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Il n’y a pas si longtemps, j’ai fait – j’ai eu, disait-on, avant que Sigmund n’abroge l’antique usage de l’auxiliaire avoir – un rêve. Un rêve dans lequel je sortais d’une salle de conférence, sans trop savoir si je me trouvais être moi même conférencier pompeux, ou simple quidam avide de compote universitaire. Encore tout étourdi par ce nébuleux exercice de parole, je me dirigeais vers la sortie – étant entendu que c’est l’asphyxie, bien plus que l’enthousiasme, qui commande le plus souvent mes pas vers les issues au sortir de telles performances – lorsque je fus interpellé, à mon grand désarroi, par un jeune étudiant, d’un modèle qui heureusement, n’existe guère dans la taxinomie des familiers de la Faculté. « Dites-moi, j’aimerais vous poser une question un peu bête … », premier signe de l’irréalité de l’apparition, l’étudiant en philosophie ne s’estimant jamais plus stupide que son interlocuteur. La faune universitaire ne connait l’humilité que comme déguisement pour mieux poignarder « …j’aurais aimé savoir quel ouvrage vous considériez comme l’œuvre de philosophie majeure du XXe siècle ». Seconde bévue de mon maladroit Inconscient: le jeune philosophe aux dents longue, si l’on s’en tient aux données de l’expérience, ne s’intéresse pas aux lectures des autres, et encore moins, à l’avis critique des autres; quelle perte de temps ! – ce pourrait être une marque de sagesse, l’avis propre qu’un étudiant pourrait formuler en dessous de bac+4 étant invariablement niais et prétentieux; ce n’est, en général, qu’une franche surestimation de son intellect. Mens divinor en poche, on ne questionne sur les lectures des autres que pour s’offrir le frisson, angoissant, galvanisant, qui nous fait nous écrier « Seigneur ! Il l’a lu, et moi pas ! Et l’Agrégation que je croyais toucher du bout des doigts, la voilà qui s’envole, et se pose délicatement sur son CV à lui ! Comme je me hais ! Comme je le hais ! le hais! le hais … »

Revenant alors à l’étrange question de ce pauvre louveteau de l’abstraction, je me trouvais plus démuni que jamais. J’aurais horreur de digresser davantage sur l’originalité profonde d’un tel questionnement, mais réellement, je ne savais que répondre, m’attendant davantage à être interrogé sur les dates des oraux non-encore fixées, ou plus indiscrètement encore, sur ma note obtenue au projet de mémoire, dont les étudiants sont généralement plus avides, au point de sacrifier pour elles la pudeur la plus élémentaire. Une pulsion un peu facétieuse me taraude, un quart de seconde: lui offrir le nom d’un ouvrage sans rapport, ou mieux, d’un mauvais ouvrage de philosophie. Mais quelque chose en moi, profondément tapi sous les strates endurcies de l’ambition universitaire, pressent qu’il pourrait y avoir, dans une réponse franche et sincère à cette question, matière à davantage qu’à une blague de mauvais goût. Quelque chose comme un échange, une petite bouffée inattendue d’authenticité, où l’on serait affranchi, quelques minutes, qui sait, de l’obligation de reconduire la pantomime universitaire. Seulement, l’inconfort de la situation avait poussé mon esprit à tout mettre en œuvre pour ramener la chose au connu, et j’avais donc, tout en réfléchissant, observé que mon interlocuteur tenait sous son bras – it-accessoire comme on en fait peu – le Parménide de Heidegger. Flûte, les dés sont pipés ! Ce n’est plus de franchise dont il est question, mais d’escarmouche ! La partie d’échecs est à peine entamée, voilà qu’il joue l’ouverture sempiternelle, la « précocité germanique ». Il n’y a pas trente-six manières de contrer, en plus, je joue les noirs. Si je tente d’égaliser, il va sortir son vocabulaire teuton, et ce sera l’échec perpétuel. Grundbegriffe ! Holzwege ! Il faut que je le surprenne avec une réponse inhabituelle, quelque chose qui le fasse vaciller dans sa chair(e). Et ça tombe bien, mine de rien, parce que la sincérité, dans les études de philosophie, c’est une matrice inépuisable d’inconfort pour les autres, et je lui répond donc « Mille Plateaux, de Deleuze et Guattari ».

