Antique Maps of the World Polar Map Cornelis Dankertz c 1700

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Ce n’est pas assez de dire que l’ouvrage de Yinda est le meilleur commentaire philosophique que j’ai lu cette année, et même depuis longtemps. Mais il faut bien commencer par là. Il est stimulant de lire de tels ouvrages, où il est si évident que s’y joue davantage le drame d’une pensée complexe qui tente de se dire, qui lutte avec le langage et l’ordre des raisons pour parvenir à se formaliser le plus parfaitement possible, pour se restituer sur la page avec toute la vivacité qu’une telle réification écrite permet encore, plutôt que de parcourir un énième exercice plus scolaire, où le seul drame qui se joue à proprement parler est celui d’un calcul, mobilisant toutes les ressources disponibles de la science topographique, pour décider comment poser le mieux possible le nouveau petit pavé de sa voie universitaire.

Ce qui ne revient certes pas, à taxer l’ouvrage de Yinda d’absence de qualités pour un lecteur universitaire: seulement, la lecture, il me semble, implique un certain déplacement, un effort pour déplacer son intérêt historiographique ou spéculatif sur le terrain d’une réflexion qui est aux prises avec la réalité, qui ne se contente pas de modéliser dans les sphères aseptisées de la pure abstraction. Sans savoir grand chose de plus de l’auteur de ce que la toile veut bien fournir d’indiscrétions collectées et de données éparses, je gage que Yinda n’est pas de ceux qui pensent bien au chaud dans leur petit poële cartésien. La quatrième de couverture, à ce sujet,  nous fait l’aumône d’indications biographiques éclairantes: l’auteur dirige un cabinet de conseil et d’ingénierie politique. On s’en serait douté même en lisant le livre sans sa couverture. La réflexion possède certaines qualités intangibles qui sont l’apanages de ceux qui n’ont pas enduré toute leur vie la lente momification des départements de philosophie, mais qui pensent dans l’action, dans le présent, et qui, comme Machiavel lui-même ne manquait pas de le faire, mettent à l’épreuve de l’instant les connaissances gagnées sur le passé.

Je regrette de n’avoir pas pu donner à l’ouvrage la pleine attention qu’il méritait, la faute à la préparation des concours de l’enseignement: il me faudra y revenir – ce qui me laisse, heureusement, le temps d’épargner afin de substituer à l’ouvrage de bibliothèque mon exemplaire propre, le prix étant, comme pour la plupart des grands commentaires récents, plutôt prohibitif. On se rassurera au moins à la vue du fait que notre époque, si elle ne reconnaît pas toujours ouvertement les ouvrages de qualité, sait au moins leur fixer un prix qui convient à leur génie …

On dira tout de mêmes quelques mots du contenu proprement dit: ceux qui ne sont pas intéressés par l’hypothèse finale de Yinda, à savoir, la saisie de la modernité internationale, telle qu’elle se forme lors du traité de Westphalie en 1648, sous les auspices de la pensée machiavélienne dont elle serait une mise en oeuvre, pourront toujours tirer profit des deux premières parties de l’ouvrage, qui constituent un commentaire particulièrement réjouissant de la pensée machiavélienne dans la perspective des relations internationales comme lieu de constitution, de conservation et comme horizon de la souveraineté de l’État. L’ouvrage dans son intégralité, en branchant avec bonheur la pensée du secrétaire florentin sur l’émergence ultérieure de le géopolitique moderne, parvient, il me semble, à faire émerger dans toute sa densité la vision machiavélienne. Au sens où il ne s’agit plus simplement de concepts assemblés les uns aux autres, mais que de l’assemblage émerge la possibilité d’une Weltanschauung machiavélienne qui se laisse sentir, voir, qui, tout simplement, se révèle. Je ne sais pas quel plus grand compliment faire à un commentaire philosophique que celui qui reconnaît qu’il est parvenu, en moins de trois cent pages, à rendre cela possible.

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En choisissant d’ouvrir son opuscule par la typologie des pouvoirs, Machiavel ne faisait pas qu’introduire ses catégories de pensées propres: il plaçait, par un effet littéraire saisissant, son lecteur à l’orée d’un nouvel exercice du pouvoir, dans ce qu’il a de plus prenant, de plus immédiatement urgent. Cet aspect n’est réellement perceptible que lorsque lui succède le chapitre second, car celui-ci rentre véritablement dans le vif du sujet: comment le prince qui tient son pouvoir d’une monarchie héréditaire peut facilement conserver sa souveraineté. On saisit alors que la typologie n’était qu’une introduction au pas de course aux cadre de pensée machiavélien – qui malgré son pragmatisme stupéfiant, ne peut se soustraire complètement à l’exercice que constitue l’introduction – et que passé ce court paragraphe qu’est le premier chapitre, le lecteur est immédiatement mis en situation. Implicitement, il semble que le lecteur soit invité à faire sienne cette situation, le point de vue du prince, le lieu d’où s’exerce le pouvoir d’état. Bien sûr, il convient de l’affirmer avec toute la préciosité et l’esprit de précaution propre à nous prémunir des objections d’historiens: l’ouvrage, en son temps, invitait à une posture de lecteur déjà complexe, et qui n’est plus la nôtre aujourd’hui. Prenons donc la peine de faire l’inventaire de ce que l’on devrait céder au scrupule universitaire: lorsque Machiavel rédige son ouvrage en 1513, et le publie en 1532, dévoilant sa pensée coram populo, il a en tête deux niveaux de lecture qu’il s’agit de distinguer. Le premier a trait à la dédicace précédemment étudiée: il s’agit pour Laurent de Médicis d’incorporer les règles énoncées dans le Prince, afin de se faire le rédempteur de l’Italie, après qu’elle « fût plus esclave que les Hébreux, plus serve que les Perses, plus morcelée que les Athéniens, sans chef, sans ordre, battue, dépouillée, déchirée, envahie, et eût éprouvé toutes sortes de malheurs« (1) Cette situation on ne peut plus sombre, peut être corrigée: l’Italie est en attente, elle est « toute prête et disposée à suivre une bannière pourvu qu’il y ait quelqu’un pour la saisir ». La dédicace à Laurent de Médicis, en ce sens, est claire: Machiavel met dans les mains de son prince les armes stratégiques qui lui permettraient d’endosser ce rôle, s’il voulait bien s’en donner la peine. En quoi il n’est sans doute guère innocent que dans cette dédicace, les premiers biens énumérés, ceux que l’on offre d’ordinaire au Souverain, sont les chevaux et les armes. Machiavel donne plus, il donne les moyens d’ordonner et de mener chevaux et armes vers une stabilité inégalée du pouvoir. Conjointement à ce niveau de lecture hautement contextuel, il s’agit bien évidemment, de publier à l’attention des lecteurs intéressés par le cose di stato, les vues novatrices de Machiavel en la matière. Double lecture donc, l’une contextuelle et guerrière, l’autre, plus théorique. Les lecteurs contemporains de Machiavel ne peuvent vraisemblablement se satisfaire complètement ni de l’une, ni de l’autre. Le contexte s’est évanoui, et le caractère proprement novateur s’est quelque peu éclipsé, après plusieurs siècles de pensée politique. Il faut donc engager un rapport au texte à nouveaux frais: comment lire Machiavel, comme il le dirait lui même, sensamente ? (2) Comme esquissé précédemment, la recherche d’un entendement machiavélien, pour obscure que demeure encore cette quête, passe nécessairement par une mise en situation du lecteur, à la place, au lieu du prince. Sans doute, Machiavel ne visait-il pas lui-même, pour la majorité de ses lecteurs, une telle identification à celui qui doit exercer le pouvoir: ses règles universelles étaient destinées directement à peu, et indirectement, à la masse des amateurs de pensée politique. Mais aujourd’hui, une telle lecture, quoique certainement possible, n’est plus suffisante. Certes on peut, toujours en se reportant à la dédicace, préférer adopter le point de vue de l’homme du peuple qui observe les faits et gestes des princes modernes que sont les gouvernants. Machiavel, en ce sens, servirait de guide pour une herméneutique du pouvoir. Mais les modalités d’exercice de ce pouvoir, les paramètres nouveaux de la géopolitique et de la géostratégie, font que l’on risquerait fort de se trouver aussi démuni que si l’on voulait utiliser le Phèdre de Platon pour penser la littérature du XXIe siècle: si certaines idées demeurent pertinentes, l’ensemble souffre de son antiquité. Il faut donc tâcher de penser le contenu du Prince selon une transposition qui installe Machiavel comme penseur atypique de l’action individuelle subjective; envisager l’ouvrage comme une forme antérieure, et radicalement différente, des Règles pour la direction de l’esprit cartésiennes: une pensée de l’engagement de l’homme dans son contexte, une modélisation à visée pragmatique de ce que peut et doit opérer le sujet sur son environnement, avec un regard aiguisé quant à la conjecture, la qualité des temps. Ainsi, de même que Descartes nous ouvrait une voie éminemment pratique vers l’acquisition de connaissances sûres, Machiavel peut nous servir de guide pour une réforme de notre façon d’agir, et de penser l’action. Une telle tâche, menée avec soin, justifierait largement la lecture de l’ouvrage.

