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Retour sur la question du singe savant – Après expérience: évidemment, je ne me suis jamais senti aussi peu moi-même qu’aujourd’hui, en faisant la leçon. Diagnostic – cela ne vient pas de ce que je ne m’y suis pas suffisamment habitué. C’est le conseil de tous les braves lisseurs de poils, et avocats de la médiocrité: « Tu ne t’y sens pas bien parce que tu ne t’y sens pas encore autorisé. Tu ne te sens pas légitime – mais convainc-toi ! Tu l’es, et tu le deviendra encore plus ! » J’imagine que tous ceux à qui, un jour, cette belle parole de renoncement (et non d’encouragement !) fut donnée, sentirent tout d’abord que cela allait à l’encontre de leur sentiment le plus intime. Pas grave ! Cette parole est précisément construite pour éroder patiemment le sentiment intime: une version lamentable du conseil de Pascal: « Inclinez la machine ! Mimez le professeur, vous finirez bien par le devenir ». A quel moment le mime s’arrête-t-il ? Et s’arrête-t-il parce que l’on est devenu ce que l’on imitait, ou seulement parce qu’on a fini par oublier qu’on mimait ? Le vrai travail d’acteur, on l’oublie car c’est trop simple, c’est de donner le change en faisant croire au public que l’on vit des vies que l’on est en fait incapable de mener. Le professeur de philosophie, jusqu’à un âge que j’imagine fort avancé, doit mimer la vie de l’homme de savoir parce que c’est son rôle académique. Rien d’original dans cette pensée: pourtant ! On met des lunettes au singe, on le fait fonctionnaire, et on l’imagine dédommagé des années de réflexions parfois écrasantes qu’il a dû mener, solitaire, en défendant sa vocation contre tous ceux qui la trouve inutile . Ce serait révoltant au premier regard, si seulement les singes ne s’avéraient pas effectivement contentés. Des miettes, des regards, des crédits … Mille fois merci ! « Qu’as-tu fais pour dépasser l’homme ? Je l’ai déguisé en singe. Ou l’inverse, je ne sais plus très bien … »

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Lu dans Nietzsche: « Toujours est-il que je me prépare encore à beaucoup, beaucoup de douloureuses périodes; n’en soyez pas impatientées, je vous en supplie de tout mon cœur ! Voilà qui m’impatiente moi-même davantage que mes propres souffrances, parce que cela me prouve que mes plus proches parents ont si peu foi en moi-même ». Quelle foi accorder à celui qui nous prêche le suprême abandon de nous même pour quelque chose de plus ? On devrait s’estimer heureux de ne pas être mis en croix … Celui-là même qui cherche à se surmonter – à se surmonter lui seul ! – devrait s’attacher les mains pour dormir, car qui sait …

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Je me demande quel goût ont les pages pour celui qui ne lit pas avec son sang et sa sueur. Qui ne tremble pas à chaque page. Range-t-il ses livres de poésie au réfrigérateur ? Quel goût, l’épreuve qui même passée, ne conserve pas un infini abîme entre sa victoire et tout ce qu’il reste ? J’ai attendu avec un peu d’ingénuité la tranquillité retrouvée après les tremblements, la quiétude après les angoisses, les « ai-je bien fait ? ». Et pour la première fois – ayons le courage de l’aveu ! – pour la première fois de ma vie elle n’est pas venue. A la place, un apaisement temporaire de ma soif de souffrance, de résistance, d’une espèce telle que je savais bien que bientôt, elle se réactiverait. Et j’ai préféré cela. J’ai seulement regretté – nul ne sait que c’est pour moi plus magnifique, incomparablement plus précieux que d’avoir réussi mon épreuve – de n’avoir pas trouver correcteur plus fourbe, plus acerbe, plus sincère, aussi. J’ai travaillé assez fort pour rédiger un « scandale pour les grecs » miniature, et je n’ai pas l’impression d’avoir reçu ma juste punition. Dommage. Il voulait trop me ménager, j’avais beau lui sourire, opérer silencieusement en moi l’écrasement de mes tendances les plus viles, on m’a considéré encore comme trop bas pour être réellement malmené. Je croise maintenant les doigts pour un peu plus de sang …

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Ballade du sacrifié volontaire

Étrange chose que les plus ignobles
Des malheurs qui nous assaillent
Lorsque l’âme s’efforce d’être noble
S’avèrent à peine bataille
Soit qu’en un havre – Esprit trop prévoyant
Apprivoise d’avance la bête
Soit qu’aimant courageusement ses tourments
Elle se plaise à tenir tête

Nul plus que moi – Forfait avoué !
De la première ruse n’a abusé
Grande douleur, de tous côtés
Je t’appelle pour tout recommencer.

