LXXIX. L’art d’ordonner le monde, usages de Machiavel, par André-Marie Yinda Yinda

25 juin 2013

Antique Maps of the World Polar Map Cornelis Dankertz c 1700

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Ce n’est pas assez de dire que l’ouvrage de Yinda est le meilleur commentaire philosophique que j’ai lu cette année, et même depuis longtemps. Mais il faut bien commencer par là. Il est stimulant de lire de tels ouvrages, où il est si évident que s’y joue davantage le drame d’une pensée complexe qui tente de se dire, qui lutte avec le langage et l’ordre des raisons pour parvenir à se formaliser le plus parfaitement possible, pour se restituer sur la page avec toute la vivacité qu’une telle réification écrite permet encore, plutôt que de parcourir un énième exercice plus scolaire, où le seul drame qui se joue à proprement parler est celui d’un calcul, mobilisant toutes les ressources disponibles de la science topographique, pour décider comment poser le mieux possible le nouveau petit pavé de sa voie universitaire.

Ce qui ne revient certes pas, à taxer l’ouvrage de Yinda d’absence de qualités pour un lecteur universitaire: seulement, la lecture, il me semble, implique un certain déplacement, un effort pour déplacer son intérêt historiographique ou spéculatif sur le terrain d’une réflexion qui est aux prises avec la réalité, qui ne se contente pas de modéliser dans les sphères aseptisées de la pure abstraction. Sans savoir grand chose de plus de l’auteur de ce que la toile veut bien fournir d’indiscrétions collectées et de données éparses, je gage que Yinda n’est pas de ceux qui pensent bien au chaud dans leur petit poële cartésien. La quatrième de couverture, à ce sujet,  nous fait l’aumône d’indications biographiques éclairantes: l’auteur dirige un cabinet de conseil et d’ingénierie politique. On s’en serait douté même en lisant le livre sans sa couverture. La réflexion possède certaines qualités intangibles qui sont l’apanages de ceux qui n’ont pas enduré toute leur vie la lente momification des départements de philosophie, mais qui pensent dans l’action, dans le présent, et qui, comme Machiavel lui-même ne manquait pas de le faire, mettent à l’épreuve de l’instant les connaissances gagnées sur le passé.

Je regrette de n’avoir pas pu donner à l’ouvrage la pleine attention qu’il méritait, la faute à la préparation des concours de l’enseignement: il me faudra y revenir – ce qui me laisse, heureusement, le temps d’épargner afin de substituer à l’ouvrage de bibliothèque mon exemplaire propre, le prix étant, comme pour la plupart des grands commentaires récents, plutôt prohibitif. On se rassurera au moins à la vue du fait que notre époque, si elle ne reconnaît pas toujours ouvertement les ouvrages de qualité, sait au moins leur fixer un prix qui convient à leur génie …

On dira tout de mêmes quelques mots du contenu proprement dit: ceux qui ne sont pas intéressés par l’hypothèse finale de Yinda, à savoir, la saisie de la modernité internationale, telle qu’elle se forme lors du traité de Westphalie en 1648, sous les auspices de la pensée machiavélienne dont elle serait une mise en oeuvre, pourront toujours tirer profit des deux premières parties de l’ouvrage, qui constituent un commentaire particulièrement réjouissant de la pensée machiavélienne dans la perspective des relations internationales comme lieu de constitution, de conservation et comme horizon de la souveraineté de l’État. L’ouvrage dans son intégralité, en branchant avec bonheur la pensée du secrétaire florentin sur l’émergence ultérieure de le géopolitique moderne, parvient, il me semble, à faire émerger dans toute sa densité la vision machiavélienne. Au sens où il ne s’agit plus simplement de concepts assemblés les uns aux autres, mais que de l’assemblage émerge la possibilité d’une Weltanschauung machiavélienne qui se laisse sentir, voir, qui, tout simplement, se révèle. Je ne sais pas quel plus grand compliment faire à un commentaire philosophique que celui qui reconnaît qu’il est parvenu, en moins de trois cent pages, à rendre cela possible.

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