LXXV. Heureux les tièdes, ils hériteront de la terre

5 juin 2013

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« Mais nous aussi nous avons peur. Les textes terribles que Pascal nous a laissés, nous les admirons mais avec la prudence de ne pas les reconnaître tout à fait. Qui de nous a levé les yeux sur Pascal ? Nous lisons mal les « Pensées », nous empressant toujours de les admirer pour n’être pas obligés de les reconnaître, et avec elles nos plus vrais problèmes ». Le passage est tiré d’un ouvrage oublié, mais merveilleux. Images. Descartes et Pascal, d’Henri Petit. Jamais je n’ai lu meilleure littérature sur l’Apologiste de Port-Royal, et sans doute, jamais n’en lirais-je. Chaque ligne de cette extraordinaire pénétration des univers des deux penseurs français puise à la source de la plus parfaite intuition philosophique qu’il m’ait été donné de contempler à l’oeuvre, dans ce triste continent de la littérature secondaire. Rien n’est ici secondaire: Petit se hausse à hauteur de conversation avec ses deux maîtres, et la chose est prodigieuse à lire. Par endroits, j’en oublie même que c’est pour écrire mon mémoire que je fréquente ces pages; j’oublie les données qu’il faut arracher par la force, et je me met à l’école d’une telle force de pénétration. Le commentaire pour mettre fin à tous les commentaires. Jamais tous les autres efforts d’études pascaliennes ne m’avaient paru si vains, si pesants. Je tremble à l’idée de devoir bientôt retourner aux arpents des spécialistes, s’il n’était Vincent Carraud. Comme il m’apparaît, seul, à sauver ! Et pourtant, comme il semble avoir peu connu Pascal ! Tout occupé qu’il est à réfuter chacun de ses collègues jusqu’à ce qu’ils gisent vaincus à ses pieds, il ne sent pas son objet, il flaire l’ennemi. Qu’est-ce donc pour lui que Pascal, sinon le prétexte à sa tentative d’historiographie originale du moi et de son invention, qu’il imposera par la force de son belliqueux intellect ? Pourtant, je l’ai admiré aussi, depuis cette fois où je l’ai vu exposer implacablement au colloque du trois-cent cinquantième anniversaire de la mort de Pascal. Si il va parfois si loin dans la conquête philosophique, c’est parce que sa quête universitaire est à la remorque de sa soif de sang: si la rigueur de l’exercice ne le tenait pas, ses adversaires devraient non seulement craindre pour leurs thèses, mais surtout pour leur vie. Quand l’université est peuplée de timides et de besogneux, ce serait honteux de ne pas le louer lui: il tient plus de César Borgia que de Pascal, et c’est la seule réserve que je pourrais émettre à son endroit –  ou peut-être, secrètement, le plus grand compliment.