Mords et Mords ! – Car si tu ne bois pas mon sang
Je reste dans les fers
En vain j’ai cherché un assez méchant
Mais je n’en trouve guère
Je t’ai provoqué, j’ai été mauvais
Ai encouragé ta rage
En fait de blessure, tu ne m’as donné
Qu’un souriant visage

Flairez bêtes fauves – Vivez-vous encore ?
Vous ne savez ce corps déjà mort
Grande douleur, de tous côtés
Je t’appelle pour tout recommencer.

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J’ai de plus en plus de mal, dirait-on, à faire de la philosophie – philo et sophia me paraissent de plus en plus disjoints, et généralement, c’est lorsque je suis le moins amical que je suis le plus probe. C’est qu’on confond trop souvent l’amour de la sagesse, ou de la vérité, avec une sorte de version laïque de l’amour du prochain – aimer la sagesse, ce n’est pas aimer quiconque pense – et dans la majorité des cas: « Tu penses mal, la sagesse me commande de te haïr. A tout le moins, de haïr tes mauvaises raisons, tes facilités – aimer le pécheur, haïr le péché ». Mais le philosophe est là pour débusquer les endroits où le raisonnement pèche, pas pour passer de la pommade aux apprentis-sorciers …

Que cela suffise donc à m’acquitter par avance, de toute la méchanceté critique que ne peut manquer de déployer dans la suite une personne qui, malgré ses faiblesses, aime un peu trop la vérité pour tolérer les pantomimes intellectuelles les plus révoltantes, et le cortège de tous ceux qui se complaisent dans les abîmes du n’importe-quoi. Ceux-ci étant légion, et comme nos moyens ne permettent guère ce procédé bien commode, qui d’une interpellation et d’une seule, transbahutait illico une ribambelle de démons de la chair humaine à la chair porcine – nous nous contenterons de peu: saisir au vol quelques ignobles personnages, et tâcher de leur faire un sort. « Pas de noms ! Pas de noms, surtout ! Quand intelligence est prostrée dans un petit coin, orgueil et rancune prennent leurs aises, ils t’en voudront ! » Des types, alors, et guère plus. Qu’ils se subsument sous la bonne catégorie, si ils le peuvent !

Il était un temps où l’on pouvait se plaindre des prédicateurs et des orateurs à cause de ce qu’ils visaient, à cause des valeurs dont leurs prises de paroles étaient les aveugles défenderesses. On conspuait les « prédicateurs de mort » ou les « apologistes du vice », selon son gré. Triste époque, où avant même de s’attaquer à la moindre défense de valeur, il faille s’attaquer à la qualité de l’orateur lui-même. On me pardonnera ici le manque d’universalité du billet, mais c’est d’une expérience de chrétien évangélique qu’il s’agit ici de faire part: la gangrène des prises de paroles absurdes a contaminé si avant ce que l’on nomme habituellement le « corps mystique de l’Église » qu’il faudra bien qu’un jour, quelqu’un se décide à chasser les marchands du temple avec tant de violence que des années après, les odieux trembleront encore rien que d’y penser.