Revenons dès lors, au texte lui même. Un lecteur familier de Machiavel saisira immédiatement ce que ce court chapitre recèle de décevant en terme de défi pour la pensée du florentin: le ton de l’énonciation est clairement celui d’un penseur qui glisse sur les premières facilités avec l’ambition  de toucher à des conditions d’exercice du pouvoir réellement exigeantes. Et il ne faudrait pas s’imaginer qu’une telle approche « prosaïque », ou trop fortement subjective du texte, soit incapable de fournir le moindre indice conceptuel: en effet, l’apparent désintérêt qui transparaît à travers le pathos du texte, trouve un prolongement naturel dans ce qui est mis en oeuvre sur le plan strictement conceptuel: Machiavel conseille au prince qui se trouve dans cette situation, de faire précisément ce qu’il déconseille formellement lorsqu’il tente d’énoncer une règle universelle: temporiser. En effet, au chapitre III, Machiavel énoncera la règle universelle dont la situation décrite au chapitre II semble l’exception: il affirme ainsi, « C’est pourquoi les Romains, qui voyaient de loin les inconvénients, y remédièrent toujours, et jamais ne les laissèrent se poursuivre pour fuir une guerre, car ils savaient que l’on évite pas une guerre, mais qu’on la diffère à l’avantage d’autrui ». Quelle est donc la signification d’une telle exception, qui se situe trop proche de l’énonciation de la règle – un chapitre – pour que la contradiction ne saute pas aux yeux du lecteur ? C’est que précisément, la légitimité d’un pouvoir héréditairement reçu est telle qu’elle prime sur les dangers qui pourraient survenir, sauf cas de force majeure. Qu’est-ce donc que cette légitimité ? Dans ce chapitre, elle prend clairement la coloration d’un enracinement, d’une occupation longuement ancrée au lieu-même du pouvoir, qui fait que l’on pourrait se représenter, avec un peu d’humour, le prince héréditaire comme une véritable balle de jokari politique: peu importe quelle force la boute hors de son lieu d’exercice, elle finit toujours par y revenir, en vertu d’une élasticité longuement forgée. La matière de cette légitimité élastique, c’est l’amour que portent les sujets à leur prince. Il est « plus aimé », parce que précisément, étant prince légitime, « moindres sont les raisons et moindre la nécessité d’opprimer ». On ne peut saisir cette étonnante tranquillité de Machiavel à l’endroit du prince éconduit qu’à la lumière de l’ouvrage entier: le nouvel arrivant devra nécessairement employer toutes les méthodes que le florentin prescrira pour asseoir son nouvel état, méthodes qui, même bien mises en oeuvre, ne pourront faire l’économie d’une certaine violence. Et cette violence sera toujours supérieure à celle dont un prince héréditairement légitime devra user pour se maintenir, chose que les sujets savent ou instinctivement, ou par une expérience directe des chaises musicales de la souveraineté. Dans le cas du prince bouté hors de son principat, c’est affaire de simple calcul: les sujets préféreront toujours une moindre violence. Ce qui n’interdira pas que l’on puisse conquérir des monarchies héréditaires, la suite le montrera: seulement, cette difficulté est réelle, et demande à ce que le nouvel arrivant prenne conscience de ce que, en contradiction complète avec les apparences – ce nouvel arrivant sort tout de même vainqueur, il vient de conquérir le principat, et tout porte à croire que les difficultés sont passées – il se situe en fait dans une position inconfortable, il est toujours en désavantage vis-à-vis de son prédécesseur. Car dans l’esprit de Machiavel, le prédécesseur n’est jamais que physiquement et effectivement parti; son souvenir demeure dans la mémoire des sujets, et est susceptible d’agir suffisamment sur eux pour renverser le nouveau pouvoir. C’est dire que la seule représentation du prédécesseur dans l’esprit des sujets est un danger, d’où le souci constant, de la part de Machiavel, d’asseoir une domination tant physique que morale sur les sujets. Tenir les corps en ordre, ce n’est jamais assez, et l’intelligence proprement machiavélienne doit tâcher de saisir toujours, derrière les évidences factuelles, les prémices de dangers factuels à venir, mais qui pour lors, ne sont encore qu’à l’état de représentations, qui passent relativement inaperçu. Il s’agit donc toujours de ce regard qui transperce les apparences. Dans le passage cité précédemment, les Romains n’ont pas vu les ennuis venir avec les yeux du corps, mais avec les yeux de l’esprit, avec une pénétration hautement anticipatrice. Pour autant, il ne semble pas s’agir d’une pure intelligence logique ou mathématique: les signes avant-coureurs d’une situation problématique ne sont pas tant du ressort de l’esprit géométrique que de l’esprit de finesse: pour déceler le soulèvement qui couve en silence, il faut savoir saisir des signes qui n’ont rien de l’évidence mathématique. Il faut chercher les détails, d’où le fameux adage du « diable dans les détails ». Non pas au sens où le détail mal réglé fait achopper l’entreprise entière, mais bien plutôt, au sens où le détail est porteur, pour qui sait le saisir adéquatement, de problèmes à venir qui relèvent de la globalité de l’entreprise; le détail est la forme visible d’un problème général qui gronde; l’image adéquate, c’est celle de la partie de l’iceberg qui émerge des flots: cet anodine portion de glace n’est pas séparée de la partie immergée, pas plus que le détail ne l’est de la situation problématique à venir, seulement, selon la perspective du navigateur, elle est le seul moyen par lequel il lui soit possible de saisir le tout. Après, il sera trop tard.

Notons en dernier lieu: « Et par l’ancienneté et la continuité du pouvoir s’éteignent les souvenirs et les raisons de changements: car toujours une mutation laisse des pierres d’attente pour en entreprendre une autre ». Un double enseignement convient d’être tiré.

Tour d’abord, Machiavel se montrera toujours particulièrement sensible à l’habitus dans son mode d’évaluation de l’exercice du pouvoir: la légitimité héréditaire n’est pas qu’une affaire d’années accumulées mathématiquement, mais la constitution d’une habitude de domination extrêmement solide en vertu de sa longévité. D’une façon quelque peu anachronique, il faut saisir que la légitimité consiste en son fond, en une longue habituation à la discursivité d’un certain pouvoir. On s’habitue à une manière de régner, à une figure de la souveraineté, on finit même par avoir un rapport affectif à cette manière d’exercer le pouvoir. Il faut donc saisir que la souveraineté machiavélienne ne s’établit pas seulement physiquement par les armes et la domination d’un territoire, mais par l’imposition et le maintien d’une discursivité du pouvoir qui prend racine chez les sujets eux-mêmes, en créant chez eux des habitus et des passions.

Ensuite, il faut noter, avec toute la réserve qui convient, puisqu’il s’agit encore de quelque chose d’implicite, ou de flou, que les actes politiques possèdent une certaine qualité intrinsèque, qu’il convient d’appréhender correctement si l’on veut en user à son profit: ainsi, le maintien paisible d’un pouvoir – au sens ou ce maintien reste un acte politique positif, qui demande d’agir – possède comme qualité une certaine pesanteur politique: il fait s’éteindre le besoin de changement, il tend vers l’inertie , et possède un pouvoir apaisant sur les revendications, umori et tumulti. Au contraire, Machiavel présente le changement politique – geste éminemment positif – comme possédant une qualité excitante. A la manière d’un composé chimique qui par son instabilité, a instauré un nouvel ordre des choses, le geste politique de nouveauté se tient dans une position d’instabilité extrêmement précaire. Indépendamment des situations particulières, ces qualités du geste politique doivent être connues du prince, parce qu’elles sont des invariants de l’exercice du pouvoir. On atteint d’ores et déjà à la quintessence du raffinement machiavélien, en terme d’acuité du regard, dont on peut en étant attentif, suivre la trajectoire: partir de faits d’expérience (expériences vécues, ou expériences lues puisque relatées par d’autres), pour s’élever, par juxtaposition et abstraction, à une certaine règle générale, puis tâcher de saisir de cette règle toutes les subtilités qualitatives susceptibles de jouer un rôle souterrain dans l’exercice effectif du pouvoir: expérience, abstraction, action.

