Clinamen II

« Si donc de toutes parts s’étend un libre espace sans limites, si des germes innombrables multipliés à l’infini voltigent de mille façon et de toute éternité, est-il possible de croire que notre globe et notre firmament aient été seuls créés et qu’au-delà il n’y ait qu’oisiveté pour la multitude des atomes ? ». Lucrèce, De Natura Rerum, Livre II

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LXXXIV. Plastic Work

9 octobre 2013

Ajout d’une nouvelle page, qui regroupera mes travaux plastiques à venir.

Il ne s’agira pas ici d’expression absolue de mon Moi d’artiste, ou de toute autre farce romantique faisandée. Par ces travaux, je souhaite avant tout, selon une visée deleuzienne, poursuivre mon effort de pensée, non pas par concepts, mais percepts et affects. On ne s’étonnera donc  pas de retrouver, ici encore, une certaine forme de philosophie: mon travail en cours cherche à se confronter avec le matérialisme antique, principalement à partir du De Natura Rerum de Lucrèce- puisque ce corpus constitue une partie importante de mon travail universitaire dans la perspective de l’Agrégation. Insistons tout de même sur le fait qu’il ne s’agit en aucun cas d’illustrations d’une doctrine philosophique – la datavisualisation peut être de l’art, mais la réciproque n’est presque jamais vraie.
L’oeuvre est « un bloc de sensations, c’est-à-dire un composé de percepts et d’affects. […] Les sensations, percepts et affects, sont des êtres qui valent par eux-mêmes et excèdent tout vécu. […] L’oeuvre d’art est un être de sensation, et rien d’autre: elle existe en soi. […] »(Deleuze et Guattari, Qu’est-ce que la philosophie ?, p. 163 )

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« Les innombrables éléments des choses, heurtés de mille manières et de toute éternité par de nombreux chocs extérieurs, entraînés d’autre part par leur propre poids, n’ont cessé de se mouvoir et de s’unir de toutes les façons, d’essayer toutes les créations dont leurs diverses combinaisons étaient susceptibles; voilà pourquoi, à force d’errer dans l’infini du temps, d’essayer toutes les unions, tous les mouvements possibles, ils aboutissent enfin à former ces assemblages qui, soudain réunis, sont à l’origine de ces grands objets, la terre, le ciel, la mer et les espèces vivantes ». Lucrèce, De Natura Rerum, Livre II, 422-432

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LXXXIII. Singes savants

3 octobre 2013

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*

Philémon suait à grosses gouttes. Le produit de sa sudation se cristallisait à la racine de ses poils, glissait jusqu’à leur extrémité, pour finir par chuter sur l’antique dallage – et cela se voyait de plus en plus. Il le sentait; autour de lui, les autres primates se tenaient si sages que leur immobilité-même devenait la plus effrontée, la plus tonitruante des moqueries. Ils l’observaient, leurs yeux légèrement plissés, et toute leur faces tendues vers lui, tels des masques du cuir difformes, le défiaient de s’avancer vers l’estrade, et de satisfaire à l’exercice.
Se pattes postérieures tremblaient de plus en plus, et ses feuilles de notes s’imbibaient de transpiration. Arriverait-il encore à les déchiffrer ? Il semblait déjà que certains passages s’effaçaient; « Qu’est-ce qu’agir par devoir, sinon faire primer la moralité sur les intér … » Panique. Il savait tout cela, enfin, l’essentiel … mais dans l’épreuve, submergé par des vagues régulières d’adrénaline, il savait que sa mémoire souvent si précise dans le calme, se transformerait rapidement en un réservoir à mélasse dont il ne parviendrait à tirer le moindre enchaînement. Il convoquerait en vain les concepts, mais ceux-ci se déroberaient. Et les capucins le contemplant dans sa détresse, ronronnaient d’un plaisir mauvais.

Il tâcha alors de se reprendre. Il savait bien que ce n’était pas d’abord question d’intelligence, mais  capacité à bien copier. Il fallait singer. Faire le savant. Les savants eux-mêmes avaient été formés en imitant les savants qui les avaient précédés, il n’y avait donc pas à rougir; rougir de manquer d’intuition, pourquoi faire ? Les plus pénétrants des orang-outans, qui sont aujourd’hui si en vogue, n’avaient jamais acquis cette capacité intuitive que sur le tard. Et même dans cette université plutôt prestigieuse – et dans d’autres, avait appris Philémon, qui se trouvaient bien au delà du fleuve, bien au-delà encore de la mangrove, et pour lesquelles il n’avait pu obtenir de bourse – les classes s’arrêtaient officiellement au stade du théâtre. Certains étranges manuels dont il avait pu lire des comptes-rendus, décrivaient de curieux programmes d’apprentissages: musique, gymnastique, mathématiques, géométrie, astronomie … Les primates avaient toujours préféré la tripartition linguistique, rhétorique, théâtre, qui leur semblait bien plus adaptée à la discipline philosophique, la plus haute qui soit. On commençait par acquérir la parole, qu’on extirpait à grand peine de ce qu’une existence sauvage violente développait comme répertoire de cris informes et de gargarismes. Puis on apprenait les règles par lesquelles les grands orateurs enchaînaient ces mots. Mais à ce stade, on n’était encore qu’un tâcheron, et la plus haute classe, celle qui parachevait l’enseignement philosophique, consistait en l’acquisition de la théâtralité propre à la discipline. Alors, on se dégageait enfin d’un usage poussif de la technique des mots, pour se confondre en apparences avec ses pairs. Homoiosis simius. Consécration. Certains voyaient même là le sommet d’une carrière philosophique: cette capacité d’intuition que nous mentionnions plus haut, n’était pour eux que le signe d’une décadence de la faculté d’imitation. « Un philosophe ne se met à inventer que lorsqu’il n’est plus capable d’imiter. Et la fin de son existence universitaire s’apparente à une lente différentiation, dont la fin pathétique, n’est-ce pas, serait – horreur ! – l’absence de ressemblance avec qui que ce soit. Triste sort, en vérité … ». Et ces mots n’étaient pas ceux qu’un chimpanzé novice.

Et c’était cela que Philémon craignait plus que tout: monter sur l’estrade, s’engager dans une parfaite représentation, combinant divers modèles connus, dans leurs passages les plus érudits, puis tout d’un coup, la mémoire se dérobant, prononcer une phrase originale, même pire ! … faire preuve d’intuition involontaire, et que le jury s’en aperçoive. Qu’il ne trouve de ressemblance avec aucun auteur de la tradition. Alors, les rires parcourraient l’assistance, et dans la désapprobation générale, Philémon serait mis au ban de la communauté universitaire, taxé d’original, d’inventeur, et de bien d’autres noms dont nul être vivant ne souhaiterait jamais être traité … et mettant maladroitement une patte devant l’autre, il répétait comme un mantra: « Ne t’éloigne pas ! Rappelle-toi ! Ne pense pas ! Ne pense pas ! … »