Orateurs chrétiens, vous n’êtes même pas orateurs – commençons en effet par le plus simple, le plus évident. Toute foi mise à part, mon goût est à l’agonie chaque fois que je vous entend vous essayer à ce pourquoi vous êtes visiblement si peu doués que tout autre choix de carrière eût été forcément préférable. Mauvais. Plats. Ennuyeux. Pathétiques. Et si souvent, je ris de bon cœur en vous voyant, en vous écoutant, c’est parce que le rire est la seule espèce du sucre que je connaisse pour atténuer l’amertume des souffrances morales, ou esthétiques. Je vous vois vous mettre à l’école d’orateurs déjà eux-mêmes forts mauvais – que ne vous a-t-on dit que deux millénaires de rhétorique nous précèdent ! Que les bibliothèques regorgent d’ouvrages solitaires et oubliés, où l’on expose les règles d’une bonne prise de parole ! Que parmi eux, certains furent des chrétiens éminents, dont vous n’auriez pas à rougir lors de vos fades kermesses: Fénelon, Pascal et Augustin accumulent la poussière sur leur rayonnage, pendant que les orateurs chrétiens les plus dénués de talent, et jusqu’au handicap ! – accumulent les vues sur YouTube. C’est pousser la bravoure trop loin que de se ménager une place sur la civière du paralytique, alors qu’il faudrait le guérir ! « Lève-toi et marche ! » et pas « Attends, je m’allonge ! ».

On raconte que Démosthène, qui de pitoyable bafouilleur qu’il était, voulait devenir orateur influent, construisit chez lui une pièce secrète en son sous-sol, et s’y enfermait – des jours, des semaines, des mois ! Et se méfiant de lui-même, sachant que tout exercice difficile nous expose chaque seconde à nous parjurer nous-mêmes, il se rasait la moitié de la tête, faisant de la honte de sortir ainsi en public l’auxiliaire de ses résolutions. Hélas ! Que fait que vous ne vous méfiez pas tant de vous-mêmes ? Vous qui pourtant fûtes élevés au grain du péché originel, vous qu’on a entraîné à débusquer les fautes comme jadis on entraînait son fils à traquer les bêtes ! Et sachant votre faiblesse, votre misère, d’où vous vient cette insouciance avec laquelle vous vous arrogez en une année un titre que le moins exigeant païen ne s’autoriserait qu’après une décade ? Est-ce une largesse de la fée Saint-Esprit ? Ou seulement la marque d’une assez médiocre nature ? Jugeons-en par les œuvres: l’Esprit fit parler divinement des pécheurs incultes de Galilée – deux millénaires ont dû singulièrement le changer, pour qu’il fasse maintenant parler si mal des personnes dix fois plus éduquées ! Que ceux qui ont des oreilles entendent ! Que ceux qui ont des oreilles souffrent, et comprennent !

Période de vaches maigres – je me contenterais d’un bon sophiste, si au moins, on pouvait me fournir cela ! « A ce dont l’esprit se contente, on peut mesurer l’étendue de sa perte »,  écrivait Hegel. Hélas ! On ne dispose plus d’un mètre assez grand pour la fixer d’un coup – il faut s’y reprendre à deux, trois, quatre fois ! C’est pourquoi chaque écoute que l’on vous concède est comme une plongée plus profonde dans les abysses de votre contentement: les sondes s’y perdent, et avec elles, les vertus. Je vous l’avoue franchement: j’aurais déjà honte de disserter à votre façon sur une page ou deux d’un catalogue IKEA; mais quelle aisance, de votre côté, à tâcher de la graisse de votre « art » le plus saint des livres ! A badigeonner votre ketchup oratoire sur chaque verset qui a le malheur de croiser votre route ! C’est que plus haut placé que les Écritures: votre ego ! Scintillant de mille feux sur les cimes de votre échelle de valeurs, dont chaque ligne de la parole de Dieu n’est plus qu’un échelon trop usé. Merveilleux ébénistes, qui des plus grands mystères, confectionnez de pratiques escabeaux ! Mais prenez garde qu’arrivés aux sommet, il n’y ait rien d’autre à saisir que le vertige, et rien d’autre à gagner qu’une chute ! Vous voilà prévenus.