Par où l’on voit bien à quel point l’apparente facilité cède facilement la place à une richesse de réflexion qui convient d’être traquée(3). Sans doute, cette richesse matricielle du propos machiavélien tient à ce que, contrairement aux auteurs à propos desquels la recherche est une scolastique du système – au sens large – qu’ils ont formulé (et dont la fécondité tient avant tout à l’obscurité ou à la présence de « trous » conceptuels), le propos machiavélien est en lui-même assez limpide pour être saisi et mis en pratique: à la difficulté scolastique universitaire s’ajoutent  alors les problèmes sans fin liés à un vécu du propos machiavélien. Comment s’accorde-t-il avec notre expérience, quelle est sa vérita effetuale ? Et comment pouvons-nous, chacun à notre manière, nous saisir de sa pensée pour la porter, à travers l’action et l’appropriation, plus loin que ce qu’elle formule simplement sur le papier ?

NOTES:

1. Le Prince, Chapitre XXVI.

2. Au sens où il s’agit de lire d’une manière à la fois féconde pour soi, mais également, d’une manière qui saisit ce qu’il y a de véritablement essentiel dans l’objet-texte.

3. Selon l’injonction de Léo Strass, Pensées sur Machiavel, p. 75

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Je me propose ici d’arpenter avec lenteur et précision le terrain de pensée machiavélien. Face à une concision du texte dont je peine souvent à surmonter les évidences trop franches, seule une telle lecture me semble à même de pénétrer en profondeur la vision du secrétaire florentin. On ne prétendra guère ici à l’orthodoxie absolue, d’où le pompeux titre de « méditations »; on tentera néanmoins de ne rien disserter à propose de l’esprit qui n’ait été puisé dans une analyse rigoureuse de la lettre.

La dédicace à Laurent de Médicis elle-même, possède son lot de subtilités qu’il convient de débusquer avec soin: Machiavel ne fait pas qu’introduire son ouvrage à un prince dont l’assentiment – les données biographiques nous indiquent – était capital pour la carrière, et plus généralement, l’amour-propre de Machiavel. En opérant une analogie entre les richesses matérielles, dont on couvre ordinairement les princes pour gagner leurs faveurs, et le livre qu’il lui dédie, Machiavel présente, implicitement, ce dernier comme supérieur. Supérieur, car il fournit au prince les moyens d’acquérir, de sauvegarder et d’augmenter sa domination, de laquelle découlent naturellement les richesses citées. C’est donc, en filigrane, dire que son cadeau va au cœur du sujet, plutôt que d’offrir à son Seigneur les fruits contingents de ce qui est véritablement au principe de l’exercice du pouvoir. D’une certaine façon, la dédicace se structure entièrement selon la dichotomie donné brut-abstraction: l’ouvrage de Machiavel dévoile l’essence d’un exercice du pouvoir qu’il s’agit de discerner avec intelligence au delà des apparences superficielles de prodigalité et de richesse – signifiant par là que la vraie puissance n’est pas à chercher dans la matérialité, mais dans ce qui la cause et la garantit – et le travail lui-même de Machiavel, brossé comme « connaissance des actions des grands hommes, connaissance que m’ont enseignée une longue expérience des choses modernes et une lecture continuelle des anciennes ». Certes, il y a une richesse brute de l’expérience diplomatique de Machiavel (tout le monde n’a pas eu l’occasion, comme lui, d’observer les coulisses de cet exercice du pouvoir), mais l’intelligence machiavélienne serait de bien peu de prix si elle ne se fondait que sur cette profusion de données. Machiavel a simultanément observé le pouvoir et médité les anciens: il s’agit donc proprement d’une dialectique – et le terme ne semble pas inapproprié – puisque c’est l’éclairage mutuel de la tradition historique et de l’actualité politique qui produit, ou forge, un certain regard de Machiavel, et ce sont doublement ce regard et ses fruits, que le secrétaire offre au prince dans son ouvrage. Pour nous lecteurs, c’est aussi ce regard qu’il convient de s’approprier, par-delà les idées reçues et les barrières morales a priori. Machiavel ne propose pas un manuel pratique, il propose une vision du monde et de la chose politique, et si l’on évacue cette vision, le sens de l’ouvrage se dérobe. Pourquoi donc ? Parce que l’intelligence que préconise l’auteur dans son traité nécessite d’appréhender les évènements du monde et ce qui les sous-tend d’une manière radicalement différente de notre vision « médiocre », ou usuelle: chez Machiavel, il s’agit certes de grandes prescriptions générales, de « règles universelles », mais ces règles dans leur application prennent souvent le chemin du détail le plus infime, et pour saisir ce détail et lui appliquer toute la force de la règle générale, il ne convient pas seulement de connaître cette règle avec le seule puissance neutre de la mémoire: il faut développer un regard, un entendement machiavélien. Pour nous, c’est l’acquisition d’un tel entendement que nous visons par une lecture pointilleuse, et si possible,  introjective. Pour des raisons de recherche intellectuelle, premièrement, mais aussi pour viser une véritable acquisition pratique de la vision machiavélienne, dont nous aurons plus tard l’occasion de tracer des contours peut-être plus personnels. Ce regard donc, revenons-y, n’est pas collection de faits, mais abstraction à partir de ces faits, de traits caractéristiques dont il s’agirait de préciser le statut. Ce sont, l’auteur le dit lui-même, des règles universelles, et la mobilisation conjointe des anciens et des modernes est là pour attester de cette universalité. Ce que Machiavel énonce outrepasse les bornes étroites de la conjecture historique, et c’est pour nous lecteurs, le gage d’une fécondité de la lecture de l’oeuvre, encore aujourd’hui. Machiavel peut dire ainsi que Le Prince permettra à Laurent de Médicis de « pouvoir en très peu de temps comprendre tout ce que j’ai, moi, mis tant d’années, au prix de tant de fatigues et de périls, à connaître et comprendre ». Le redoublement final, « connaître et comprendre », mérite d’être interrogé: la lecture rapide fait souvent percevoir ces redoublements comme une vague synonymie, un effet rhétorique qui consolide le premier terme en le déclinant, sans trop examiner ce que le patient travail de rédaction a bien pu peser soigneusement dans une telle formulation. Connaître donc, au sens de ces deux sources machiavéliennes de l’étude et de l’expérience: il s’agit de la masse de faits sensibles que l’intelligence de l’auteur s’est donnée pour tâche de comprendre. C’est dire que l’expérience politique possède cette double dimension, de donné brut et d’intelligibilité profonde, avec cette idée implicite que la force phénoménale, la force d’impression que possède l’expérience, risque de nous pousser à réduire la réalité à cette expérience. Or, il convient de travailler à dégager l’intelligibilité de l’expérience, notamment, en la juxtaposant à d’autres expériences, par laquelle on désamorcera sa singularité frappante et illusionnante, pour en faire émerger l’intelligibilité intrinsèque, qu’elle partage avec d’autres. Il y a donc un véritable travail du fait dans l’oeuvre de Machiavel, travail complexe qu’il convient d’emblée de ne pas circonscrire à cette seule réduction au général, comme s’il s’agissait de presser le fait comme un citron pour en tirer l’essentiel. Il y a chez Machiavel, parallèlement, une attention indéniable pour la singularité de l’expérience, et c’est ce qui en fait, malgré l’abstraction certaine du traité, un véritable réaliste: la règle n’est rien si elle ne se trouve pas appliquée, et c’est pourquoi l’auteur aura souvent recours à l’anecdote – ancienne ou moderne – afin de rendre le prince sensible à la relativement irréductible practicité de son enseignement.
Machiavel se défendra également de toute « présomption », signifiant par là que l’intelligence des  arcanes du pouvoir ne relève pas d’un rang ou d’une situation sociale, mais s’offre à tous ceux qui se donnent les moyens de scruter et de travailler les exemples jusqu’à en extraire les formules universelles. Cette intelligence fait contrepoids à la « grandeur » – grandeur des hommes illustres, grandeur future de Laurent de Médicis si il s’emploie à appliquer cet enseignement – qui est seule dévolue à ceux qui, par leur rang, sont déjà grands par nature. Il y a un grandeur en puissance, au sens de grandeur à venir qui, à l’époque, n’est pas accessible aux roturiers, mais qui n’empêche pas le regard aiguisé d’en extraire une science, du moment qu’il se cantonne à son rôle de simple observateur. Mais pour nous, contemporains, la modernité semble avoir produit une abolition, dont il faudrait discuter l’objet: l’égalisation des conditions a-t-elle ouvert la voie à la grandeur pour chacun, faisant de Machiavel notre guide dans la lutte pour la domination sur le mode du self-made-man ? Ou bien au contraire, l’égalisation des conditions a-t-elle aboli définitivement nos prétentions à une telle grandeur, parce que la lutte de tous contre tous qui caractérise l’égalité moderne, selon l’image de l’homo homini lupus hobbésien, nous a dérobé les conditions propres à nous faire accéder à cette altitude en laquelle consiste la grandeur selon Machiavel ?

