LXXVIII. Méditations sur Machiavel: Une lecture du Prince: Chapitre II

20 juin 2013

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En choisissant d’ouvrir son opuscule par la typologie des pouvoirs, Machiavel ne faisait pas qu’introduire ses catégories de pensées propres: il plaçait, par un effet littéraire saisissant, son lecteur à l’orée d’un nouvel exercice du pouvoir, dans ce qu’il a de plus prenant, de plus immédiatement urgent. Cet aspect n’est réellement perceptible que lorsque lui succède le chapitre second, car celui-ci rentre véritablement dans le vif du sujet: comment le prince qui tient son pouvoir d’une monarchie héréditaire peut facilement conserver sa souveraineté. On saisit alors que la typologie n’était qu’une introduction au pas de course aux cadre de pensée machiavélien – qui malgré son pragmatisme stupéfiant, ne peut se soustraire complètement à l’exercice que constitue l’introduction – et que passé ce court paragraphe qu’est le premier chapitre, le lecteur est immédiatement mis en situation. Implicitement, il semble que le lecteur soit invité à faire sienne cette situation, le point de vue du prince, le lieu d’où s’exerce le pouvoir d’état. Bien sûr, il convient de l’affirmer avec toute la préciosité et l’esprit de précaution propre à nous prémunir des objections d’historiens: l’ouvrage, en son temps, invitait à une posture de lecteur déjà complexe, et qui n’est plus la nôtre aujourd’hui. Prenons donc la peine de faire l’inventaire de ce que l’on devrait céder au scrupule universitaire: lorsque Machiavel rédige son ouvrage en 1513, et le publie en 1532, dévoilant sa pensée coram populo, il a en tête deux niveaux de lecture qu’il s’agit de distinguer. Le premier a trait à la dédicace précédemment étudiée: il s’agit pour Laurent de Médicis d’incorporer les règles énoncées dans le Prince, afin de se faire le rédempteur de l’Italie, après qu’elle « fût plus esclave que les Hébreux, plus serve que les Perses, plus morcelée que les Athéniens, sans chef, sans ordre, battue, dépouillée, déchirée, envahie, et eût éprouvé toutes sortes de malheurs« (1) Cette situation on ne peut plus sombre, peut être corrigée: l’Italie est en attente, elle est « toute prête et disposée à suivre une bannière pourvu qu’il y ait quelqu’un pour la saisir ». La dédicace à Laurent de Médicis, en ce sens, est claire: Machiavel met dans les mains de son prince les armes stratégiques qui lui permettraient d’endosser ce rôle, s’il voulait bien s’en donner la peine. En quoi il n’est sans doute guère innocent que dans cette dédicace, les premiers biens énumérés, ceux que l’on offre d’ordinaire au Souverain, sont les chevaux et les armes. Machiavel donne plus, il donne les moyens d’ordonner et de mener chevaux et armes vers une stabilité inégalée du pouvoir. Conjointement à ce niveau de lecture hautement contextuel, il s’agit bien évidemment, de publier à l’attention des lecteurs intéressés par le cose di stato, les vues novatrices de Machiavel en la matière. Double lecture donc, l’une contextuelle et guerrière, l’autre, plus théorique. Les lecteurs contemporains de Machiavel ne peuvent vraisemblablement se satisfaire complètement ni de l’une, ni de l’autre. Le contexte s’est évanoui, et le caractère proprement novateur s’est quelque peu éclipsé, après plusieurs siècles de pensée politique. Il faut donc engager un rapport au texte à nouveaux frais: comment lire Machiavel, comme il le dirait lui même, sensamente ? (2) Comme esquissé précédemment, la recherche d’un entendement machiavélien, pour obscure que demeure encore cette quête, passe nécessairement par une mise en situation du lecteur, à la place, au lieu du prince. Sans doute, Machiavel ne visait-il pas lui-même, pour la majorité de ses lecteurs, une telle identification à celui qui doit exercer le pouvoir: ses règles universelles étaient destinées directement à peu, et indirectement, à la masse des amateurs de pensée politique. Mais aujourd’hui, une telle lecture, quoique certainement possible, n’est plus suffisante. Certes on peut, toujours en se reportant à la dédicace, préférer adopter le point de vue de l’homme du peuple qui observe les faits et gestes des princes modernes que sont les gouvernants. Machiavel, en ce sens, servirait de guide pour une herméneutique du pouvoir. Mais les modalités d’exercice de ce pouvoir, les paramètres nouveaux de la géopolitique et de la géostratégie, font que l’on risquerait fort de se trouver aussi démuni que si l’on voulait utiliser le Phèdre de Platon pour penser la littérature du XXIe siècle: si certaines idées demeurent pertinentes, l’ensemble souffre de son antiquité. Il faut donc tâcher de penser le contenu du Prince selon une transposition qui installe Machiavel comme penseur atypique de l’action individuelle subjective; envisager l’ouvrage comme une forme antérieure, et radicalement différente, des Règles pour la direction de l’esprit cartésiennes: une pensée de l’engagement de l’homme dans son contexte, une modélisation à visée pragmatique de ce que peut et doit opérer le sujet sur son environnement, avec un regard aiguisé quant à la conjecture, la qualité des temps. Ainsi, de même que Descartes nous ouvrait une voie éminemment pratique vers l’acquisition de connaissances sûres, Machiavel peut nous servir de guide pour une réforme de notre façon d’agir, et de penser l’action. Une telle tâche, menée avec soin, justifierait largement la lecture de l’ouvrage.

