LXXVII. Méditations sur Machiavel: Une lecture du Prince: Chapitre I

18 juin 2013

Cesareborgia2

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Je me propose ici d’arpenter avec lenteur et précision le terrain de pensée machiavélien. Face à une concision du texte dont je peine souvent à surmonter les évidences trop franches, seule une telle lecture me semble à même de pénétrer en profondeur la vision du secrétaire florentin. On ne prétendra guère ici à l’orthodoxie absolue, d’où le pompeux titre de « méditations »; on tentera néanmoins de ne rien disserter à propose de l’esprit qui n’ait été puisé dans une analyse rigoureuse de la lettre.

La dédicace à Laurent de Médicis elle-même, possède son lot de subtilités qu’il convient de débusquer avec soin: Machiavel ne fait pas qu’introduire son ouvrage à un prince dont l’assentiment – les données biographiques nous indiquent – était capital pour la carrière, et plus généralement, l’amour-propre de Machiavel. En opérant une analogie entre les richesses matérielles, dont on couvre ordinairement les princes pour gagner leurs faveurs, et le livre qu’il lui dédie, Machiavel présente, implicitement, ce dernier comme supérieur. Supérieur, car il fournit au prince les moyens d’acquérir, de sauvegarder et d’augmenter sa domination, de laquelle découlent naturellement les richesses citées. C’est donc, en filigrane, dire que son cadeau va au cœur du sujet, plutôt que d’offrir à son Seigneur les fruits contingents de ce qui est véritablement au principe de l’exercice du pouvoir. D’une certaine façon, la dédicace se structure entièrement selon la dichotomie donné brut-abstraction: l’ouvrage de Machiavel dévoile l’essence d’un exercice du pouvoir qu’il s’agit de discerner avec intelligence au delà des apparences superficielles de prodigalité et de richesse – signifiant par là que la vraie puissance n’est pas à chercher dans la matérialité, mais dans ce qui la cause et la garantit – et le travail lui-même de Machiavel, brossé comme « connaissance des actions des grands hommes, connaissance que m’ont enseignée une longue expérience des choses modernes et une lecture continuelle des anciennes ». Certes, il y a une richesse brute de l’expérience diplomatique de Machiavel (tout le monde n’a pas eu l’occasion, comme lui, d’observer les coulisses de cet exercice du pouvoir), mais l’intelligence machiavélienne serait de bien peu de prix si elle ne se fondait que sur cette profusion de données. Machiavel a simultanément observé le pouvoir et médité les anciens: il s’agit donc proprement d’une dialectique – et le terme ne semble pas inapproprié – puisque c’est l’éclairage mutuel de la tradition historique et de l’actualité politique qui produit, ou forge, un certain regard de Machiavel, et ce sont doublement ce regard et ses fruits, que le secrétaire offre au prince dans son ouvrage. Pour nous lecteurs, c’est aussi ce regard qu’il convient de s’approprier, par-delà les idées reçues et les barrières morales a priori. Machiavel ne propose pas un manuel pratique, il propose une vision du monde et de la chose politique, et si l’on évacue cette vision, le sens de l’ouvrage se dérobe. Pourquoi donc ? Parce que l’intelligence que préconise l’auteur dans son traité nécessite d’appréhender les évènements du monde et ce qui les sous-tend d’une manière radicalement différente de notre vision « médiocre », ou usuelle: chez Machiavel, il s’agit certes de grandes prescriptions générales, de « règles universelles », mais ces règles dans leur application prennent souvent le chemin du détail le plus infime, et pour saisir ce détail et lui appliquer toute la force de la règle générale, il ne convient pas seulement de connaître cette règle avec le seule puissance neutre de la mémoire: il faut développer un regard, un entendement machiavélien. Pour nous, c’est l’acquisition d’un tel entendement que nous visons par une lecture pointilleuse, et si possible,  introjective. Pour des raisons de recherche intellectuelle, premièrement, mais aussi pour viser une véritable acquisition pratique de la vision machiavélienne, dont nous aurons plus tard l’occasion de tracer des contours peut-être plus personnels. Ce regard donc, revenons-y, n’est pas collection de faits, mais abstraction à partir de ces faits, de traits caractéristiques dont il s’agirait de préciser le statut. Ce sont, l’auteur le dit lui-même, des règles universelles, et la mobilisation conjointe des anciens et des modernes est là pour attester de cette universalité. Ce que Machiavel énonce outrepasse les bornes étroites de la conjecture historique, et c’est pour nous lecteurs, le gage d’une fécondité de la lecture de l’oeuvre, encore aujourd’hui. Machiavel peut dire ainsi que Le Prince permettra à Laurent de Médicis de « pouvoir en très peu de temps comprendre tout ce que j’ai, moi, mis tant d’années, au prix de tant de fatigues et de périls, à connaître et comprendre ». Le redoublement final, « connaître et comprendre », mérite d’être interrogé: la lecture rapide fait souvent percevoir ces redoublements comme une vague synonymie, un effet rhétorique qui consolide le premier terme en le déclinant, sans trop examiner ce que le patient travail de rédaction a bien pu peser soigneusement dans une telle formulation. Connaître donc, au sens de ces deux sources machiavéliennes de l’étude et de l’expérience: il s’agit de la masse de faits sensibles que l’intelligence de l’auteur s’est donnée pour tâche de comprendre. C’est dire que l’expérience politique possède cette double dimension, de donné brut et d’intelligibilité profonde, avec cette idée implicite que la force phénoménale, la force d’impression que possède l’expérience, risque de nous pousser à réduire la réalité à cette expérience. Or, il convient de travailler à dégager l’intelligibilité de l’expérience, notamment, en la juxtaposant à d’autres expériences, par laquelle on désamorcera sa singularité frappante et illusionnante, pour en faire émerger l’intelligibilité intrinsèque, qu’elle partage avec d’autres. Il y a donc un véritable travail du fait dans l’oeuvre de Machiavel, travail complexe qu’il convient d’emblée de ne pas circonscrire à cette seule réduction au général, comme s’il s’agissait de presser le fait comme un citron pour en tirer l’essentiel. Il y a chez Machiavel, parallèlement, une attention indéniable pour la singularité de l’expérience, et c’est ce qui en fait, malgré l’abstraction certaine du traité, un véritable réaliste: la règle n’est rien si elle ne se trouve pas appliquée, et c’est pourquoi l’auteur aura souvent recours à l’anecdote – ancienne ou moderne – afin de rendre le prince sensible à la relativement irréductible practicité de son enseignement.
Machiavel se défendra également de toute « présomption », signifiant par là que l’intelligence des  arcanes du pouvoir ne relève pas d’un rang ou d’une situation sociale, mais s’offre à tous ceux qui se donnent les moyens de scruter et de travailler les exemples jusqu’à en extraire les formules universelles. Cette intelligence fait contrepoids à la « grandeur » – grandeur des hommes illustres, grandeur future de Laurent de Médicis si il s’emploie à appliquer cet enseignement – qui est seule dévolue à ceux qui, par leur rang, sont déjà grands par nature. Il y a un grandeur en puissance, au sens de grandeur à venir qui, à l’époque, n’est pas accessible aux roturiers, mais qui n’empêche pas le regard aiguisé d’en extraire une science, du moment qu’il se cantonne à son rôle de simple observateur. Mais pour nous, contemporains, la modernité semble avoir produit une abolition, dont il faudrait discuter l’objet: l’égalisation des conditions a-t-elle ouvert la voie à la grandeur pour chacun, faisant de Machiavel notre guide dans la lutte pour la domination sur le mode du self-made-man ? Ou bien au contraire, l’égalisation des conditions a-t-elle aboli définitivement nos prétentions à une telle grandeur, parce que la lutte de tous contre tous qui caractérise l’égalité moderne, selon l’image de l’homo homini lupus hobbésien, nous a dérobé les conditions propres à nous faire accéder à cette altitude en laquelle consiste la grandeur selon Machiavel ?

Dans le premier chapitre, Machiavel énumère les » sortes » de monarchies, dans un examen qui prend la forme d’une typologie franche et concise. Le sens de cette concision, comme l’indique Thierry Méssinier (1), est de proposer « un commencement radical ». Il s’agit bien en effet ici de poser des bases, de fixer les termes premiers à partir desquels l’examen pourra se conduire. En l’occurence, que nous indiquent ces termes ? Tout d’abord, la typologie nous invite à discerner la pluralité des formes de pouvoir, après qu’on ait déjà opéré une abstraction à partir de l’expérience: les expériences sont multiples, mais même réduites, subsiste une pluralité, une répertoire de formes insécables qui seront de nature à nous aiguiller dans l’examen ultérieur. Car c’est en identifiant les paramètres de sa situation propre que le prince pourra se mettre en état d’agir avec le plus de justesse pour établir, consolider et étendre son pouvoir. C’est pourquoi Machiavel, ne se cantonnant pas à la simple forme consacrée par la réflexion politique, adjoint à sa typologie ce second critère qu’est la légitimation du pouvoir actuel au regard du passé: il est d’une importance cardinale de savoir si le pouvoir en place est un pouvoir hérité, ou un pouvoir nouvellement acquis. C’est qu’on n’agit pas de même lorsqu’on se trouve légitimé par un passé que lorsqu’on est contraint de se forger cette légitimité soi-même. Par là, nous pouvons pousser la réflexion jusqu’à saisir que c’est ici par dérivation à partir de la manière dont le pouvoir apparaît, que Machiavel produit ses distinctions typologiques: la question de la légitimation du pouvoir ne reconduit jamais à un quelconque fondement transcendant, mais seulement à un apparaître, qui produira une impression positive ou négative sur les spectateurs de l’exercice du pouvoir que sont les sujets. Le tribunal premier du pouvoir n’est donc pas la morale, ni la raison, mais l’assentiment éventuel des sujets qui pré-détermine la manière dont le prince devra et penser et agir. La chose est d’importance: il en va de la radicalité de la pensée machiavélienne elle-même: les règles universelles énoncées ici ne se rapportent pas à une intelligibilité transcendante, mais seulement à un certain nombre de paramètres fixes, relatifs à l’existence humaine, à son inscription dans le monde, et à la manière dont celle-ci permet d’appréhender l’agir du prince.