Dans le premier chapitre, Machiavel énumère les » sortes » de monarchies, dans un examen qui prend la forme d’une typologie franche et concise. Le sens de cette concision, comme l’indique Thierry Méssinier (1), est de proposer « un commencement radical ». Il s’agit bien en effet ici de poser des bases, de fixer les termes premiers à partir desquels l’examen pourra se conduire. En l’occurence, que nous indiquent ces termes ? Tout d’abord, la typologie nous invite à discerner la pluralité des formes de pouvoir, après qu’on ait déjà opéré une abstraction à partir de l’expérience: les expériences sont multiples, mais même réduites, subsiste une pluralité, une répertoire de formes insécables qui seront de nature à nous aiguiller dans l’examen ultérieur. Car c’est en identifiant les paramètres de sa situation propre que le prince pourra se mettre en état d’agir avec le plus de justesse pour établir, consolider et étendre son pouvoir. C’est pourquoi Machiavel, ne se cantonnant pas à la simple forme consacrée par la réflexion politique, adjoint à sa typologie ce second critère qu’est la légitimation du pouvoir actuel au regard du passé: il est d’une importance cardinale de savoir si le pouvoir en place est un pouvoir hérité, ou un pouvoir nouvellement acquis. C’est qu’on n’agit pas de même lorsqu’on se trouve légitimé par un passé que lorsqu’on est contraint de se forger cette légitimité soi-même. Par là, nous pouvons pousser la réflexion jusqu’à saisir que c’est ici par dérivation à partir de la manière dont le pouvoir apparaît, que Machiavel produit ses distinctions typologiques: la question de la légitimation du pouvoir ne reconduit jamais à un quelconque fondement transcendant, mais seulement à un apparaître, qui produira une impression positive ou négative sur les spectateurs de l’exercice du pouvoir que sont les sujets. Le tribunal premier du pouvoir n’est donc pas la morale, ni la raison, mais l’assentiment éventuel des sujets qui pré-détermine la manière dont le prince devra et penser et agir. La chose est d’importance: il en va de la radicalité de la pensée machiavélienne elle-même: les règles universelles énoncées ici ne se rapportent pas à une intelligibilité transcendante, mais seulement à un certain nombre de paramètres fixes, relatifs à l’existence humaine, à son inscription dans le monde, et à la manière dont celle-ci permet d’appréhender l’agir du prince.

Ce qui, si l’on sort désormais de la stricte sphère du politique, au sens étroit ou l’entend la lettre machiavélienne, nous renseigne déjà richement sur certains aspects de cet entendement machiavélien que nous recherchons: pour parvenir à l’intelligibilité proprement machiavélienne, il s’agit de désobjectiver notre regard des considérations transcendantes (morales, religieuses, ou relevant comme dit précédemment, d’une médiocre appréhension de l’expérience, produisant des catégories vagues à l’allure transcendante) pour le rediriger vers l’apparaître de l’action, et vers ce que sa réception chez autrui réclame comme nouvelles catégories de pensée. Sans doute, s’élève déjà ici la barrière de l’instinctive moralité: hypothéquer la morale, déjà ! Et plus encore, la religion ! Mais c’est précisément au sens où ces paramètres ne sont pas non-avenus, mais relèvent d’un autre strate de réflexion, qui ne devrait pas interférer avec l’évaluation machiavélienne de l’action. Il est à tout le moins possible de voir dans l’enseignement de Machiavel une réflexion sur les modalités de l’action, et ce qui fait son efficacité, et cette efficacité relève d’une réflexion sur l’apparaître, la représentation, l’adaptation de la pensée pratique aux catégories que lui fixent autrui comme public. Et l’on se contentera pour lors, de souligner que nombre de religieux, et particulièrement, ceux qui actuellement, se laissent emporter avec maladresse par les codes de l’efficacité managériale, gagneraient à l’acquisition d’un tel entendement machiavélien, du strict point de vue de la morale. Tour ceux qui ont déjà souffert d’un prosélytisme maladroit savent combien c’est par dessus tout l’absence totale de réflexion quant à la réception du message religieux qui occasionne les dégâts. Les plus mauvais évangélisateurs sont préciséments ceux qui se croient les meilleurs, parce qu’ils se contentent d’appliquer un modus operandi axé sujet (être efficace, être un leader, soi-même), alors que précisément, Machiavel est supérieur en ce qu’il fait dériver ce modus operandi d’une réflexion axée-objet, au sens précis où cet objet … est un sujet. Sujet qui possède des attentes, des sensibilités, des limites, des failles, des passions, qui sont le véritable point de départ à partir duquel il s’agit de dériver les catégories d’une pensée de l’action. Par là, ces spécialistes religieux de l’évangélisation brutale parviendraient à faire passer le message sans douleur, sans violence, et avec une réelle efficacité. L’intelligence machiavélienne n’est finalement pas si éloignée de la méthode par laquelle Pascal parvenait à résoudre des problèmes de géométrie, en inventant chaque fois la méthodologie spécifique que réclamait ledit problème: c’est l’objet qui fixe les conditions de l’action, et la stupidité des amateurs de solutions toutes faites vient précisément de ce qu’ils espèrent évacuer le travail de réflexion nécessaire en appliquant une règle générale creuse.

Par quoi l’on saisit finalement cette ultime dimension du Prince: le traité est tout l’inverse d’une méthode générale à plaquer sur la réalité: il éduque à l’acquisition d’une certaine intelligence de l’exercice du pouvoir, ou de l’action, jusqu’à ce que l’on soit suffisamment apte à se diriger soi-même, en pleine possession de l’entendement machiavélien. Les actuelles méthodes de management, de leadership, sont insuffisantes en ce qu’elles ne vont pas assez loin dans la saisie des rapports intimes qui lient expérience et règle universelle: elles ne cherchent jamais qu’à soulager l’esprit fainéant d’un authentique exercice de pénétration auquel ce dernier espèce se soustraire.

NOTES

1. « Chapitre premier du Prince: les mots du mouvoir et les modes de la pensée politique » dans Machiavel, le Prince ou le nouvel art politique, PUF, 2001.

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« D’abord, nous parvenons difficilement à pénétrer le mélange de politique rationnelle et de croyance astrologique, de foi en la fortune et de foi en la volonté, qui caractérise l’atmosphère philosophique des écrits de Machiavel »(1). A cette remarque de Raymond Aron, je m’insurge immédiatement: effectivement, l’astrologie saupoudre les écrits du florentin, mais j’ai peine à croire qu’un penseur de l’envergure d’Aron ait vu là de quoi moquer Machiavel, à côté de tant d’autres pans de sa pensée qui, non seulement éclipsent toutes les faiblesses, mais plus encore, ne nécessitent pas de maintenir cette foi douteuse. « Croyance astrologique » ! Comme si dans Machiavel, l’essentiel était de consulter les augures ! On distingue clairement parmi ceux qui dissertent sur Machiavel ceux qui n’en ont que lu la plate lettre, et ceux qui ont vu comme à travers les yeux de l’auteur: la fortune ! Rien n’est plus éloigné de ce concept que la bonne fortune ! Machiavel observe la « mouvementation du monde » (Heidegger), et de son regard acéré, voit parfois les nuées s’ouvrir pour laisser à la volonté l’occasion de s’épanouir, et plus encore, de s’imposer. Rien n’est écrit dans les astres ! La trame infiniment complexe du réel laisse parfois le champ libre à l’action sous la forme d’une « occasion favorable », mais ce n’est jamais prédestination, seulement heureux hasard, kairos. L’occasion, c’est le multiplicité impensable et incalculable du réel qui, en ouvrant une fenêtre d’action, nous donne l’impression que les planètes s’alignent. L’incalculable prend tout d’un coup la forme d’une opportunité simple et encourageante, et c’est miracle, mais miracle pour nous. Pour le regard qui sait le reconnaître. Il n’y a pas d’horoscope machiavélien, parce qu’une fortune non reconnue n’en est pas une. Parodiant la sentence trop connue: « l’occasion est dans l’oeil de celui qui regarde ». Autrement dit, pas de magie, ou si c’en est une, c’est une magie que ne renieraient pas les mathématiciens, les physiciens: magie de la complexité qui s’anime dans la pureté d’une forme globale simple. Des milliards d’atomes qui s’organisent en fenêtre.  Nous parlons d’ailleurs d’une volonté qui s’épanouit, parce que Machiavel, intériorisé, lu comme un compagnon ou un véritable maître, et non comme un vulgaire faiseur de théorie politique, ouvre à une esthétique hors du commun: l’ouverture presque féminine de la fortune qui s’offre, laisse place à la beauté si particulière d’une vertu qui s’impose. On s’étonne presque qu’en italien – comme en français – virtù soit un nom féminin. Sa caractérisation machiavélienne semble si manifestement masculine, comme si, en venant féconder la fortuna si bien disposée à son égard, la virtù venait engendrer une beauté supérieure, et éphémère. Mais l’application redresse ce défaut du langage: ce sont bien, au temps de Machiavel, les hommes qui poursuivent la fortune de leur ardeur, de leur ambition. L’accouplement aura bien lieu.