Revenons dès lors, au texte lui même. Un lecteur familier de Machiavel saisira immédiatement ce que ce court chapitre recèle de décevant en terme de défi pour la pensée du florentin: le ton de l’énonciation est clairement celui d’un penseur qui glisse sur les premières facilités avec l’ambition  de toucher à des conditions d’exercice du pouvoir réellement exigeantes. Et il ne faudrait pas s’imaginer qu’une telle approche « prosaïque », ou trop fortement subjective du texte, soit incapable de fournir le moindre indice conceptuel: en effet, l’apparent désintérêt qui transparaît à travers le pathos du texte, trouve un prolongement naturel dans ce qui est mis en oeuvre sur le plan strictement conceptuel: Machiavel conseille au prince qui se trouve dans cette situation, de faire précisément ce qu’il déconseille formellement lorsqu’il tente d’énoncer une règle universelle: temporiser. En effet, au chapitre III, Machiavel énoncera la règle universelle dont la situation décrite au chapitre II semble l’exception: il affirme ainsi, « C’est pourquoi les Romains, qui voyaient de loin les inconvénients, y remédièrent toujours, et jamais ne les laissèrent se poursuivre pour fuir une guerre, car ils savaient que l’on évite pas une guerre, mais qu’on la diffère à l’avantage d’autrui ». Quelle est donc la signification d’une telle exception, qui se situe trop proche de l’énonciation de la règle – un chapitre – pour que la contradiction ne saute pas aux yeux du lecteur ? C’est que précisément, la légitimité d’un pouvoir héréditairement reçu est telle qu’elle prime sur les dangers qui pourraient survenir, sauf cas de force majeure. Qu’est-ce donc que cette légitimité ? Dans ce chapitre, elle prend clairement la coloration d’un enracinement, d’une occupation longuement ancrée au lieu-même du pouvoir, qui fait que l’on pourrait se représenter, avec un peu d’humour, le prince héréditaire comme une véritable balle de jokari politique: peu importe quelle force la boute hors de son lieu d’exercice, elle finit toujours par y revenir, en vertu d’une élasticité longuement forgée. La matière de cette légitimité élastique, c’est l’amour que portent les sujets à leur prince. Il est « plus aimé », parce que précisément, étant prince légitime, « moindres sont les raisons et moindre la nécessité d’opprimer ». On ne peut saisir cette étonnante tranquillité de Machiavel à l’endroit du prince éconduit qu’à la lumière de l’ouvrage entier: le nouvel arrivant devra nécessairement employer toutes les méthodes que le florentin prescrira pour asseoir son nouvel état, méthodes qui, même bien mises en oeuvre, ne pourront faire l’économie d’une certaine violence. Et cette violence sera toujours supérieure à celle dont un prince héréditairement légitime devra user pour se maintenir, chose que les sujets savent ou instinctivement, ou par une expérience directe des chaises musicales de la souveraineté. Dans le cas du prince bouté hors de son principat, c’est affaire de simple calcul: les sujets préféreront toujours une moindre violence. Ce qui n’interdira pas que l’on puisse conquérir des monarchies héréditaires, la suite le montrera: seulement, cette difficulté est réelle, et demande à ce que le nouvel arrivant prenne conscience de ce que, en contradiction complète avec les apparences – ce nouvel arrivant sort tout de même vainqueur, il vient de conquérir le principat, et tout porte à croire que les difficultés sont passées – il se situe en fait dans une position inconfortable, il est toujours en désavantage vis-à-vis de son prédécesseur. Car dans l’esprit de Machiavel, le prédécesseur n’est jamais que physiquement et effectivement parti; son souvenir demeure dans la mémoire des sujets, et est susceptible d’agir suffisamment sur eux pour renverser le nouveau pouvoir. C’est dire que la seule représentation du prédécesseur dans l’esprit des sujets est un danger, d’où le souci constant, de la part de Machiavel, d’asseoir une domination tant physique que morale sur les sujets. Tenir les corps en ordre, ce n’est jamais assez, et l’intelligence proprement machiavélienne doit tâcher de saisir toujours, derrière les évidences factuelles, les prémices de dangers factuels à venir, mais qui pour lors, ne sont encore qu’à l’état de représentations, qui passent relativement inaperçu. Il s’agit donc toujours de ce regard qui transperce les apparences. Dans le passage cité précédemment, les Romains n’ont pas vu les ennuis venir avec les yeux du corps, mais avec les yeux de l’esprit, avec une pénétration hautement anticipatrice. Pour autant, il ne semble pas s’agir d’une pure intelligence logique ou mathématique: les signes avant-coureurs d’une situation problématique ne sont pas tant du ressort de l’esprit géométrique que de l’esprit de finesse: pour déceler le soulèvement qui couve en silence, il faut savoir saisir des signes qui n’ont rien de l’évidence mathématique. Il faut chercher les détails, d’où le fameux adage du « diable dans les détails ». Non pas au sens où le détail mal réglé fait achopper l’entreprise entière, mais bien plutôt, au sens où le détail est porteur, pour qui sait le saisir adéquatement, de problèmes à venir qui relèvent de la globalité de l’entreprise; le détail est la forme visible d’un problème général qui gronde; l’image adéquate, c’est celle de la partie de l’iceberg qui émerge des flots: cet anodine portion de glace n’est pas séparée de la partie immergée, pas plus que le détail ne l’est de la situation problématique à venir, seulement, selon la perspective du navigateur, elle est le seul moyen par lequel il lui soit possible de saisir le tout. Après, il sera trop tard.