Certes, la sagesse du monde est folie pour Dieu. Mais quelques bonnes raisons ont présidé à ce qu’elle institue le diplôme comme garantie d’une maîtrise quelle qu’elle soit. Non pas pour vous valoriser vous, mais pour protéger vos frères de vous-mêmes, et de votre inextinguible soif de facilité ! Untel a étudié la philosophie, et s’est arrêté au seuil de la difficulté: ce ne sont pas les crocs du monstre Agrégation qui l’ont fait fuir, dit-il, mais le doux appel de Dieu – et plus que doux, commode ! – qui l’a détourné à temps ! « Plaisant appel qui contourne les obstacles ! », aurait raillé Pascal. Et désormais, de fanfaronner avec les plus vagues des titres : diplômé, dans ton cas, veut dire licencié ! Tâche donc de vendre ta poudre aux yeux avec cet intitulé ! Mais tu le sais parfaitement toi-même, qui doit user plus de ruse de de philosophie …

« Un jour, un homme qui était en visite chez un de ses amis trouva dans une pièce isolée un coffre, que l’on avait laissé ouvert, à la vue de tous. Il y trouva beaucoup d’or, et comme personne ne semblait le surveiller, il en déduisit que l’or était à celui qui le prendrait le premier. Il le glissa sous son manteau, et rejoignit les autres invités sans se faire remarquer. Une heure plus tard, le maître de maison se rendit au coffre, accompagné de celui qui par un service rendu, avait mérité cet or comme juste paiement. Trouvant le coffre vide, il se lamenta: « Mon ami, si je verse des larmes, ce n’est pas pour ma perte, mais parce que ton service n’a pas trouvé sa juste récompense. Vois, pendant que nous mangions et nous réjouissions, un voleur s’est introduit, et s’est accaparé ce qui devait en toute justice te revenir ». Et accourant auprès des invités, le maître de maison implora ceux-ci de bien vouloir lui venir en aide, et rassembla le peu qu’ils purent lui donner. Invité à contribuer, le voleur dit au maître: « Mais enfin, c’est ta faute, si le coffre laissé ouvert a attiré la convoitise d’un voleur. Que ne l’as-tu fermé à clé, sachant que tu recevais tant de monde ! » Et le maître, attristé, lui répondit: « Homme de ce temps ! Je n’ai eu la faiblesse que d’être d’un temps plus ancien – où le larcin commis, on blâmait le voleur, plutôt que le coeur trop juste qui avait exposé ses richesses à la convoitise du mauvais ! Ma maison est ouverte à tous, et j’ai toujours eut à cœur de ne présumer que le meilleur de ceux que j’y reçois. Comment se consoler d’un temps où le voleur n’est plus fautif, parce qu’on ne s’est pas assez méfié de lui  ? »

Et même alors – si par miracle, vous vous hissiez au seuil de l’acceptable en matière de style, qu’en serait-il du fond ? De la matière ? Je vous connais trop: même votre plus belle signature ne viendrait jamais que parapher des chèques sans provisions ! Une de vos plus courues litanies: « Quelle merveille que la jeunesse ! A cœur jeune, rien d’impossible ! Puberté, garantie ! » Mais qu’est-ce donc qu’une personne si jeune en possession de tant de certitudes ? Vous l’avez sur le bout de la langue: … un faussaire ! Quiconque a un peu battu les chemins du savoir sait que seul le temps permet de parler bien d’un sujet. Que seuls les chiens fous voient la facilité dès l’abord; le lucide, chaque point qu’il examine le plonge dans des abîmes d’incertitude ! Et dans chacun de ces gouffres, il doit patiemment pelleter la terre d’années de labeurl, avant de pouvoir prendre pied. Et vous donc, qui êtres si riches de science et si jeunes, comment ne pourriez-vous pas éveiller mes plus légitimes soupçons ? A la manière d’Horace, j’affirme ceci avec confiance: « Je hais les jeunes savants et les évite ». Vous êtes à un âge où l’on ne peut parler sur tout sujet avec confiance qu’en n’en sachant rien, pas même les contours. Tâchez donc d’être conséquents jusqu’au bout: voyez si en n’ouvrant plus jamais une Bible, vous n’en parlerez pas mieux encore ? Vous qui parlez de théologie sans ouvrir de livres, de charité en recevant sans donner, et d’amour tant que l’on ne vous offense pas ! Quel sublime orateur, celui qui saura réécrire l’Évangile sans avoir l’ancien modèle sous les yeux ! Occasion à saisir – je suis d’humeur généreuse.