Dès lors, il paraît oiseux de se demander si la bonne âme chrétienne peut s’acoquiner avec ces mauvaises lectures florentines: cette esthétique de l’action conquise sur la matière des événements est au-delà de la morale. Non pas qu’elle soit supérieure à la morale, seulement, peu de personnes comprennent que ce modèle convient aussi bien aux démons qu’aux saints: il n’en va pas – Grand Dieu ! – dans le Prince d’une théorie politique à adopter intégralement. Machiavel bien lu, c’est une métaphysique, ou plus précisément, un au-delà de la métaphysique réifiée et poussiéreuse, une anti-métaphysique réaliste. Les convulsions sans cesses différentes d’une fortune fuyante nécessitent un discours qui soit une méthodologie, une philosophie pratique. Il n’est pas d’être humain qui ne puisse se retrouver dans cette pensée qui cherche à tracer son chemin dans la complexité des choses, dans le mouvement incessant de la vie. Il ne faudrait pas donner l’impression d’idéaliser Machiavel: le modèle qu’il propose peut bien, dans une certaine mesure, être abstrait des exemples et des circonstances. Il ne fait pas autre chose dans le Prince: il est des règles universelles du politique et de l’action qui peuvent être dégagées. Mais elles n’auront de véritable valeur qu’à être appliquées, inlassablement, et avec intelligence, au sein du réel. C’est en ce sens que les règles universelles peuvent être saisies, et infléchies, dans une toute autre optique que celle que visait le florentin. D’ailleurs, la littérature secondaire souligne assez comment l’auteur était parfois prisonnier des préjugés ou des nécessités de son temps – humain trop humain, fredonne le philosophe de concours.

On objectera: pourquoi baptiser Machiavel contre son gré ? Ne se débat-il pas suffisamment ? Mais justement, pourquoi pas ? Pourquoi abandonner un auteur de valeur parce que les circonstances, à n’en pas douter, on participé de ce qu’il n’a pas connu le salut ? Et même, si l’on juge ce retournement trop charitable, trop prosélyte, même, que l’on mette cette violence sur le compte de mon avidité propre: j’aime trop Machiavel pour le laisser pourrir en enfer. Il y a dans le catholicisme une absurdité tragique du Purgatoire, mais en matière de dette intellectuelle, le schéma fonctionne: il n’y a pas d’indulgence plus efficace au monde – même si sa portée est extrêmement réduite – que celle par laquelle on tire à la vertu une pensée posthume, parce qu’elle a trop d’intérêt pour faire l’objet d’un anathème intégral. J’imagine d’ailleurs Pascal, s’il a jamais lu Machiavel, convulser en contradiction de la même façon que pour Descartes, de devoir abandonner au néant un penseur aussi stimulant. Bien évidemment, tout n’y est pas commestible pour le disciple du Christ: le trop bien cité, mais trop mal connu, « la fin justifie les moyens », n’est pas à expurger – il faut conserver sa dignité – mais à réfuter, avec fougue, et sincérité. Je crois même pouvoir y discerner, moyennant bien entendu, une entorse à l’orthodoxie du texte – mais souvent, l’hérétique en matière d’historiographie se fait par là même meilleur serviteur de la pensée – une véritable esthétique de l’action, pour laquelle la fin justifie précisément les moyens parce que la séparation fin/moyens n’est jamais véritablement nette que dans la pensée. Si l’on envisage l’action réelle – politique ou autre – on se rendra compte qu’elle est avant tout inscription d’une marque dans le réel, et que cette marque que l’on appelle communément moyen, et la plus éloignée et ultime de ses conséquences, que l’on appelle fin, ne sont que deux aspects d’une même inscription de l’action de la virtù dans le monde, et qu’on ne les sépare guère que par commodité. A quoi le procédurier et tatillon interprète répondra que la « fin », rigoureusement parlant, est à entendre comme prévision du mobile ultime de l’action; c’est le but aristotélicien en vue duquel on délibère. Mais je vois Machiavel trop attaché à la concrétude de l’agir humain pour lui prêter une si abstraite idée de la fin. Ce qui est une fin est ce qui se réalise, et donc se saisit en un tout qui enveloppe en même temps les moyens. Ce qui ne se réalise pas n’a guère besoin de justification: l’échec lui fait office de procès. Il me semble que ce n’est pas autrement, en tout les cas, que l’on peut se donner les moyens d’agir avec Machiavel, et de penser l’action avec lui; rien n’est perdu du devoir moral que chacun, en fonction de ses sensibilités, croit devoir diriger son action. Mais une fois l’entreprise en marche, c’est le succès et l’échec qui fournissent les critères d’évaluation de l’agir. Sans quoi, et la chose, à bien y regarder, serait absolument ridicule (et elle l’est, chez la plupart des détracteurs de Machiavel, qui ne l’ont pas compris), on présenterait un Machiavel qui, agissant par réaction face à une conception « morale » de l’action politique,  reconnaît deux tribunaux, de l’action et de la justice, pour se moquer du second et louer le premier, tout en les maintenant tous deux. Machiavel reconnaît, plus vraisemblablement, qu’action et justice ne sont que deux salles d’un même tribunal, selon l’aspect sous lequel on envisage son action. C’est en tout cas, en le voyant ainsi qu’un chrétien peut en recueillir tous les fruits sans, je crois, ne pas trahir l’esprit du texte.

NOTES

1. Raymond Aron, Machiavel et les tyrannies modernes, Paris, Le Livre de Poche, éditions de Fallois, coll. « Biblio essais », 1993, p. 61-62.

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« Mais nous aussi nous avons peur. Les textes terribles que Pascal nous a laissés, nous les admirons mais avec la prudence de ne pas les reconnaître tout à fait. Qui de nous a levé les yeux sur Pascal ? Nous lisons mal les « Pensées », nous empressant toujours de les admirer pour n’être pas obligés de les reconnaître, et avec elles nos plus vrais problèmes ». Le passage est tiré d’un ouvrage oublié, mais merveilleux. Images. Descartes et Pascal, d’Henri Petit. Jamais je n’ai lu meilleure littérature sur l’Apologiste de Port-Royal, et sans doute, jamais n’en lirais-je. Chaque ligne de cette extraordinaire pénétration des univers des deux penseurs français puise à la source de la plus parfaite intuition philosophique qu’il m’ait été donné de contempler à l’oeuvre, dans ce triste continent de la littérature secondaire. Rien n’est ici secondaire: Petit se hausse à hauteur de conversation avec ses deux maîtres, et la chose est prodigieuse à lire. Par endroits, j’en oublie même que c’est pour écrire mon mémoire que je fréquente ces pages; j’oublie les données qu’il faut arracher par la force, et je me met à l’école d’une telle force de pénétration. Le commentaire pour mettre fin à tous les commentaires. Jamais tous les autres efforts d’études pascaliennes ne m’avaient paru si vains, si pesants. Je tremble à l’idée de devoir bientôt retourner aux arpents des spécialistes, s’il n’était Vincent Carraud. Comme il m’apparaît, seul, à sauver ! Et pourtant, comme il semble avoir peu connu Pascal ! Tout occupé qu’il est à réfuter chacun de ses collègues jusqu’à ce qu’ils gisent vaincus à ses pieds, il ne sent pas son objet, il flaire l’ennemi. Qu’est-ce donc pour lui que Pascal, sinon le prétexte à sa tentative d’historiographie originale du moi et de son invention, qu’il imposera par la force de son belliqueux intellect ? Pourtant, je l’ai admiré aussi, depuis cette fois où je l’ai vu exposer implacablement au colloque du trois-cent cinquantième anniversaire de la mort de Pascal. Si il va parfois si loin dans la conquête philosophique, c’est parce que sa quête universitaire est à la remorque de sa soif de sang: si la rigueur de l’exercice ne le tenait pas, ses adversaires devraient non seulement craindre pour leurs thèses, mais surtout pour leur vie. Quand l’université est peuplée de timides et de besogneux, ce serait honteux de ne pas le louer lui: il tient plus de César Borgia que de Pascal, et c’est la seule réserve que je pourrais émettre à son endroit –  ou peut-être, secrètement, le plus grand compliment.

