieusement, et le sourire aux lèvres, n’a déjà plus rien à voir avec la socialité. Un médecin seul s’inoculant sa dose de poison, ne se dit pas l’égal de l’outil par lequel lui-même se vaccine. Maintenons ceci quoi qu’il advienne: il y a des amis ou rien. Je n’ai guerre d’amis, mais l’accointance n’est rien pour moi – je suis donc seul. Les « connaissances » et « relations » de toutes sortes ne sont que des plantes dont on tire des décoctions, et l’on aura le droit de traiter de fou celui qui, battant les sous-bois, appelle chaque portion d’herbier « mon ami ». Il en est quelques uns qui ne sont pas mes amis, mais que je respecte de loin – si peu ! C’est que le temps n’est pas à l’amitié.Christ au désert, Zarathoustra à la montagne, et moi ?

Ultime méditation métaphysique: prendre Descartes à rebours – « Voici, je sors de mon poêle, pendant un temps réduit, pour méditer sur l’homme en sa compagnie. J’ai présumé ma force à deux jours: au-delà, le sang, le déclin. Deux jours donc, et puis s’en retourner, comme Manfred en son castel, pour y mourir ». Un doux rêve, ceci, car qui a eu un jour – quel homme trop gâté, a eu le privilège de naître seul ? On mesure là l’abnégation toute divine du messie qui s’est fait chair: lui seul aurait pu s’offrir le luxe de naître d’un orage, d’une eau limpide ou d’une grotte, sans témoins, ni parents, ni curieux. Une dernière concession faite à l’altitude solitaire qui fut auparavant la sienne. Mais non. A peine arrivé, volontaire dans la souffrance: tout le monde s’agite autour, la danse des passions s’entame autour de lui, Hérode s’échauffe, les bergers baragouinent … Il faut donc une retraite, puisqu’on a pas la chance de naître en retrait.

A ce propos Descartes, sacré menteur ! Avec ses grands airs de « je me retire pour un temps du cours du monde, pour penser, méditer, douter » ! On connait sa biographie, René n’aimait pas être dérangé, il méditait, il disparaissait souvent, se cachait même de ses « amis » lorsqu’il ne se sentait pas d’humeur à voir quelqu’un. Nietzsche a peut être jugé un peu trop vite cette superficialité cartésienne, en ne voulant pas considérer assez son homme: il aurait vu un génie orgueilleux, sans doute même trop orgueilleux pour sa propre philosophie. Comme Schopenhauer, Descartes aurait-il eu assez en lui pour enfanter deux ou trois autres systèmes ? Je préfère penser – et ce n’est pas avis jeté au hasard, car j’ai fréquenté ceux dont je parle plus assidûment que des êtres de chair – que la simplicité, la générosité cartésienne est la contrainte suprême que Descartes s’est imposé à lui-même pour se sentir vivre, au plus haut point; comme Pascal s’est à lui-même administré l’ultime épreuve de la foi pour empoisonner son génie orgueilleux, et le faire accoucher d’une seconde existence. Voilà de quoi rédiger un mémoire bien plus digne que celui que je me contraint à écrire. Le moi chez Augustin, Descartes, Pascal, oublions ! Ce qui les relie plus intimement que tout, c’est l’extraordinaire noblesse qui les a poussé tous les trois à s’imposer le joug le plus dur, la loi la plus opposée à leur force naturelle. Augustin s’est éprouvé au plus haut point dans sa conversion: la voix qui lui enjoint de lire, n’est-ce pas d’abord la voix de sa propre force ? « Combien j’étais ému ! Que de larmes s’échappaient de mes yeux, lorsque j’entendais retentir dans votre église le chœur mélodieux des hymnes et des cantiques qu’elle élève sans cesse vers vous ! Tandis que ces célestes paroles pénétraient dans mes oreilles, votre vérité entrait par elles doucement dans mon cœur; l’ardeur de ma piété semblait en devenir plus vive; mes larmes coulaient toujours, et j’éprouvais du plaisir à les répandre. »  Ses yeux pleurent de joie son cœur palpite, et son ardeur croît. Un ancien grec aurait écrit cela à la vue des rangs ennemis rangés à l’autre bout des champs de Platée. Ses larmes sont d’ailleurs plaisir, parce que les douleurs de la contrainte sont la suprême jouissance de sa force, qui choisit de s’en charger.

Cela non pas pour démystifier une conversion à laquelle je crois par ailleurs, mais pour rendre seulement justice à l’incroyable logique de la vitalité, de la puissance, qui sous-tend ces trois œuvres majeures. Il est absurde de croire que la foi la plus pure ne soit pas en même temps vivification pure de l’âme et de corps. Celui qui sait bien lire, dans chaque page de Saint Paul, voit cette extraordinaire puissance porter la douceur et la vertu comme une lame de fond où ces qualités pétillent comme l’écume. L’avorton de Dieu n’avait de mérite à se dire tel que parce que moins que quiconque, il paraissait avorton, maladif, chétif et faible. Il s’imposait la faiblesse comme les hypocrites de Dante portaient leurs capes de plomb – mais lui, par choix ! « Lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort », il y a là matière à méditer.

De même, devrais-je m’imposer l’université comme le fardeau le plus lourd, le plus pesant qui soit, parce que cette contrainte me fait émerger de l’effort, là où avant, je n’étais encore que vague promesse faite à moi-même. Mais prenons garde de ne pas confondre l’or et le feu.

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