LXXX. La conscience-corbeau de Poe

18 août 2013

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Then this ebony bird beguiling my sad fancy into smiling,
By the grave and stern decorum of the countenance it wore,
`Though thy crest be shorn and shaven, thou,’ I said, `art sure no craven.
Ghastly grim and ancient raven wandering from the nightly shore –
Tell me what thy lordly name is on the Night’s Plutonian shore!’
Quoth the raven, `Nevermore.’

Edgar Allan Poe, The Raven

Le narrateur est cloîtré dans sa chambre, trompant la douleur du deuil de son aimée par des lectures assomantes, lorsque surgit de la nuit noire un corbeau. Quel est-il ? Un souvenir passé par le trop commun procédé de l’incarnation animale ? Est-il interlocuteur, messager, ou simple machine à rappeler, « plus jamais » ? On se plait à penser quelques secondes que c’est la blessure-même, la perte, qui vient se percher sur le buste de Pallas, puis on en revient. Paradoxalement, ce n’est pas le poème de la seule douleur du poète face à la mort d’un être cher, mais le poème de la conscience. Le corbeau vient de nulle part. Le corbeau-souvenir ne saurait être sans provenance: le lieu d’où il émerge serait douloureusement identifiable. C’est donc autre chose. Pourquoi les livres ? Pourquoi la porte ? C’est là toute l’intrigue: pourquoi le corbeau attend-il que les volumes soient refermés pour surgir ? Pourquoi se perche-t-il à la jonction précise entre le monde intérieur de la chambre et le monde extérieur ? Sinon parce que chaque fois que l’on finit de prêter sa conscience au parcours tracé d’un livre, elle nous revient chargée des mêmes peines; sinon parce que chaque fois que l’on passe le pas de la porte, on est obligé de sa camper fermement dans son personnage, auquel est alloué désormais, et pour toujours, la peine insurmontable d’un amour englouti par la mort. Le corbeau-conscience est un rappel constant, parce que la blessure du deuil elle-même n’est qu’un vice de la conscience. Les véritables animaux ignorent les affres de la perte. « Nevermore ». C’est sur la base de cette conscience douloureuse que le survivant doit faire fonds, et c’est pourquoi le corbeau ne quitte jamais la chambre: la chambre est le lieu du corbeau, comme la conscience est le lieu de l’espace intérieur. Et voilà la pensée qui émerge, grandiose, des plis d’un poème au thème des plus classiques, et l’on comprend Poe lorsqu’il affirme, « Experience has shown, and a true philosophy will always show, that a vast, perhaps the larger portion of the truth arises from the seemingly irrelevant ».

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