Visiblement, le pauvre agneau n’avait pas inclus ce tome dans la catégorie des réponses possibles: à voir son visage, c’est comme si je lui avais montré une photo de ses parents nus dans une position compromettante.  » … Euh … ah bon ? »  Le pauvre venait de découvrir que l’échiquier comporte soixante-quatre cases, alors que son auteur préféré n’en utilise pas même la moitié. « Mais pourtant … Sein und Zeit … les Beiträge … »« Les Beiträge quoi ?! », grognais-je, le coupant sèchement. « Ces aphorismes écrits avec les pieds, que même les plus complaisants germanistes refusent prudemment de traduire ? N’est-ce pas une honte d’être lecteur et commentateur de Nietzsche, et de livrer de si piteuses imitations du Gai savoir ? Qu’est-ce que vous lui trouvez tous, à la fin ? Vous faites confiance à quelqu’un qui peut disserter avec autorité sur la littérature tout en écrivant si mal ? Ce n’est pourtant pas qu’absence de dons, c’est une calamité ! Un handicap ! La vraie naissance de la tragédie, la voilà ! Sous vos yeux ! Même quand il cite les romantiques, il cite mal ! Ça ne tombe jamais à propos ! Qu’il lise un peu Chateaubriand, il verra bien ! Casanova, même ! Mais là, c’est terrible ! Même un plombier qui citerait Horace une clé à la main serait moins ridicule, et pourtant, personne ne bronche ! Alors, si c’est ça le vingtième ! Rideau ! Qu’on en parle plus ! ».

Il suait à grosses gouttes. Et chaque pique lancée contre sa chère idole avait les conséquences les plus effrayantes sur sa physionomie: son visage se déformait, s’allongeait puis se contractait d’une façon qui transgressait les plus sûres lois de la physique. Il serrait son Parménide si fort que les caractères grecs en dégoulinaient, comme du jus de citron, dans le creux de ses phalanges,d’abord, puis le long de son pantalon, pour finalement former une flaque qui s’élargissait dangereusement. Aux alentours, le silence s’était fait. On est guère habitué, dans une telle ambiance clavecin-petits fours, à ce que le ton monte sans que l’alcool l’y aide. Les vieux professeurs se tenaient cois, et les jeunes chercheuses analytiques craignaient que leur belle robe wittgensteinienne ne soit irrémédiablement tâchées d’un grec qu’aucun miracle ne parviendrait à effacer. Voyant ma réputation d’ambitieux et sérieux prétendant à un contrat doctoral s’écrouler autour de moi, je me suis dit qu’à tout prendre, finir de choquer l’assistance restait encore l’option la plus alléchante. Je n’allais pas implorer le pardon des Éphores et autres doyens et, je le savais, une invincible rancune devait déjà avoir pris possession d’eux. « Quoi, ça ne vous plait pas ? Ça vous fait quoi ? Une déclosion de la rétine ? Arrêtez donc de tripoter votre vieux fossile, vous l’avez tellement usé que vous ne vous rendez plus compte que la pensée vivante existe. Le Monde ! La technologie (pas la technique !), l’urbanisation ! L’art ! Et Contemporain ! En prime ! Mille Plateaux évidemment, et pourquoi ? Parce que la géophilosophie est vivante ! Parce que lorsqu’on la lit, on s’écrie: Mais oui ! Mais oui ! Alors que lorsqu’on lit votre pauvre palé-ontologiste, on grince: ah. Oui. Mince, vraiment ? Bon, sans doute. Faisons-lui confiance … Quelle exaltation ! Heureusement que les heideggeriens sont un peu inventifs, qu’ils découpent le langage en petits morceaux, et jouent aux dominos avec, pour inventer ensuite la conceptualité qui lui correspond. Marion ! Franck ! Bienheureux clowns, vous nous sauvez de l’ennui ! Regardez Marion d’ailleurs, il s’habille pour vous faire signe ! Eh ! Ho ! Ce n’est jamais qu’une blague, les amis ! Un jeu de rôles, peut-être. Bref. Deleuze et Guattari, c’est la pulsation du vivant, c’est la prise sur le réel. Les anglo-saxons ne s’y sont pas trompé, ils ont trouvé qu’importer Heidegger leur coûterait trop cher à la douane, rapport qualité/prix, j’entends. Mais Deleuze ! Comment ! Tapis rouge ! Revues spécialisées ! Digest à tous les étages ! The philosophy of Deleuze ! Deleuze, Key concepts ! Deterritorialization, of course. What ? History of Being ? The being of Being ? Is it a joke ? Tautology, right ? No ? Sérieusement. Et je vous vois venir, si, si ! Ça vous brûle la langue ! C’est à cause du nazisme ? HAHAHA ! Sacré discours du rectorat ! Faut au moins lui laisser ça, à Martin, il l’a joué finement … vu sur le long terme ! Évidemment, on lui en a un temps voulu, mais maintenant, on peut abriter sa médiocrité à l’envi derrière ses déboires fascistes. Martyr parce que trop humain, elle est bien bonne ! Mais moi, on ne me la fera pas ! Je suis célinien moi, Monsieur, alors si je conspue votre infâme tâcheron, ce n’est pas par pudibonderie, par devoir de mémoire ! ».