Petit connaît trop Pascal pour se plier aux luttes universitaire, et ses pensées sont trop imposantes pour subir le joug de l’idiome savant, même pour s’en servir comme d’une arme. Sans même vérifier, je prédis que son ouvrage a dû laisser tous les tièdes interdits, et par suite, ligués contre lui dans un mutisme que pas une recension élogieuse n’a dû briser. Rien de plus dangereux que de montrer aux taxidermistes et thanatopracteurs que leur objet n’est pas encore mort: cela secoue la profession jusqu’aux fondements. Pourtant, une fois ce livre refermé, place nette est faite pour les tâcherons de la dissection conceptuelle: il n’y a plus rien à dire, que disputes à propos de bagatelles biographiques, que filiations et généalogies sans fin et sans avenir, que rabotage du vocabulaire jusqu’à ce que l’auteur se trouve sans vie et dépourvu de sens. Rien de tel qu’un philosophe universitaire pour dresser une bête fauve: il l’adoucirait tout en la persuadant qu’elle est plus sauvage que jamais. Petit lui,est si doué qu’il parvient à communiquer cette joie insigne de la pensée dont il discourt avec talent: rares sont les commentateurs dont la seule lecture vous badigeonne l’âme de la félicité la plus pure rien qu’à réciter tout haut leurs phrases parfaites. Je n’ai jamais ressenti cela qu’à la lecture de Paul-Laurent Assoun, et Pierre Macherey: l’anthologie du commentaire philosophique est encore à éditer; en attendant, on ne peut jouir de leur prose que dans l’anonymat, l’incompréhension. Une page du commentaire de Macherey sur l’Éthique de Spinoza nous enchaîne aux pieds de la pensée, lorsque les gargarismes kantiens nous poussent à la répudier. L’ouvrage d’Assoun sur la métapsychologie est si magistralement jouissif pour tout vrai lecteur qu’on comprend mal comment on peut encore passer par d’autres pour s’introduire à Freud. Ce qu’ils ont tous en commun, c’est d’être incapables de la moindre tiédeur, de la moindre fadeur platement synthétique: rien n’est plus éloigné d’eux que l’art de la paraphrase dissimulée. Ce qui me plait plus que tout, en dehors du sentiment de jouissance physique que procure leur écrit, c’est qu’ils parviennent à enchanter sans avancer la moindre idée neuve: ils prouvent qu’il existe un art supérieur de la compréhension qui se moque éperdument de l’originalité conceptuelle: ont peut avoir du génie en comprenant un autre. Conclusion salvatrice ! Qui plus que les philosophes souffrent craintes et tremblements, angoissés par leur manque de génie ? J’ai assez vu de mauvais philosophes pour m’assurer qu’il y a une mauvaise manière de s’empoisonner le sang par soif d’une gloire qui n’arrivera jamais: ces centaines d’Alcibiade sont comme les romains quittant la ville avant qu’elle soit mise à sac: contemplant avec certitude la perte de tout avenir radieux dans ce lieu-même, ils prennent ce qu’ils peuvent. Ils se chargent les bras d’autant de vaine gloire qu’il est possible de porter sans lâcher, et courent s’établir ailleurs, loin du tumulte. Petit fait partie de ceux qui souffrent d’un poison autrement plus noble: comme Pascal, il semble parfois border le précipice que ne frôlent que les véritables génie. Y a-t-il un excès dans l’intelligence, qui mène au tragique ? Il est certain que le médiocre, lui, n’effleure même pas le tragique: personne mieux que lui, dans l’échec, ne parvient à faire contre mauvaise fortune bon cœur. Lorsqu’un rien satisfait, un rien console. Mais quand la sensibilité toute entière d’une grand âme se tendra vers la vérité, et qu’il n’y aura rien à saisir, quel consolation terrestre  viendra combler le vide infini de cette intériorité qui s’était dilaté pour l’accueillir ? Pascal, lui, a trouvé Dieu. Dans la difficulté sans doute, mais la grâce l’a touché, ce que l’agnostique Petit ne veut pas s’avouer. Il préfère voir dans l’apologiste un compagnon d’infortune, mais il y a entre eux la même distance infinie qu’entre les deux larrons qui encadrent le Christ. Peut-être ainsi, Petit se tient-il au plus profond des abysses de la tragédie, là où les dénouements in extremis ne sont plus même à espérer. Soulignons tout de même: Assoun et Macherey sont un cran en dessous. Leur prose est musicale, apollinienne, elle est un raffinement de civilisation, un plaisir qui tient à ce que l’esprit s’accorde avec la plus fine pointe du langage, aussi technique soit-il. Mais Petit s’exclame de lieux plus maudits, sa poitrine extorque à son corps périssable quelque chose d’hésiodique. Non pas dionysiaque, car l’inflexion est plus grave. On saisit immédiatement en entamant l’ouvrage que le commentateur fréquente la mort davantage que l’auteur canonique qu’il commente: Pascal n’est pas son objet, c’est son icône. Par la médiation d’un penseur tangible, sa psalmodie s’élève aussi haut que les plus beaux fragments du projet d’apologie. Et lorsque de ces cimes atteintes, on veut redescendre à l’homme, il est à craindre qu’il n’y soit déjà plus. Fauché par la mort galopante que son chant annonçait. On atteint alors l’art: peu de pacotilles littéraires actuelles parviennent ne serait-ce qu’à formuler le projet d’une si grande réussite. Les atermoiements de l’autofictions s’écoulent dans les rigoles du siècle, les artisans de la plume sont renvoyés à des métiers plus rustres. Comment excuser que le génie préfère quitter le lit de la littérature pour féconder le commentaire universitaire ? Bien sûr, Petit n’est pas de notre nouveau millénaire, mais même à choisir, je préfère quelques pages de Psychanalyse d’Assoun aux prix littéraires qui sentent trop le chemin de fer. Qui voudrait faire de la littérature son métier pour rester tiède ? Comment se lever chaque matin et supporter des grands génies ce qu’on ne peut décemment plus appeler de la rivalité ? Comment Emmanuel Carrère peut-il soutenir la vue de ses ouvrages qui, dans l’obscène neutralité alphabétique des rayonnages de librairie, se retrouvent si près de Céline ? Mystère d’abnégation: l’absence de tragique recèle peut-être, finalement, un double fond. Quel verdict, dès lors, pour la tiédeur, sinon que les loups se reconnaissent entre eux ? De même que les mauvais prosateurs, mais qui vendent, reçoivent toujours une commande payée comptant pour leurs trois ou quatre prochains ouvrages, les tièdes de toutes les professions de plume obtiennent de Dieu – du destin, d’un quelconque obscur vouloir- une avance sur les récompenses post-mortem qu’ils ne sont pas sûrs d’obtenir: succès, amis, estime populaire et confort financier. Tous biens qu’on songerait à offrir à une personne qu’on aurait rendu malheureuse en lui avouant en face sa bêtise objective. La terre, notre doux Royaume de concupiscence, choie avec tendresse ceux qui ne la quitteront jamais vraiment: invalides de la métempsychose, la moindre des politesse est d’adapter nos trop abrupts escaliers à votre pesanteur à roulettes; la morale séculière est la plus charitable des ergonomies. La religion n’a pas tant de scrupules, car elle ne connaît pas le handicap: le salut n’est jamais trop haut pour qui veut vraiment le saisir. Comment s’étonner alors que les génies prennent toujours la posture des inactuels, de Pascal à Nietzsche, dès lors qu’on comprend que que la sagesse du Monde règle elle-même le thermostat de l’existence pour maintenir le plus tempéré des climats ! Épanouissez-vous là où les hommes se donnent à eux-mêmes leurs propres règles ! Où les moins habiles décident des formes de la réussite ! Qu’on ne vienne pas dire que la damnation est injuste, elle qui a consenti à jeter aux exclus des ersatz de paradis prémâchés, afin que tous aient goûté un peu de félicité, avant ou après la Nuit …

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