Notons en dernier lieu: « Et par l’ancienneté et la continuité du pouvoir s’éteignent les souvenirs et les raisons de changements: car toujours une mutation laisse des pierres d’attente pour en entreprendre une autre ». Un double enseignement convient d’être tiré.

Tour d’abord, Machiavel se montrera toujours particulièrement sensible à l’habitus dans son mode d’évaluation de l’exercice du pouvoir: la légitimité héréditaire n’est pas qu’une affaire d’années accumulées mathématiquement, mais la constitution d’une habitude de domination extrêmement solide en vertu de sa longévité. D’une façon quelque peu anachronique, il faut saisir que la légitimité consiste en son fond, en une longue habituation à la discursivité d’un certain pouvoir. On s’habitue à une manière de régner, à une figure de la souveraineté, on finit même par avoir un rapport affectif à cette manière d’exercer le pouvoir. Il faut donc saisir que la souveraineté machiavélienne ne s’établit pas seulement physiquement par les armes et la domination d’un territoire, mais par l’imposition et le maintien d’une discursivité du pouvoir qui prend racine chez les sujets eux-mêmes, en créant chez eux des habitus et des passions.

Ensuite, il faut noter, avec toute la réserve qui convient, puisqu’il s’agit encore de quelque chose d’implicite, ou de flou, que les actes politiques possèdent une certaine qualité intrinsèque, qu’il convient d’appréhender correctement si l’on veut en user à son profit: ainsi, le maintien paisible d’un pouvoir – au sens ou ce maintien reste un acte politique positif, qui demande d’agir – possède comme qualité une certaine pesanteur politique: il fait s’éteindre le besoin de changement, il tend vers l’inertie , et possède un pouvoir apaisant sur les revendications, umori et tumulti. Au contraire, Machiavel présente le changement politique – geste éminemment positif – comme possédant une qualité excitante. A la manière d’un composé chimique qui par son instabilité, a instauré un nouvel ordre des choses, le geste politique de nouveauté se tient dans une position d’instabilité extrêmement précaire. Indépendamment des situations particulières, ces qualités du geste politique doivent être connues du prince, parce qu’elles sont des invariants de l’exercice du pouvoir. On atteint d’ores et déjà à la quintessence du raffinement machiavélien, en terme d’acuité du regard, dont on peut en étant attentif, suivre la trajectoire: partir de faits d’expérience (expériences vécues, ou expériences lues puisque relatées par d’autres), pour s’élever, par juxtaposition et abstraction, à une certaine règle générale, puis tâcher de saisir de cette règle toutes les subtilités qualitatives susceptibles de jouer un rôle souterrain dans l’exercice effectif du pouvoir: expérience, abstraction, action.

Par où l’on voit bien à quel point l’apparente facilité cède facilement la place à une richesse de réflexion qui convient d’être traquée(3). Sans doute, cette richesse matricielle du propos machiavélien tient à ce que, contrairement aux auteurs à propos desquels la recherche est une scolastique du système – au sens large – qu’ils ont formulé (et dont la fécondité tient avant tout à l’obscurité ou à la présence de « trous » conceptuels), le propos machiavélien est en lui-même assez limpide pour être saisi et mis en pratique: à la difficulté scolastique universitaire s’ajoutent  alors les problèmes sans fin liés à un vécu du propos machiavélien. Comment s’accorde-t-il avec notre expérience, quelle est sa vérita effetuale ? Et comment pouvons-nous, chacun à notre manière, nous saisir de sa pensée pour la porter, à travers l’action et l’appropriation, plus loin que ce qu’elle formule simplement sur le papier ?

NOTES:

1. Le Prince, Chapitre XXVI.

2. Au sens où il s’agit de lire d’une manière à la fois féconde pour soi, mais également, d’une manière qui saisit ce qu’il y a de véritablement essentiel dans l’objet-texte.

3. Selon l’injonction de Léo Strass, Pensées sur Machiavel, p. 75

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