LXXXIII. Singes savants

3 octobre 2013

the-sensorium-walton-ford-copie

 

*

Philémon suait à grosses gouttes. Le produit de sa sudation se cristallisait à la racine de ses poils, glissait jusqu’à leur extrémité, pour finir par chuter sur l’antique dallage – et cela se voyait de plus en plus. Il le sentait; autour de lui, les autres primates se tenaient si sages que leur immobilité-même devenait la plus effrontée, la plus tonitruante des moqueries. Ils l’observaient, leurs yeux légèrement plissés, et toute leur faces tendues vers lui, tels des masques du cuir difformes, le défiaient de s’avancer vers l’estrade, et de satisfaire à l’exercice.
Se pattes postérieures tremblaient de plus en plus, et ses feuilles de notes s’imbibaient de transpiration. Arriverait-il encore à les déchiffrer ? Il semblait déjà que certains passages s’effaçaient; « Qu’est-ce qu’agir par devoir, sinon faire primer la moralité sur les intér … » Panique. Il savait tout cela, enfin, l’essentiel … mais dans l’épreuve, submergé par des vagues régulières d’adrénaline, il savait que sa mémoire souvent si précise dans le calme, se transformerait rapidement en un réservoir à mélasse dont il ne parviendrait à tirer le moindre enchaînement. Il convoquerait en vain les concepts, mais ceux-ci se déroberaient. Et les capucins le contemplant dans sa détresse, ronronnaient d’un plaisir mauvais.

Il tâcha alors de se reprendre. Il savait bien que ce n’était pas d’abord question d’intelligence, mais  capacité à bien copier. Il fallait singer. Faire le savant. Les savants eux-mêmes avaient été formés en imitant les savants qui les avaient précédés, il n’y avait donc pas à rougir; rougir de manquer d’intuition, pourquoi faire ? Les plus pénétrants des orang-outans, qui sont aujourd’hui si en vogue, n’avaient jamais acquis cette capacité intuitive que sur le tard. Et même dans cette université plutôt prestigieuse – et dans d’autres, avait appris Philémon, qui se trouvaient bien au delà du fleuve, bien au-delà encore de la mangrove, et pour lesquelles il n’avait pu obtenir de bourse – les classes s’arrêtaient officiellement au stade du théâtre. Certains étranges manuels dont il avait pu lire des comptes-rendus, décrivaient de curieux programmes d’apprentissages: musique, gymnastique, mathématiques, géométrie, astronomie … Les primates avaient toujours préféré la tripartition linguistique, rhétorique, théâtre, qui leur semblait bien plus adaptée à la discipline philosophique, la plus haute qui soit. On commençait par acquérir la parole, qu’on extirpait à grand peine de ce qu’une existence sauvage violente développait comme répertoire de cris informes et de gargarismes. Puis on apprenait les règles par lesquelles les grands orateurs enchaînaient ces mots. Mais à ce stade, on n’était encore qu’un tâcheron, et la plus haute classe, celle qui parachevait l’enseignement philosophique, consistait en l’acquisition de la théâtralité propre à la discipline. Alors, on se dégageait enfin d’un usage poussif de la technique des mots, pour se confondre en apparences avec ses pairs. Homoiosis simius. Consécration. Certains voyaient même là le sommet d’une carrière philosophique: cette capacité d’intuition que nous mentionnions plus haut, n’était pour eux que le signe d’une décadence de la faculté d’imitation. « Un philosophe ne se met à inventer que lorsqu’il n’est plus capable d’imiter. Et la fin de son existence universitaire s’apparente à une lente différentiation, dont la fin pathétique, n’est-ce pas, serait – horreur ! – l’absence de ressemblance avec qui que ce soit. Triste sort, en vérité … ». Et ces mots n’étaient pas ceux qu’un chimpanzé novice.

Et c’était cela que Philémon craignait plus que tout: monter sur l’estrade, s’engager dans une parfaite représentation, combinant divers modèles connus, dans leurs passages les plus érudits, puis tout d’un coup, la mémoire se dérobant, prononcer une phrase originale, même pire ! … faire preuve d’intuition involontaire, et que le jury s’en aperçoive. Qu’il ne trouve de ressemblance avec aucun auteur de la tradition. Alors, les rires parcourraient l’assistance, et dans la désapprobation générale, Philémon serait mis au ban de la communauté universitaire, taxé d’original, d’inventeur, et de bien d’autres noms dont nul être vivant ne souhaiterait jamais être traité … et mettant maladroitement une patte devant l’autre, il répétait comme un mantra: « Ne t’éloigne pas ! Rappelle-toi ! Ne pense pas ! Ne pense pas ! … »

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :