LXXVI. Machiavel à genoux

15 juin 2013

Machiavelli2

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« D’abord, nous parvenons difficilement à pénétrer le mélange de politique rationnelle et de croyance astrologique, de foi en la fortune et de foi en la volonté, qui caractérise l’atmosphère philosophique des écrits de Machiavel »(1). A cette remarque de Raymond Aron, je m’insurge immédiatement: effectivement, l’astrologie saupoudre les écrits du florentin, mais j’ai peine à croire qu’un penseur de l’envergure d’Aron ait vu là de quoi moquer Machiavel, à côté de tant d’autres pans de sa pensée qui, non seulement éclipsent toutes les faiblesses, mais plus encore, ne nécessitent pas de maintenir cette foi douteuse. « Croyance astrologique » ! Comme si dans Machiavel, l’essentiel était de consulter les augures ! On distingue clairement parmi ceux qui dissertent sur Machiavel ceux qui n’en ont que lu la plate lettre, et ceux qui ont vu comme à travers les yeux de l’auteur: la fortune ! Rien n’est plus éloigné de ce concept que la bonne fortune ! Machiavel observe la « mouvementation du monde » (Heidegger), et de son regard acéré, voit parfois les nuées s’ouvrir pour laisser à la volonté l’occasion de s’épanouir, et plus encore, de s’imposer. Rien n’est écrit dans les astres ! La trame infiniment complexe du réel laisse parfois le champ libre à l’action sous la forme d’une « occasion favorable », mais ce n’est jamais prédestination, seulement heureux hasard, kairos. L’occasion, c’est le multiplicité impensable et incalculable du réel qui, en ouvrant une fenêtre d’action, nous donne l’impression que les planètes s’alignent. L’incalculable prend tout d’un coup la forme d’une opportunité simple et encourageante, et c’est miracle, mais miracle pour nous. Pour le regard qui sait le reconnaître. Il n’y a pas d’horoscope machiavélien, parce qu’une fortune non reconnue n’en est pas une. Parodiant la sentence trop connue: « l’occasion est dans l’oeil de celui qui regarde ». Autrement dit, pas de magie, ou si c’en est une, c’est une magie que ne renieraient pas les mathématiciens, les physiciens: magie de la complexité qui s’anime dans la pureté d’une forme globale simple. Des milliards d’atomes qui s’organisent en fenêtre.  Nous parlons d’ailleurs d’une volonté qui s’épanouit, parce que Machiavel, intériorisé, lu comme un compagnon ou un véritable maître, et non comme un vulgaire faiseur de théorie politique, ouvre à une esthétique hors du commun: l’ouverture presque féminine de la fortune qui s’offre, laisse place à la beauté si particulière d’une vertu qui s’impose. On s’étonne presque qu’en italien – comme en français – virtù soit un nom féminin. Sa caractérisation machiavélienne semble si manifestement masculine, comme si, en venant féconder la fortuna si bien disposée à son égard, la virtù venait engendrer une beauté supérieure, et éphémère. Mais l’application redresse ce défaut du langage: ce sont bien, au temps de Machiavel, les hommes qui poursuivent la fortune de leur ardeur, de leur ambition. L’accouplement aura bien lieu.

Dès lors, il paraît oiseux de se demander si la bonne âme chrétienne peut s’acoquiner avec ces mauvaises lectures florentines: cette esthétique de l’action conquise sur la matière des événements est au-delà de la morale. Non pas qu’elle soit supérieure à la morale, seulement, peu de personnes comprennent que ce modèle convient aussi bien aux démons qu’aux saints: il n’en va pas – Grand Dieu ! – dans le Prince d’une théorie politique à adopter intégralement. Machiavel bien lu, c’est une métaphysique, ou plus précisément, un au-delà de la métaphysique réifiée et poussiéreuse, une anti-métaphysique réaliste. Les convulsions sans cesses différentes d’une fortune fuyante nécessitent un discours qui soit une méthodologie, une philosophie pratique. Il n’est pas d’être humain qui ne puisse se retrouver dans cette pensée qui cherche à tracer son chemin dans la complexité des choses, dans le mouvement incessant de la vie. Il ne faudrait pas donner l’impression d’idéaliser Machiavel: le modèle qu’il propose peut bien, dans une certaine mesure, être abstrait des exemples et des circonstances. Il ne fait pas autre chose dans le Prince: il est des règles universelles du politique et de l’action qui peuvent être dégagées. Mais elles n’auront de véritable valeur qu’à être appliquées, inlassablement, et avec intelligence, au sein du réel. C’est en ce sens que les règles universelles peuvent être saisies, et infléchies, dans une toute autre optique que celle que visait le florentin. D’ailleurs, la littérature secondaire souligne assez comment l’auteur était parfois prisonnier des préjugés ou des nécessités de son temps – humain trop humain, fredonne le philosophe de concours.

On objectera: pourquoi baptiser Machiavel contre son gré ? Ne se débat-il pas suffisamment ? Mais justement, pourquoi pas ? Pourquoi abandonner un auteur de valeur parce que les circonstances, à n’en pas douter, on participé de ce qu’il n’a pas connu le salut ? Et même, si l’on juge ce retournement trop charitable, trop prosélyte, même, que l’on mette cette violence sur le compte de mon avidité propre: j’aime trop Machiavel pour le laisser pourrir en enfer. Il y a dans le catholicisme une absurdité tragique du Purgatoire, mais en matière de dette intellectuelle, le schéma fonctionne: il n’y a pas d’indulgence plus efficace au monde – même si sa portée est extrêmement réduite – que celle par laquelle on tire à la vertu une pensée posthume, parce qu’elle a trop d’intérêt pour faire l’objet d’un anathème intégral. J’imagine d’ailleurs Pascal, s’il a jamais lu Machiavel, convulser en contradiction de la même façon que pour Descartes, de devoir abandonner au néant un penseur aussi stimulant. Bien évidemment, tout n’y est pas commestible pour le disciple du Christ: le trop bien cité, mais trop mal connu, « la fin justifie les moyens », n’est pas à expurger – il faut conserver sa dignité – mais à réfuter, avec fougue, et sincérité. Je crois même pouvoir y discerner, moyennant bien entendu, une entorse à l’orthodoxie du texte – mais souvent, l’hérétique en matière d’historiographie se fait par là même meilleur serviteur de la pensée – une véritable esthétique de l’action, pour laquelle la fin justifie précisément les moyens parce que la séparation fin/moyens n’est jamais véritablement nette que dans la pensée. Si l’on envisage l’action réelle – politique ou autre – on se rendra compte qu’elle est avant tout inscription d’une marque dans le réel, et que cette marque que l’on appelle communément moyen, et la plus éloignée et ultime de ses conséquences, que l’on appelle fin, ne sont que deux aspects d’une même inscription de l’action de la virtù dans le monde, et qu’on ne les sépare guère que par commodité. A quoi le procédurier et tatillon interprète répondra que la « fin », rigoureusement parlant, est à entendre comme prévision du mobile ultime de l’action; c’est le but aristotélicien en vue duquel on délibère. Mais je vois Machiavel trop attaché à la concrétude de l’agir humain pour lui prêter une si abstraite idée de la fin. Ce qui est une fin est ce qui se réalise, et donc se saisit en un tout qui enveloppe en même temps les moyens. Ce qui ne se réalise pas n’a guère besoin de justification: l’échec lui fait office de procès. Il me semble que ce n’est pas autrement, en tout les cas, que l’on peut se donner les moyens d’agir avec Machiavel, et de penser l’action avec lui; rien n’est perdu du devoir moral que chacun, en fonction de ses sensibilités, croit devoir diriger son action. Mais une fois l’entreprise en marche, c’est le succès et l’échec qui fournissent les critères d’évaluation de l’agir. Sans quoi, et la chose, à bien y regarder, serait absolument ridicule (et elle l’est, chez la plupart des détracteurs de Machiavel, qui ne l’ont pas compris), on présenterait un Machiavel qui, agissant par réaction face à une conception « morale » de l’action politique,  reconnaît deux tribunaux, de l’action et de la justice, pour se moquer du second et louer le premier, tout en les maintenant tous deux. Machiavel reconnaît, plus vraisemblablement, qu’action et justice ne sont que deux salles d’un même tribunal, selon l’aspect sous lequel on envisage son action. C’est en tout cas, en le voyant ainsi qu’un chrétien peut en recueillir tous les fruits sans, je crois, ne pas trahir l’esprit du texte.

NOTES

1. Raymond Aron, Machiavel et les tyrannies modernes, Paris, Le Livre de Poche, éditions de Fallois, coll. « Biblio essais », 1993, p. 61-62.

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