Qu’on m’accuse maintenant de ne vouloir plus entendre personne parler de Dieu ! Non ! Seulement, je ne peux plus, car votre façon à vous a trop meurtri mes tympans. Je ne demande pas des orateurs à mon goût, seulement des orateurs ayant le bon goût de se sentir responsables, de sentir tout le poids qui pèse sur les épaules de celui qui est amené à parler de Dieu à d’autres ! A votre air jovial, on croirait qu’il s’agit là d’un passe temps ! On s’exerce à la prédication comme on s’entraîne au tennis, avec l’espoir qu’un jour, les maigres efforts qu’on a consenti à fournir nous permettront de prendre davantage de plaisir à jouer ! On arrive même à se convaincre que la divine providence est là pour ramasser les balles perdues.

Oh ! Je ne doute pas qu’il y en ait de valables parmi vous – quel malheur pour moi de n’avoir croisé que les mauvais ! Une seule bonne prédication aurait pansé mes blessures ! Mais malheur à votre goût démocratique: on a eu la gentillesse de laisser parler tout le monde, et voilà maintenant formée la petite oligarchie des médiocres, qui atteint la position de force en se serrant les coudes ! L’un leader spirituel, l’autre apologiste, tous liés par cette étrange complémentarité qui a toujours tenu ensemble les médiocres possédant un certain appétit: on ne chasse pas la même proie ! Ou l’on extorque pas les mêmes biens, c’est selon … Si au moins vous étiez vos propres mécènes, on vous pardonnerait plus aisément vos frasques ! Mais maintenant que la dîme ne va plus à l’assiette des pauvres, mais dans le tronc honteux de vos illusions, il faut bien que quelqu’un sonne l’alarme ! On ne paie les artistes que pour le génie auquel ils ont réussi à porter leur névrose, à coup non seulement de conviction, mais de travail acharné – et d’auto-examen redoutable ! Les ressources de l’églises sont pour les nécessiteux, mais ce n’est guère d’argent que vous avez besoin, mais de sagesse. Tâchez donc, en entrant au Temple, d’en feuilleter les Bibles plutôt que les livres de compte – c’est cette voie qui vous éloignera le plus sûrement d’un ridicule qui, vérification faite, ne tue pas … Hélas !

LXXXVI. Coups de griffes

4 novembre 2013

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« Je veux que vous soyez de ceux dont le regard est toujours en quête d’un adversaire – de votre adversaire. Et chez quelques-uns d’entre vous existe la haine au premier regard »

– Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, De la guerre et des guerriers

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Doute passager – ne serai-je qu’un avorton haineux, non pas plus raffiné, mais seulement d’une espèce plus tortueuse; un serpent dont on serait moins coutumier sous nos latitudes, et qu’on mettrait seulement un peu plus longtemps à reconnaître ? Simple interrogation pour le plaisir: il y a une véhémence qu’on ne commande pas, et qui ne se laisse pas confondre avec l’impuissance. Ce qui est vrai, par contre, c’est qu’il y a plusieurs manières d’aimer son malheur, qui n’ont absolument rien en commun. La première – aimer son malheur par faiblesse. « Oh, mais la vie n’est pas autre chose que cela: apprendre de ses erreurs, aimer tous ceux qui croisent notre route, et trouver l’appréciable dans tout ce qu’on ne peut changer ». Balivernes ! Ce bel esprit qu’on rencontre partout nous apprendrait à déguster les graviers comme un mets délicat, si l’on nous en servait tous les jours. On oublierait même qu’on a un jour mangé autre chose que de la pierre moulue.
Autre manière: aimer son malheur parce qu’il éveille en nous la plus vive aversion. C’est un révélateur. Qui aime son malheur pour l’accepter en l’état est abject. On ne peut vraiment l’aimer que pour sa puissance fécondante, pour la résistance qui atteste en nous qu’il existe encore un peu de vie. Le malheur en lui-même reste méprisable: on s’aime seulement à travers l’épreuve de ce mépris. D’où je m’explique enfin quel subtil goût de la souffrance me pousse à m’enfoncer toujours plus avant dans le cours bourbeux de l’Académie – pure façon de se sentir vivre. Les lèvres royales n’embrassaient pas les lépreux dans un autre état d’esprit. Mais, attention ! C’est loin d’être chose gratuite ! Il m’en coûte des efforts si harassants qu’on ne saurait y mettre de prix. Ma bourse d’étude, risible pécadille – quel multiplicateur faudrait-il trouver pour tomber sur le juste salaire que réclame une pareille abnégation ? Sisyphe a beau jeu de se plaindre ! Il ne roulait jamais que des pierres ! « Viens, je ferai de toi un rouleur d’hommes ! » dirait le médecin accoucheur honnête, et avec lui, le défenseur de l’université.