Petit connaît trop Pascal pour se plier aux luttes universitaire, et ses pensées sont trop imposantes pour subir le joug de l’idiome savant, même pour s’en servir comme d’une arme. Sans même vérifier, je prédis que son ouvrage a dû laisser tous les tièdes interdits, et par suite, ligués contre lui dans un mutisme que pas une recension élogieuse n’a dû briser. Rien de plus dangereux que de montrer aux taxidermistes et thanatopracteurs que leur objet n’est pas encore mort: cela secoue la profession jusqu’aux fondements. Pourtant, une fois ce livre refermé, place nette est faite pour les tâcherons de la dissection conceptuelle: il n’y a plus rien à dire, que disputes à propos de bagatelles biographiques, que filiations et généalogies sans fin et sans avenir, que rabotage du vocabulaire jusqu’à ce que l’auteur se trouve sans vie et dépourvu de sens. Rien de tel qu’un philosophe universitaire pour dresser une bête fauve: il l’adoucirait tout en la persuadant qu’elle est plus sauvage que jamais. Petit lui,est si doué qu’il parvient à communiquer cette joie insigne de la pensée dont il discourt avec talent: rares sont les commentateurs dont la seule lecture vous badigeonne l’âme de la félicité la plus pure rien qu’à réciter tout haut leurs phrases parfaites. Je n’ai jamais ressenti cela qu’à la lecture de Paul-Laurent Assoun, et Pierre Macherey: l’anthologie du commentaire philosophique est encore à éditer; en attendant, on ne peut jouir de leur prose que dans l’anonymat, l’incompréhension. Une page du commentaire de Macherey sur l’Éthique de Spinoza nous enchaîne aux pieds de la pensée, lorsque les gargarismes kantiens nous poussent à la répudier. L’ouvrage d’Assoun sur la métapsychologie est si magistralement jouissif pour tout vrai lecteur qu’on comprend mal comment on peut encore passer par d’autres pour s’introduire à Freud. Ce qu’ils ont tous en commun, c’est d’être incapables de la moindre tiédeur, de la moindre fadeur platement synthétique: rien n’est plus éloigné d’eux que l’art de la paraphrase dissimulée. Ce qui me plait plus que tout, en dehors du sentiment de jouissance physique que procure leur écrit, c’est qu’ils parviennent à enchanter sans avancer la moindre idée neuve: ils prouvent qu’il existe un art supérieur de la compréhension qui se moque éperdument de l’originalité conceptuelle: ont peut avoir du génie en comprenant un autre. Conclusion salvatrice ! Qui plus que les philosophes souffrent craintes et tremblements, angoissés par leur manque de génie ? J’ai assez vu de mauvais philosophes pour m’assurer qu’il y a une mauvaise manière de s’empoisonner le sang par soif d’une gloire qui n’arrivera jamais: ces centaines d’Alcibiade sont comme les romains quittant la ville avant qu’elle soit mise à sac: contemplant avec certitude la perte de tout avenir radieux dans ce lieu-même, ils prennent ce qu’ils peuvent. Ils se chargent les bras d’autant de vaine gloire qu’il est possible de porter sans lâcher, et courent s’établir ailleurs, loin du tumulte. Petit fait partie de ceux qui souffrent d’un poison autrement plus noble: comme Pascal, il semble parfois border le précipice que ne frôlent que les véritables génie. Y a-t-il un excès dans l’intelligence, qui mène au tragique ? Il est certain que le médiocre, lui, n’effleure même pas le tragique: personne mieux que lui, dans l’échec, ne parvient à faire contre mauvaise fortune bon cœur. Lorsqu’un rien satisfait, un rien console. Mais quand la sensibilité toute entière d’une grand âme se tendra vers la vérité, et qu’il n’y aura rien à saisir, quel consolation terrestre  viendra combler le vide infini de cette intériorité qui s’était dilaté pour l’accueillir ? Pascal, lui, a trouvé Dieu. Dans la difficulté sans doute, mais la grâce l’a touché, ce que l’agnostique Petit ne veut pas s’avouer. Il préfère voir dans l’apologiste un compagnon d’infortune, mais il y a entre eux la même distance infinie qu’entre les deux larrons qui encadrent le Christ. Peut-être ainsi, Petit se tient-il au plus profond des abysses de la tragédie, là où les dénouements in extremis ne sont plus même à espérer. Soulignons tout de même: Assoun et Macherey sont un cran en dessous. Leur prose est musicale, apollinienne, elle est un raffinement de civilisation, un plaisir qui tient à ce que l’esprit s’accorde avec la plus fine pointe du langage, aussi technique soit-il. Mais Petit s’exclame de lieux plus maudits, sa poitrine extorque à son corps périssable quelque chose d’hésiodique. Non pas dionysiaque, car l’inflexion est plus grave. On saisit immédiatement en entamant l’ouvrage que le commentateur fréquente la mort davantage que l’auteur canonique qu’il commente: Pascal n’est pas son objet, c’est son icône. Par la médiation d’un penseur tangible, sa psalmodie s’élève aussi haut que les plus beaux fragments du projet d’apologie. Et lorsque de ces cimes atteintes, on veut redescendre à l’homme, il est à craindre qu’il n’y soit déjà plus. Fauché par la mort galopante que son chant annonçait. On atteint alors l’art: peu de pacotilles littéraires actuelles parviennent ne serait-ce qu’à formuler le projet d’une si grande réussite. Les atermoiements de l’autofictions s’écoulent dans les rigoles du siècle, les artisans de la plume sont renvoyés à des métiers plus rustres. Comment excuser que le génie préfère quitter le lit de la littérature pour féconder le commentaire universitaire ? Bien sûr, Petit n’est pas de notre nouveau millénaire, mais même à choisir, je préfère quelques pages de Psychanalyse d’Assoun aux prix littéraires qui sentent trop le chemin de fer. Qui voudrait faire de la littérature son métier pour rester tiède ? Comment se lever chaque matin et supporter des grands génies ce qu’on ne peut décemment plus appeler de la rivalité ? Comment Emmanuel Carrère peut-il soutenir la vue de ses ouvrages qui, dans l’obscène neutralité alphabétique des rayonnages de librairie, se retrouvent si près de Céline ? Mystère d’abnégation: l’absence de tragique recèle peut-être, finalement, un double fond. Quel verdict, dès lors, pour la tiédeur, sinon que les loups se reconnaissent entre eux ? De même que les mauvais prosateurs, mais qui vendent, reçoivent toujours une commande payée comptant pour leurs trois ou quatre prochains ouvrages, les tièdes de toutes les professions de plume obtiennent de Dieu – du destin, d’un quelconque obscur vouloir- une avance sur les récompenses post-mortem qu’ils ne sont pas sûrs d’obtenir: succès, amis, estime populaire et confort financier. Tous biens qu’on songerait à offrir à une personne qu’on aurait rendu malheureuse en lui avouant en face sa bêtise objective. La terre, notre doux Royaume de concupiscence, choie avec tendresse ceux qui ne la quitteront jamais vraiment: invalides de la métempsychose, la moindre des politesse est d’adapter nos trop abrupts escaliers à votre pesanteur à roulettes; la morale séculière est la plus charitable des ergonomies. La religion n’a pas tant de scrupules, car elle ne connaît pas le handicap: le salut n’est jamais trop haut pour qui veut vraiment le saisir. Comment s’étonner alors que les génies prennent toujours la posture des inactuels, de Pascal à Nietzsche, dès lors qu’on comprend que que la sagesse du Monde règle elle-même le thermostat de l’existence pour maintenir le plus tempéré des climats ! Épanouissez-vous là où les hommes se donnent à eux-mêmes leurs propres règles ! Où les moins habiles décident des formes de la réussite ! Qu’on ne vienne pas dire que la damnation est injuste, elle qui a consenti à jeter aux exclus des ersatz de paradis prémâchés, afin que tous aient goûté un peu de félicité, avant ou après la Nuit …

