LXXIII. L’âge du Christ, de Marc-Édouard Nabe

1 juin 2013

Christs-Entry-into-Jerusalem

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On n’étonnera personne en posant d’emblée que Marc-Édouard Nabe n’est pas chrétien. Ses détracteurs, les yeux détournés, le nez pincé, ne pouvaient dans cette position, se livrer à la vérification, mais ils le pressentaient fortement. Ses admirateurs, même le genou touchant terre, ne peuvent pousser la soumission jusqu’à octroyer à leur auteur fétiche l’épithète de disciple du Christ. A trente-trois ans, du Christ, Nabe n’avait que l’âge, et c’est sans doute ce manque qui le poussa, avec une dérision avouée, à se jeter aveuglément dans les bras du Sauveur. Plus ou moins. Pour un temps, disons. Car si le pamphlétaire honni n’est pas revenu de Jérusalem bredouille, on s’explique mal qu’il puisse, par exemple, s’avouer comblé d’être interviewé dans Hot Video(1): ce serait pousser le prosélytisme plus loin que jamais, que d’aller se jeter ainsi dans la gueule – ou tout autre orifice – du loup.
Je ne ferai pourtant pas ici acte d’antinabisme primaire: ce monologue fiévreux et acerbe qui court sur cent-trente pages est d’une qualité littéraire indéniable, et se double – c’est là le point véritablement fort, sans quoi l’auteur ne serait que littérateur sans vision – d’une appréhension parfois originale à l’extrême du christianisme (catholicisme), de ses dogmes, de sa culture. Évidemment, la grenouille de bénitier coassera à s’en faire exploser la gorge, en lisant certains passages qui font plus que flirter avec la vulgarité; j’imagine qu’à défaut d’avoir produit un livre de piété, l’auteur se flatterait qu’on le dise avoir livré un ouvrage d’impiété. Car la filiation prestigieuse qu’il s’imagine – dont la présomption, après avoir conspué Maxence Caron dans l’article précédent, ne nous étonne plus; il n’y a décidément que Fabrice Hadjadj qui parvient à être corrosif sans être immoral – cette filiation, donc, ne convoque pas les plus dignes habitués du cénacle: Bernanos, Bloy, toute la galaxie des chrétiens du désespoir, croyants des profondeurs qui véritablement – et ironie du sort, selon une figure des plus protestantes – n’ont que leur foi pour les sauver. En s’inscrivant dans la lignée des christianus, sed …  Nabe doit bien avoir conscience qu’il fait concurrence à Judas pour la dernière place au classement des disciples – et ce n’est pas l’insulter de le dire, lui même le scande ouvertement. Refermant le livre, il m’est venu cette réflexion que ces auteurs, qui citent si abondamment Pascal, ne l’ont pas véritablement lu (quelle bêtises que ceux qui s’assènent des « Monsieur. n’a pas lu untel ! » comme si lire était suffisant). « Cela vous abêtira », affirme l’apologiste, intimant à son interlocuteur de mimer la piété pour préparer son âme à la grâce. Nabe a consenti à nombre de sacrifices, médiatiques notamment, qui sont parfaitement louables – Quae sunt Caesaris, Caesari – mais il ne peut pas accomplir cet ultime, qui est de renoncer à son intelligence: chrétien oui, mais pas comme les autres. Ultime pierre d’achoppement de la taille d’un asteroïde: on ne peut renoncer aux superbes avec superbe; l’oxymore est une figure littéraire qui n’a pas cours dans la morale. C’est la réserve qu’on peut faire à la lecture de cet ouvrage: Nabe a beau se vanter d’avoir ajouté le tampon Terre Sainte à son passeport spirituel, il est resté coincé à la douane; il n’a pas pénétré le christianisme dans son essence, précisément parce que le Christ réclame – l’intelligentsia feint de l’oublier – un cœur pareil à celui des enfants, une simplicité qui répugne aux détaillants en sophistication. Et que ce n’est jamais nous qui choisissons seulement d’adopter le Christ, comme on prendrait chez soi un chien errant croisé dans la rue, en toute magnanimité; on ne choisit le Christ que parce qu’il nous a préalablement appelé. L’acte de foi, c’est la réponse à un appel, c’est donc loin de ne consister qu’en mots. « Venez à ma suite, et je ferai de vous des pêcheurs d’hommes. » Si l’on veut suivre Jésus, il faut marcher dans son sens, autrement on le trouve vite hors de vue. Alors, j’ai beau croire que le Maître lui-même ne rechignait guère, au contraire, à parler à des prostituées pour leur annoncer le Royaume, demeure qu’il ne s’y est pas pris aussi charnellement que Nabe, dont le commerce avec les filles de joies est, de son propre aveu, moins chaste.

On s’étonnera peut être de ce que mes deux derniers articles prennent un ton inquisiteur, et se permettent de juger de la foi d’un autre à l’aulne d’apparences dont le Christ nous dit bien qu’elles sont insuffisantes pour percer les mystères de la Grâce. Mais justement, c’est là question d’apparence, de phénomène: je ne cherche pas à attaquer ad hominem, à jauger la chose en soi, mais bien les apparences, parce que c’est de telles apparences de christianisme que notre foi souffre aujourd’hui. Je ne m’insurge pas de la possibilité que ces hommes soient sauvés, il vaudrait mieux s’en réjouir; mon regret et ma rage vont à cette parodie de foi chrétienne qui fait plus de mal  que tout athéisme avoué. La dépouille du Christ est-elle si inoffensive, qu’on puisse impunément la monter sur fils pour faire jouer à sa marionnette la comédie du moi torturé ? Qu’a procuré à Nabe sa conversion, que n’aurait pu lui offrir le bouddhisme, l’Islam ? Pourquoi les grands ego sont-il si souvent attirés magnétiquement par le message du Christ, mais que si peu parviennent à laisser leur fardeau narcissique pour le suivre, ne serait-ce qu’en apparence ? Pascal a bien réussi à renoncer aux sciences pour se faire plus pieux et plus conforme aux exigences divines. Pour finir, et mimer la seule figure de style véritablement repoussante dont Nabe fait usage, de manière constante, si certains auteurs sont des incroyants si moraux, qu’on adorerait qu’ils nous détournent de la Voie, Nabe est un croyant si immoral, qu’on détesterait qu’il nous convertisse(2).

NOTES

1. Interview intégralement consultable sur le site des lecteurs de Nabe, à cette adresse, et qui est loin d’être dépourvue d’intérêt.

2. A ce propos, il faut tout de même souligner la bêtise de cette affirmation qu’il ne cesse de répéter à tort et à travers: « La morale est bête, la morale est fausse, la morale n’est pas chrétienne ». On ne parvient à suivre le Christ qu’avec la morale, car nous sommes faibles. Il est vrai que « la vraie morale se moque de la morale » (Pascal, toujours), c’est à dire que la morale n’est pas légaliste, mais dynamique, vivifiée par l’Esprit Saint, mais elle reste une morale. Morale supérieure, certes, mais indépassable. Ce n’est pas de la crispation dogmatique que de s’attacher aux commandements du Christ. Jésus est venu pour dire que la Loi est gravée dans le cœur, qu’on la porte en soi; il n’est pas venu pour dire: « Attends Marc-Édouard, je te tiens les tables de la Loi, ça te laissera les mains libres pour aller aux putes ». Si c’est au bordel que mène l’abandon nabien de la morale, Dieu nous garde !

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