Mais n’y a-t-il pas un moment où la friction perd de sa puissance à générer le feu ? Où les deux parties se sont trop usées dans l’opposition ? Où il faut abandonner la lutte, telle une erreur de jeunesse, un excès de fougue qui ne trouve de rédemption qu’à être désavoué ? Oubliez ! Oubliez ! L’humain a ses ressources inépuisables – vivante boîte d’allumettes ! (« Vivante » employé ici comme simple façon de parler). L’étreinte prolongée des deux lutteurs révèle des menaces toujours nouvelles, en particulier lorsque l’adversaire possède une bêtise qui fait de lui, pour l’homme sain, une véritable ding an sich. Un exemple ! Un exemple ! Soit. N’allons pas le chercher plus loin que dans l’exercice du langage. Qui n’a jamais expérimenté que le texte le plus dur à lire qui soit ne soit précisément pas celui du plus docte, mais du quasi-illettré (« quasillettré » pour aller vite, ce mot est à employer souvent) – parce que nous partageons au moins avec le docte, par-delà les divergences, cette politesse élémentaire de la syntaxe que l’imbécile ne connaît pas. Celui qui possède sa langue maternelle n’est jamais tant démuni que face à celui qui fait honte à cette langue. Cet illettré fait figure pour lui de monde le plus étranger qui soit. Et ainsi chaque homme de goût, sur la place publique, est par nécessité une sorte d’explorateur. Langage ! En tes dehors, une terra incognita dont le défrichage de diminue jamais l’étendue de ce qu’il reste à découvrir – de bêtise …

Un doigt levé, par là ! Une objection ! « Allons, vous avez beau jeu de désavouer l’université, il n’en demeure pas moins que votre critique érudite retourne contre elle les armes-mêmes que la faculté a patiemment forgé ! L’exercice-même de votre parole, de votre pensée, en la conspuant aussi intelligemment, est une offrande de reconnaissance ! » Langues de vipères ! Encore une de vos ruses pour attribuer au malheur les fruits d’un sain mépris nourri à son encontre ! Ce que j’ai acquis de plus précieux, je l’ai acquis contre l’université, contre la gnose désaturée, contre les techniques lamentables de production du savoir en série – j’ai volé à l’université ses creux, pour les remplir, et de toutes mes forces ! On ne se forge pas un style comme le mien en empilant sagement les dissertations – 1.1, 1.2, 1.3/2.1, 2.2, 2.3/3.1, 3.2, 3.3, voilà l’Art poétique de la Faculté ! Pléiade, demi-tour ! Verdict d’un directeur de mémoire: « Vos phrases sont léchées ! » Merci bien ! Monsieur Chateaubriand, vos phrases sont léchées ! Monsieur Proust, vos phrases sont longues ! Monsieur Céline, les vôtres ne sont pas des phrases ! Climax du goût professoral, savourez ! Ah, mais je ne m’y trompe pas: je sais combien ma seule rhétorique inédite a pu habiller d’or mes travaux les plus bâclés. C’est que les scolastiques apprécient secrètement, dans leur cabinet en noir et blanc, une telle bacchanale de pigments ! Subjugués par la forme, inaptes à juger du contenu – mes correcteurs les plus intransigeants, du reste, ont toujours été ceux qui manquaient de goût jusqu’au handicap.