LXXIV. Jansénisme

2 juin 2013

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« Quelle chimère est-ce donc que l’homme, quelle nouveauté, quel monstre, quel chaos, quel sujet de contradiction, quel prodige, juge de toute chose, imbécile ver de terre, dépositaire du vrai, cloaque d’incertitude et d’erreur, gloire et rebut de l’univers ! » On croirait le cri des pavés de nos villes, fatigués de devoir supporter nos pas d’ignobles créatures déchues: l’entière gamme des situations, de la plus triviale à la plus unique, appelle ce constat désespéré. On peut bien traiter de « monstre incompréhensible » son voisin de palier ou son professeur, ses plus proches parents ou l’inconnu croisé au hasard malheureux d’une rue, l’idée ne perd rien de sa force en changeant de contexte. Il n’y a jamais eu de plaidoyer si vibrant pour un retour à l’antimoderniste jansénisme, que la condition de l’homme post-moderne nec-plus-ultra du développement anthropologique, rejeton issu du croisement de la technologie et de l’idéal des Lumières – pourquoi se priver ? – tous deux trempés jusqu’à l’os de sainteté laïque dégoulinante. L’adepte d’un processus historique affinant son ouvrage en alignant les siècles se retrouve aussi piteux qu’un obèse sur sa balance après un marathon, tellement marri de n’avoir pas perdu gramme. On arrondit la note à l’unité supérieure, pour reconnaître l’effort, mais ça ne dépasse guère la moyenne: notre homo postpostmodernicus est un merveilleux raté. Ceux qui veulent encore y croient enfilent leurs lunettes en cul de bouteille, froncent le sourcil et guettent le coupable: qui donc est responsable de cette détérioration ? Faut-il ajouter plus de lipides ou enlever le gluten, pour que la ratatouille prenne enfin ? Ou bien quelqu’un aurait-il tout bonnement craché dans la soupe ? Les moralistes de tout poil, avides de surplomber un peu le désastre, s’inventent des saluts imaginaires, bien plus comestibles pour eux dont l’estomac ne tolère plus la religion: salut par l’art, pourquoi pas ! Eh, ça s’est déjà fait ! Et ça en jette ! L’Esthétique comme patex pour combler les trous dans les murs du sapiens ! L’Ars vivendi  comme nouvelle monnaie commune ! C’est si éthéré comme idéal, qu’on a plus besoin de système digestif, ça vous rentre directement par les pores ! Y aura toujours un rabat-joie pour vous jouer la mélodie lancinante de l’Ecclésiaste, mais après tout, si on aime ça, nous, courir après le vent ! Par simple envie, par esprit olympique ! Seulement, l’art n’est pas disponible. Laissez-lui un message, dès qu’il aura trouvé un moyen de sortir ses doigts de son rectum, il vous rappelle ! Mais je préfère vous prévenir, ça risque de prendre un moment. On en est encore qu’aux balbutiements, on tâte le terrain, en toute littéralité. Sinon, tentez toujours d’appeler l’Insipide, c’est notre médecin de garde; mais il est surbooké, c’est sûr … Tenez, rien qu’aujourd’hui: trop occupé à collecter les feedbacks de ses patients qui reviennent de Cannes, il a plus un créneau de libre ! On va finir par devoir laisser parler les jansénistes ! Ce serait quand même invraisemblable que notre époque ne parvienne pas à formuler une Bulle ! Hier encore elle ne faisait que ça !

Mais il faudra bien s’y résoudre: la psalmodie port-royaliste vient à nous sur le mode de l’appel d’air: on se demande encore par quelle « tour de folie » les Pensées de Pascal ne sont pas encore devenues notre nouveau Missel, notre passeport pour une existence supportable, le livre pour mettre fin à toute pensée, et toute littérature. Mais c’est que les jansénistes ont quelque chose de fondamentalement inactuel, qui fait qu’à chaque époque où un être humain se laissera aller à ses mauvais penchants – cela a bien dû ne pas exister, quelques jours avant qu’une bouchée de pomme donne le top départ de notre Calvaire – ils se présentent comme éminemment actuels. Ce que Pascal touche du doigt, c’est un transcendantal de bien meilleur aloi que la camelote husserlienne; un transcendantal qui n’a pas besoin de s’embarrasser de terminologie, de méthodologie, de réductions et de contremarques intellectuelles. C’est l’argument de vente ultime: testez, et vous verrez ! On est dans le domaine béni entre tous de l’a posteriori, ça ne peut que convaincre le prospect ! Seulement, notre client contemporain n’utilise pas le circuit logique traditionnel pour ses transactions. Si ça marche trop bien, ça devient suspect ! Trop simple ! Rasoir d’Ockham = rasoir tout court. Aussi élémentaire que ça ! Lui, il veut du sophistiqué, de l’alambiqué concentré, et si possible, qui soit si retors jusqu’au vocabulaire, que lui-même s’essore l’encéphale à chaque proposition. Le philosophe hipster est masochiste: si ça ne fait pas mal, ça ne vaut pas le coup. Pourtant, une telle mortification devrait le rapprocher plus que jamais de Pascal et consorts. Mais non. C’est comme une relation sado-masochiste de qualité, remarquez ! La douleur n’est jamais si bonne que lorsqu’elle est gratuite. Sans la moindre parcelle de sens. On ouvrira bientôt des clubs privés où dans l’obscurité complice et malfaisante de cellules aménagées, on s’adonnera au plaisir coupable de la phénoménologie. Gesamtausgabe de Heidegger en pleine poire ! Relis-moi encore cet article de Jean-Luc Marion ! Jusqu’à ce que chaque cavité de mon cerveau ruisselle de matière grise en échouant telle une baleine sur les rivages du Don ! Sois mon onto-rtionnaire ! Charon nous mènera en barque, on pourra remonter le fleuve jusqu’aux racines grecques de chaque foutu terme de notre vocabulaire !  Ton pseudonyme de dominatrice sera, pourquoi pas, aletheia ! Déclosion complète de notre nature ! Nous réaliserons les fantasmes millénaires des haruspices ! La charogne éventrée, et proprement exposée, on lira dans nos entrailles, pour se payer ensuite le luxe de soumettre la conclusion à tous les IRM du soupçon que nous a légué la tradition ! Juste pour frissonner de douter encore au-delà de tout pyrrhonisme ! C’est si indécent que j’ai été obligé d’arracher la couverture, et de la remplacer par celle d’un Kripke qui servait de cale à mon frigo. Après ça, qu’on vienne me parler de Pascal ! Pas le temps de visiter les caves du Vatican, le temps presse ! Je viens de trouver une niche académique, mais alors, pas piquée des vers ! Une innovation considérable ! Mais oui ! Partant du principe que Heidegger a dû inventer un autre langage pour parler de l’être-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom, catégories de pensée oblige, j’affirme qu’il faut inventer quelque chose d’autre que le langage ! Et vlan ! Parce que trouver un nouveau langage au sein de notre répertoire d’expression, ça c’est calembredaines et compagnie ! Les corridors de toutes les facultés françaises sont peuplées de doctorants-épiciers prêts à vous échanger cette idée contre trois fois rien … Mais moi ! Comment ? Quelle sera cette nouvelle invention ? Ha ! Je vois !« Tendez la main, on vous prend le bras », hein ! Je ne fais que pointer du doigt une direction, et c’est déjà bien assez ! Je tend l’index vers la région du problématique ! An sich 200% ! Point final ! On est pas des prolétaires ! Faut pas abîmer l’instrument sinon le luth déclasse ! On dégringole, si on dévoile trop ! La philosophie, c’est un art de l’illusion: Fritz Lang avec un col roulé ! Suggestion, suspense, points de suspension. Oh, mais il ne manquerait plus que ça ne vous satisfasse pas ! Pourtant, même en conjuguant l’Esprit Absolu avec la Révolution Copernicienne, on a pas les moyens de s’offrir une Idée comme celle-là ! On se sent tout petit ! Même Agamben a dû hypothéquer sa carrière pour pouvoir relancer ! Il attend de savoir si je bluffe ! Haha ! Je lui souhaite bien de plaisir ! Le poker philosophique, c’est un autre genre d’herméneutique ! Plus vicelard, c’est certain ! On me chauffe déjà ma chaire au le Collège de France ! Alors, hein, « Roi de concupiscence », rien à carrer ! Je ne regarde que la Grandeur de l’Établissement ! J’ai loué ma concession pour dix ans dans la Revue de métaphysique et de morale … et Cash ! Je les ai renfloué pour autant ! Ah, ils peuvent me dire merci ! Non, vraiment, vous êtes bien mignon, avec vos breloques augustiniennes, mais allons ! Vous qui parlez de Morale ! De Justice ! Il faut savoir s’avouer vaincu ! Sans rancunes ! Ce n’est pas votre faute, si le hasard vous a fait contemporain d’un Gulliver de la sophia ! Vous êtes comme un faux Messie qui habite à côté de la masure du Christ … Ce sont des choses qui arrivent ! Et d’ailleurs, le marché n’est pas asséché pour autant ! Tenez ! A l’époque des Renoir, des Monet, des Degas, il y avait encore assez de béotiens pour acheter des Gérôme ! Il n’est pas dit que vous ne tirerez pas parti de votre infortune ! Seulement, l’Université ! N’y songez plus ! Je ne vois plus guère que les églises de quartier … Tondez le vison sur le dos des grand-mères ! La marchandise n’est pas encore gâtée ! Elles auront clapoté avant que d’avoir soupçonné l’astuce ! Et vous vivrez confortablement !