A la mention de Céline, bien sûr, un bruissement parcourt l’assistance. Citer l’ignoble collabo dans le temple de la Culture ! On a coupé des langues pour moins que ça!. Je possède généralement un certain flair pour le scandale, et mon démon, loin d’être la vieille gouvernante qui disait à Socrate « Fais pas-ci ! Fais pas ça ! », me presse de filer l’ignominie jusqu’à Rebatet, mais je ne veux pas être lynché, pas physiquement, du moins. Et puis, ça a un goût de déjà vu. Être sous-Nabe, ce serait pousser un peu trop loin la chute, il faudrait pouvoir se relever après. Ce dont mon philosophe en herbe, ex-, devrais-je presque dire, semble être désormais incapable. Il faudrait trouver des mots plus précis, plus dynamiques, plus sensibles, pour dire l’horreur qui se jouait, non seulement sur sa face, méconnaissable, mais en son corps tout entier, qui pulsait et contractait sa viande de façon dionysiaque. On mixerait un portrait de Bacon avec les sorcières de Goya qu’on serait encore bien loin de toucher la chose – aaah, c’est si lovecraftien ! Il ne parlait plus, ne répondait plus. Mes attaques étaient comme aspirées en son sein, et gonflaient son maelström intérieur, le nourrissaient. Si la chose avait été réelle, je me serais sans doute arrêté, excusé, enfui; mais dans un rêve ! On se permet tout ! On pousse le bouchon, peu importe les conséquences. Les conséquences, on y pense pas d’ailleurs, concept trop prudent, trop empreint de calcul, de sagesse populaire et de naphtaline. Alors je vocifère, je le biberonne de toute la haine que des années studieuses ont engrangé. Je m’adresse à ma glotte, «  Tu en rêvais, et voici ! Tout va sortir maintenant ! J’accoucherai de mon Ça par la bouche, la haine d’une vie entière va passer la douane des amygdales ! Enfin réconciliés, moi et mes tréfonds, la texture intime de mes tripes exposée au grand jour, et toute restriction envolée ! Moi et mes amours intellectuelles, nous danserons, bacchantes et bouc, au grand jour, et toute l’année ! Et tous ceux qui nous croiseront ne pourront rien nous faire, ni nous dire ! Aimantés, engloutis, puis réengendrés de ma cuisse, de mes muscles, et de mes sinus ! Ils oublieront les mornes parvis de l’Allemagne passée, les douleurs maïeutiques des modes philosophiques ! Et jusqu’à l’existence des livres de papier, Aaaah, oui. Les ouvrages seront écrits sur nos langues, et l’on chantera Nietzsche en buvant, et l’on s’en moquera! Gaiement ! Nous oserons dire sans rougir: Nous sommes écrivains ! Et cela ne nous brûlera pas. Et toute la rancœur assemblée ne sera plus qu’un lointain continent noir, une texture gluante que nous irons récolter. Et nous nous défierons de l’avaler ! Juste pour grandir encore, et se rire du mal ! A jamais derrière nous ! Ayant triomphé de la seule mort qui soit, une vie médiocre et sans joie, désormais dansants au bord de l’Achéron ! Et que vaudrait alors ma carrière ? Mes écrits ? Mes publications ? Qui compterait encore mon kilométrage académique ? Il faudra chercher un sobre, et l’on en trouvera plus ! Platon l’annonçait mais personne ne l’a vu ! Socrate, au Banquet, égal dans l’ivresse et l’abstinence, qui y voit encore une critique de l’excès ? On ne philosophe vraiment qu’étant ivre, n’avoir pas bu n’y change rien ! Il a peut être été le dernier des classiques à boire, et le dernier à écrire si divinement bien… Pascal aussi, mais qu’elle pochetron d’infini il était ! Une outre ! Pas Janséniste d’absolu, c’est certain ! Ils nous ont précédé, les bougres, et ils savaient bien qu’on leur ferait honte. Vous, moi, tous ! Pas de quoi pleurer pourtant, s’éteindre serait la dernière des erreurs ! Il faut exploser ! Nietzsche se trompait un peu, lorsqu’il disait qu’il faut avoir du chaos en soi pour donner naissance à une étoile dansante. Le chaos qui reste en soi, c’est de la vie en tupperware. Si ça ne sort pas, à quoi bon ? Socrate n’avait qu’à s’allonger dans l’herbe avec Phèdre pour enfanter un monde fabuleux. Quel gribouilleur d’aujourd’hui nous ferait la promesse d’un tel pique-nique ? »