Et pourtant ! Pourtant ? Comme je vous épargne ! Comme j’use avec vous de la plus patiente façon, ménageant de haute lutte votre délicatesse enseignante ! Mille ruses pour choyer votre délicat estomac, votre capricieuse digestion ! Combien de fois ai-je dû diluer mes plus grands moments de bravoure avec l’eau croupie de l’exposition didactique ! Si vous acceptiez mes raccourcis, comme nous aurions pu aller loin ! Mais je suis obligé de jouer – même avec vous, vous ! – de jouer les Platon: « Veuillez regarder dans cette flaque le reflet de mon style, de mes idées … patientons, la nuit est proche, où vos rétines saurons soutenir les impossibles restrictions que j’ai imposé à mon talent ». Mes « phrases léchées » m’ont acquis une note que deux semaines de travail bâclé en fin d’année ne donnaient pas doit d’espérer à quiconque d’autre que moi. La plus impartiale des lectures – la mienne – s’est émerveillée de ce qu’un contenu si bancal puisse recevoir un si plein assentiment – miracle du style ! C’est gage que je n’ai pas étudié Pascal en vain; il m’a appris ce qu’il avait de plus précieux.

Qu’il se lève, maintenant, le singe qui osera prétendre rivaliser ! Qu’il me fasse me tordre d’un rire authentique, sincère – Oh ! Et surtout ! Des mimiques ! De l’apprenti professeur ! C’est la meilleure partie ! « Il me semble que … Qu’est-ce à dire ? … il y a ici un véritable opposition qu’il s’agit de travailler … » Qu’il épuise toutes ses recettes, qu’il branche son micro-onde en plein milieu de l’estrade, que chacun voie comment aujourd’hui, on fait de la philosophie ! « L’auteur sur lequel je travaille n’a rien dit sur le sujet qui nous occupe … et c’est une raison légitime de soupçon ! » Je l’avoue, ma pirouette préférée, celle-ci ! Que tous ceux qui sont inaptes à comprendre ce qui a été dit froncent sans fin les sourcils à propos des non-dits – leur non-pensée aura au moins le charme d’une certaine symétrie !

Une véritable définitions des études de philosophie réussies: oser exposer sa chair saine dans une fosse emplie de hyènes faméliques. On n’acquiert l’intelligence qu’en osant la trouver soi, et encore, en osant l’exposer à tant de bêtise. Sagesse III:6 , « Comme on passe l’or au feu du creuset, il a éprouvé leur valeur ». Qu’on trouve un seul imbécile sur terre capable de soutenir que c’est le feu qui donne sa valeur à l’or ! Et pourtant ! C’est ce qu’on soutient partout, et tous les jours …

Mais il n’y a là nulle raison de fuir, d’abandonner. La fosse est dangereuse, mais plus dangereux encore: le chemin qui mène loin d’elle. La voie qui aurait mené Daniel loin des lions, voie de perdition ! Je ne presque mûr pour la solitude, mais pas encore, pas tout à fait. Une gorgée de plus, de ce suprême dégoût  … Mais enfin, j’étais déjà seul sans le savoir ! Le malheur que je m’administre consciencieusement, et le sourire aux lèvres, n’a déjà plus rien à voir avec la socialité. Un médecin seul s’inoculant sa dose de poison, ne se dit pas l’égal de l’outil par lequel lui-même se vaccine. Maintenons ceci quoi qu’il advienne: il y a des amis ou rien. Je n’ai guerre d’amis, mais l’accointance n’est rien pour moi – je suis donc seul. Les « connaissances » et « relations » de toutes sortes ne sont que des plantes dont on tire des décoctions, et l’on aura le droit de traiter de fou celui qui, battant les sous-bois, appelle chaque portion d’herbier « mon ami ». Il en est quelques uns qui ne sont pas mes amis, mais que je respecte de loin – si peu ! C’est que le temps n’est pas à l’amitié.Christ au désert, Zarathoustra à la montagne, et moi ?