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On n’étonnera personne en posant d’emblée que Marc-Édouard Nabe n’est pas chrétien. Ses détracteurs, les yeux détournés, le nez pincé, ne pouvaient dans cette position, se livrer à la vérification, mais ils le pressentaient fortement. Ses admirateurs, même le genou touchant terre, ne peuvent pousser la soumission jusqu’à octroyer à leur auteur fétiche l’épithète de disciple du Christ. A trente-trois ans, du Christ, Nabe n’avait que l’âge, et c’est sans doute ce manque qui le poussa, avec une dérision avouée, à se jeter aveuglément dans les bras du Sauveur. Plus ou moins. Pour un temps, disons. Car si le pamphlétaire honni n’est pas revenu de Jérusalem bredouille, on s’explique mal qu’il puisse, par exemple, s’avouer comblé d’être interviewé dans Hot Video(1): ce serait pousser le prosélytisme plus loin que jamais, que d’aller se jeter ainsi dans la gueule – ou tout autre orifice – du loup.
Je ne ferai pourtant pas ici acte d’antinabisme primaire: ce monologue fiévreux et acerbe qui court sur cent-trente pages est d’une qualité littéraire indéniable, et se double – c’est là le point véritablement fort, sans quoi l’auteur ne serait que littérateur sans vision – d’une appréhension parfois originale à l’extrême du christianisme (catholicisme), de ses dogmes, de sa culture. Évidemment, la grenouille de bénitier coassera à s’en faire exploser la gorge, en lisant certains passages qui font plus que flirter avec la vulgarité; j’imagine qu’à défaut d’avoir produit un livre de piété, l’auteur se flatterait qu’on le dise avoir livré un ouvrage d’impiété. Car la filiation prestigieuse qu’il s’imagine – dont la présomption, après avoir conspué Maxence Caron dans l’article précédent, ne nous étonne plus; il n’y a décidément que Fabrice Hadjadj qui parvient à être corrosif sans être immoral – cette filiation, donc, ne convoque pas les plus dignes habitués du cénacle: Bernanos, Bloy, toute la galaxie des chrétiens du désespoir, croyants des profondeurs qui véritablement – et ironie du sort, selon une figure des plus protestantes – n’ont que leur foi pour les sauver. En s’inscrivant dans la lignée des christianus, sed …  Nabe doit bien avoir conscience qu’il fait concurrence à Judas pour la dernière place au classement des disciples – et ce n’est pas l’insulter de le dire, lui même le scande ouvertement. Refermant le livre, il m’est venu cette réflexion que ces auteurs, qui citent si abondamment Pascal, ne l’ont pas véritablement lu (quelle bêtises que ceux qui s’assènent des « Monsieur. n’a pas lu untel ! » comme si lire était suffisant). « Cela vous abêtira », affirme l’apologiste, intimant à son interlocuteur de mimer la piété pour préparer son âme à la grâce. Nabe a consenti à nombre de sacrifices, médiatiques notamment, qui sont parfaitement louables – Quae sunt Caesaris, Caesari – mais il ne peut pas accomplir cet ultime, qui est de renoncer à son intelligence: chrétien oui, mais pas comme les autres. Ultime pierre d’achoppement de la taille d’un asteroïde: on ne peut renoncer aux superbes avec superbe; l’oxymore est une figure littéraire qui n’a pas cours dans la morale. C’est la réserve qu’on peut faire à la lecture de cet ouvrage: Nabe a beau se vanter d’avoir ajouté le tampon Terre Sainte à son passeport spirituel, il est resté coincé à la douane; il n’a pas pénétré le christianisme dans son essence, précisément parce que le Christ réclame – l’intelligentsia feint de l’oublier – un cœur pareil à celui des enfants, une simplicité qui répugne aux détaillants en sophistication. Et que ce n’est jamais nous qui choisissons seulement d’adopter le Christ, comme on prendrait chez soi un chien errant croisé dans la rue, en toute magnanimité; on ne choisit le Christ que parce qu’il nous a préalablement appelé. L’acte de foi, c’est la réponse à un appel, c’est donc loin de ne consister qu’en mots. « Venez à ma suite, et je ferai de vous des pêcheurs d’hommes. » Si l’on veut suivre Jésus, il faut marcher dans son sens, autrement on le trouve vite hors de vue. Alors, j’ai beau croire que le Maître lui-même ne rechignait guère, au contraire, à parler à des prostituées pour leur annoncer le Royaume, demeure qu’il ne s’y est pas pris aussi charnellement que Nabe, dont le commerce avec les filles de joies est, de son propre aveu, moins chaste.

On s’étonnera peut être de ce que mes deux derniers articles prennent un ton inquisiteur, et se permettent de juger de la foi d’un autre à l’aulne d’apparences dont le Christ nous dit bien qu’elles sont insuffisantes pour percer les mystères de la Grâce. Mais justement, c’est là question d’apparence, de phénomène: je ne cherche pas à attaquer ad hominem, à jauger la chose en soi, mais bien les apparences, parce que c’est de telles apparences de christianisme que notre foi souffre aujourd’hui. Je ne m’insurge pas de la possibilité que ces hommes soient sauvés, il vaudrait mieux s’en réjouir; mon regret et ma rage vont à cette parodie de foi chrétienne qui fait plus de mal  que tout athéisme avoué. La dépouille du Christ est-elle si inoffensive, qu’on puisse impunément la monter sur fils pour faire jouer à sa marionnette la comédie du moi torturé ? Qu’a procuré à Nabe sa conversion, que n’aurait pu lui offrir le bouddhisme, l’Islam ? Pourquoi les grands ego sont-il si souvent attirés magnétiquement par le message du Christ, mais que si peu parviennent à laisser leur fardeau narcissique pour le suivre, ne serait-ce qu’en apparence ? Pascal a bien réussi à renoncer aux sciences pour se faire plus pieux et plus conforme aux exigences divines. Pour finir, et mimer la seule figure de style véritablement repoussante dont Nabe fait usage, de manière constante, si certains auteurs sont des incroyants si moraux, qu’on adorerait qu’ils nous détournent de la Voie, Nabe est un croyant si immoral, qu’on détesterait qu’il nous convertisse(2).

NOTES

1. Interview intégralement consultable sur le site des lecteurs de Nabe, à cette adresse, et qui est loin d’être dépourvue d’intérêt.

2. A ce propos, il faut tout de même souligner la bêtise de cette affirmation qu’il ne cesse de répéter à tort et à travers: « La morale est bête, la morale est fausse, la morale n’est pas chrétienne ». On ne parvient à suivre le Christ qu’avec la morale, car nous sommes faibles. Il est vrai que « la vraie morale se moque de la morale » (Pascal, toujours), c’est à dire que la morale n’est pas légaliste, mais dynamique, vivifiée par l’Esprit Saint, mais elle reste une morale. Morale supérieure, certes, mais indépassable. Ce n’est pas de la crispation dogmatique que de s’attacher aux commandements du Christ. Jésus est venu pour dire que la Loi est gravée dans le cœur, qu’on la porte en soi; il n’est pas venu pour dire: « Attends Marc-Édouard, je te tiens les tables de la Loi, ça te laissera les mains libres pour aller aux putes ». Si c’est au bordel que mène l’abandon nabien de la morale, Dieu nous garde !