Et tandis que je laissait retomber mon souffle, tout imbu et comblé, prêt à suivre jusqu’aux enfers ma propre injonction, je constatais que j’étais seul, dans ce couloir il n’y a pas si longtemps bondé. Le linoléum avait bu tout le grec, et ne laissait que ma sueur. Je me sentais comme cette étoile dansante …

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Then this ebony bird beguiling my sad fancy into smiling,
By the grave and stern decorum of the countenance it wore,
`Though thy crest be shorn and shaven, thou,’ I said, `art sure no craven.
Ghastly grim and ancient raven wandering from the nightly shore –
Tell me what thy lordly name is on the Night’s Plutonian shore!’
Quoth the raven, `Nevermore.’

Edgar Allan Poe, The Raven

Le narrateur est cloîtré dans sa chambre, trompant la douleur du deuil de son aimée par des lectures assomantes, lorsque surgit de la nuit noire un corbeau. Quel est-il ? Un souvenir passé par le trop commun procédé de l’incarnation animale ? Est-il interlocuteur, messager, ou simple machine à rappeler, « plus jamais » ? On se plait à penser quelques secondes que c’est la blessure-même, la perte, qui vient se percher sur le buste de Pallas, puis on en revient. Paradoxalement, ce n’est pas le poème de la seule douleur du poète face à la mort d’un être cher, mais le poème de la conscience. Le corbeau vient de nulle part. Le corbeau-souvenir ne saurait être sans provenance: le lieu d’où il émerge serait douloureusement identifiable. C’est donc autre chose. Pourquoi les livres ? Pourquoi la porte ? C’est là toute l’intrigue: pourquoi le corbeau attend-il que les volumes soient refermés pour surgir ? Pourquoi se perche-t-il à la jonction précise entre le monde intérieur de la chambre et le monde extérieur ? Sinon parce que chaque fois que l’on finit de prêter sa conscience au parcours tracé d’un livre, elle nous revient chargée des mêmes peines; sinon parce que chaque fois que l’on passe le pas de la porte, on est obligé de sa camper fermement dans son personnage, auquel est alloué désormais, et pour toujours, la peine insurmontable d’un amour englouti par la mort. Le corbeau-conscience est un rappel constant, parce que la blessure du deuil elle-même n’est qu’un vice de la conscience. Les véritables animaux ignorent les affres de la perte. « Nevermore ». C’est sur la base de cette conscience douloureuse que le survivant doit faire fonds, et c’est pourquoi le corbeau ne quitte jamais la chambre: la chambre est le lieu du corbeau, comme la conscience est le lieu de l’espace intérieur. Et voilà la pensée qui émerge, grandiose, des plis d’un poème au thème des plus classiques, et l’on comprend Poe lorsqu’il affirme, « Experience has shown, and a true philosophy will always show, that a vast, perhaps the larger portion of the truth arises from the seemingly irrelevant ».