Ultime méditation métaphysique: prendre Descartes à rebours – « Voici, je sors de mon poêle, pendant un temps réduit, pour méditer sur l’homme en sa compagnie. J’ai présumé ma force à deux jours: au-delà, le sang, le déclin. Deux jours donc, et puis s’en retourner, comme Manfred en son castel, pour y mourir ». Un doux rêve, ceci, car qui a eu un jour – quel homme trop gâté, a eu le privilège de naître seul ? On mesure là l’abnégation toute divine du messie qui s’est fait chair: lui seul aurait pu s’offrir le luxe de naître d’un orage, d’une eau limpide ou d’une grotte, sans témoins, ni parents, ni curieux. Une dernière concession faite à l’altitude solitaire qui fut auparavant la sienne. Mais non. A peine arrivé, volontaire dans la souffrance: tout le monde s’agite autour, la danse des passions s’entame autour de lui, Hérode s’échauffe, les bergers baragouinent … Il faut donc une retraite, puisqu’on a pas la chance de naître en retrait.

A ce propos Descartes, sacré menteur ! Avec ses grands airs de « je me retire pour un temps du cours du monde, pour penser, méditer, douter » ! On connait sa biographie, René n’aimait pas être dérangé, il méditait, il disparaissait souvent, se cachait même de ses « amis » lorsqu’il ne se sentait pas d’humeur à voir quelqu’un. Nietzsche a peut être jugé un peu trop vite cette superficialité cartésienne, en ne voulant pas considérer assez son homme: il aurait vu un génie orgueilleux, sans doute même trop orgueilleux pour sa propre philosophie. Comme Schopenhauer, Descartes aurait-il eu assez en lui pour enfanter deux ou trois autres systèmes ? Je préfère penser – et ce n’est pas avis jeté au hasard, car j’ai fréquenté ceux dont je parle plus assidûment que des êtres de chair – que la simplicité, la générosité cartésienne est la contrainte suprême que Descartes s’est imposé à lui-même pour se sentir vivre, au plus haut point; comme Pascal s’est à lui-même administré l’ultime épreuve de la foi pour empoisonner son génie orgueilleux, et le faire accoucher d’une seconde existence. Voilà de quoi rédiger un mémoire bien plus digne que celui que je me contraint à écrire. Le moi chez Augustin, Descartes, Pascal, oublions ! Ce qui les relie plus intimement que tout, c’est l’extraordinaire noblesse qui les a poussé tous les trois à s’imposer le joug le plus dur, la loi la plus opposée à leur force naturelle. Augustin s’est éprouvé au plus haut point dans sa conversion: la voix qui lui enjoint de lire, n’est-ce pas d’abord la voix de sa propre force ? « Combien j’étais ému ! Que de larmes s’échappaient de mes yeux, lorsque j’entendais retentir dans votre église le chœur mélodieux des hymnes et des cantiques qu’elle élève sans cesse vers vous ! Tandis que ces célestes paroles pénétraient dans mes oreilles, votre vérité entrait par elles doucement dans mon cœur; l’ardeur de ma piété semblait en devenir plus vive; mes larmes coulaient toujours, et j’éprouvais du plaisir à les répandre. »  Ses yeux pleurent de joie son cœur palpite, et son ardeur croît. Un ancien grec aurait écrit cela à la vue des rangs ennemis rangés à l’autre bout des champs de Platée. Ses larmes sont d’ailleurs plaisir, parce que les douleurs de la contrainte sont la suprême jouissance de sa force, qui choisit de s’en charger.

Cela non pas pour démystifier une conversion à laquelle je crois par ailleurs, mais pour rendre seulement justice à l’incroyable logique de la vitalité, de la puissance, qui sous-tend ces trois œuvres majeures. Il est absurde de croire que la foi la plus pure ne soit pas en même temps vivification pure de l’âme et de corps. Celui qui sait bien lire, dans chaque page de Saint Paul, voit cette extraordinaire puissance porter la douceur et la vertu comme une lame de fond où ces qualités pétillent comme l’écume. L’avorton de Dieu n’avait de mérite à se dire tel que parce que moins que quiconque, il paraissait avorton, maladif, chétif et faible. Il s’imposait la faiblesse comme les hypocrites de Dante portaient leurs capes de plomb – mais lui, par choix ! « Lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort », il y a là matière à méditer.

De même, devrais-je m’imposer l’université comme le fardeau le plus lourd, le plus pesant qui soit, parce que cette contrainte me fait émerger de l’effort, là où avant, je n’étais encore que vague promesse faite à moi-même. Mais prenons garde de ne pas confondre l’or et le feu.