Ce qui, si l’on sort désormais de la stricte sphère du politique, au sens étroit ou l’entend la lettre machiavélienne, nous renseigne déjà richement sur certains aspects de cet entendement machiavélien que nous recherchons: pour parvenir à l’intelligibilité proprement machiavélienne, il s’agit de désobjectiver notre regard des considérations transcendantes (morales, religieuses, ou relevant comme dit précédemment, d’une médiocre appréhension de l’expérience, produisant des catégories vagues à l’allure transcendante) pour le rediriger vers l’apparaître de l’action, et vers ce que sa réception chez autrui réclame comme nouvelles catégories de pensée. Sans doute, s’élève déjà ici la barrière de l’instinctive moralité: hypothéquer la morale, déjà ! Et plus encore, la religion ! Mais c’est précisément au sens où ces paramètres ne sont pas non-avenus, mais relèvent d’un autre strate de réflexion, qui ne devrait pas interférer avec l’évaluation machiavélienne de l’action. Il est à tout le moins possible de voir dans l’enseignement de Machiavel une réflexion sur les modalités de l’action, et ce qui fait son efficacité, et cette efficacité relève d’une réflexion sur l’apparaître, la représentation, l’adaptation de la pensée pratique aux catégories que lui fixent autrui comme public. Et l’on se contentera pour lors, de souligner que nombre de religieux, et particulièrement, ceux qui actuellement, se laissent emporter avec maladresse par les codes de l’efficacité managériale, gagneraient à l’acquisition d’un tel entendement machiavélien, du strict point de vue de la morale. Tour ceux qui ont déjà souffert d’un prosélytisme maladroit savent combien c’est par dessus tout l’absence totale de réflexion quant à la réception du message religieux qui occasionne les dégâts. Les plus mauvais évangélisateurs sont préciséments ceux qui se croient les meilleurs, parce qu’ils se contentent d’appliquer un modus operandi axé sujet (être efficace, être un leader, soi-même), alors que précisément, Machiavel est supérieur en ce qu’il fait dériver ce modus operandi d’une réflexion axée-objet, au sens précis où cet objet … est un sujet. Sujet qui possède des attentes, des sensibilités, des limites, des failles, des passions, qui sont le véritable point de départ à partir duquel il s’agit de dériver les catégories d’une pensée de l’action. Par là, ces spécialistes religieux de l’évangélisation brutale parviendraient à faire passer le message sans douleur, sans violence, et avec une réelle efficacité. L’intelligence machiavélienne n’est finalement pas si éloignée de la méthode par laquelle Pascal parvenait à résoudre des problèmes de géométrie, en inventant chaque fois la méthodologie spécifique que réclamait ledit problème: c’est l’objet qui fixe les conditions de l’action, et la stupidité des amateurs de solutions toutes faites vient précisément de ce qu’ils espèrent évacuer le travail de réflexion nécessaire en appliquant une règle générale creuse.

Par quoi l’on saisit finalement cette ultime dimension du Prince: le traité est tout l’inverse d’une méthode générale à plaquer sur la réalité: il éduque à l’acquisition d’une certaine intelligence de l’exercice du pouvoir, ou de l’action, jusqu’à ce que l’on soit suffisamment apte à se diriger soi-même, en pleine possession de l’entendement machiavélien. Les actuelles méthodes de management, de leadership, sont insuffisantes en ce qu’elles ne vont pas assez loin dans la saisie des rapports intimes qui lient expérience et règle universelle: elles ne cherchent jamais qu’à soulager l’esprit fainéant d’un authentique exercice de pénétration auquel ce dernier espèce se soustraire.

NOTES

1. « Chapitre premier du Prince: les mots du mouvoir et les modes de la pensée politique » dans Machiavel, le Prince ou le nouvel art politique, PUF, 2001.

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