LXXI. Génie du christianisme

23 mai 2013

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On pourrait croire qu’après Céline, retourner à Chateaubriand soit comme retourner à l’église après une grande aventure: tiède, ennuyeux, avec une affection à la grandeur qui soutient peu la comparaison avec les châteaux grandioses et malmenés du solitaire de Meudon. Pourtant, dès les premières pages du Génie, la charme opère. Il fallait la morne introduction de Pierre Reboul pour faire éclater en négatif la magie qui laisse celui-ci insensible, ou plutôt, justement, invraisemblable de tiédeur. On sent dès les premières pages de l’exercice que Chateaubriand survole avec une légèreté maîtrisée les beautés de la foi, et à cette attitude qui n’a rien d’impie ne peut répondre qu’une lecture qui s’y plie: il faut sentir le souffle, ou fermer le livre ! Que nous importe les circonstances de publication de l’ouvrage, d’évaluer avec exactitude le pourcentage d’intéressement dont a usé Chateaubriand comme carburant à l’envol de sa prose ? la sincérité de l’auteur dans ses confessions, attestée par maints extraits d’une correspondance qu’on massacre au scalpel ? Je n’ai pas toujours détesté qu’un universitaire s’offre le plaisir de baver des problématiques à l’orée d’un ouvrage de littérature, à une époque de mon entrée en lecture où il m’importait surtout d’engranger les données, références et critiques pour pouvoir chaque soir admirer comme s’étendait rapidement le réseau complexe de ma science des lettres. J’ai payé cette présomption assez cher, maintenant que je constate à quel point j’ai pu passer à côté de l’esprit de certains auteurs en collaborant avec une telle idéologie taxidermique. Il n’y a pas pire entrée en matière que la trentaine de pages qui s’ingénie à nous dire « Voici l’Objet ! », dépliant et repliant l’auteur comme un pauvre origami, à la fin si imbibé de sueur qu’on préfère le jeter plutôt que de la lire. Je l’avoue sans mauvaise foi, lecteur novice de Chateaubriand, j’aurais jeté l’ouvrage au fond de ma bibliothèque, et n’y serais plus revenu, me contentant à bon compte d’un florilège de jugements qui m’auraient rendu assez apte à glisser à propos un « le Génie, mais quel ennui ! C’est pesant, heureusement … oui … quelques pages, ah ! Grandioses ! Mais sinon … » au détour d’une conversation. Chateaubriand surgelé, nos mondanités contemporaines ne réclament guère plus.
C’est une plus grande misère encore que le souci déployé dès les premiers chapitres, consistant à faire valoir comme la culture païenne préfigura si souvent les mystères chrétiens, soit perçu comme une balourdise encyclopédisante. Bien sûr, l’auteur traité comme une vulgaire pièce de viande à découper selon les articulations de son siècle, on s’imaginait mal que sa religion soit empoignée avec plus de tact. Le tâcheron d’historiographie n’aime guère qu’on fasse pont entre les époques, chaque fait a sa place assignée, chaque événement ses antécédents et ses conséquents fermement établis, et donc chaque foi, chaque sensibilité, son cadre façon boule à neige, qu’on risquerait de briser à trop le secouer. L’historien crie au sacrilège, si l’on caresse l’axe du progrès avec un peu trop de lubricité. Attention ! Malheureux ! Posez-donc, c’est fragile ! Antique, et unique, avec ça … ! Pas de privautés avec l’ange de l’Histoire, qu’on se le dise ! Un auteur, ça vit dans un musée ! Cochons d’esthètes ! Pourquoi vous pouvez pas lire les cartels comme tout le monde ? Et l’audioguide, c’est pour qui ! Oui, je vous l’accorde, grandeur intemporelle du christianisme, soit ! Voyez, d’ailleurs, moi-même – confidence ! – baptisé, professé, confirmé, la totale… dans mon enfance. Je ne dis pas que j’en suis revenu, mais bon,  comprenez … on vieillit, on voit plus clair ! Et puis avec les saloperies qu’ils vous font tous subir, au bout d’un moment, on les laisse plus venir, les petits enfants ! Non, je vois ce que vous insinuez, seulement, allons ! Jeunesse ! Vous aussi un jour, vous passerez la douane de la maturité … et après elle, la seule chose qui fait tenir tout à sa place … les Cadres ! L’Ordonnancement des Faits ! La Précision des Sources ! C’est indubitable, mais ça prend du temps, de le voir ! Pas maître de conférence qui veut, ça non ! Pour ça, faut laisser s’envoler les sentiments … De la Mesure ! Un auteur, c’est comme une voiture ancienne, si on veut que ça marche, pour la léguer aux suivants, faut savoir où sont les pièces, remplacer, polir. Mais pas la pousser trop vite ! Jamais !  Ça se conduit avec douceur, avec dégoût même, on décrasse juste ! On vérifie que ça marche ! Mais tout en même temps, on regrette d’avoir à la faire ! Culpabilité dans le réservoir, histoire de revenir vite au garage ! C’est ça la littérature mon ami, un métier ! Une technique ! Une ascèse ! Ces premières pages du Génie disent le contraire: tout croyant sera touché par cette entame de symphonie divine, par l’ouverture en douceur qui déroule comme un tapis devant le Christ la naïveté imprécise des païens. Le christianisme meurt dans une lente agonie de ce qu’on n’ose plus aujourd’hui l’expurger des multiples notices dont on l’entoure. Un tel livre – et peu importe les circonstances de sa rédaction – ne peut être compris que par quelqu’un qui refuse de voir dans ce Christ un vestige.  Et tout ce qui a trait au Dieu des chrétiens se touche, s’interpénètre et se répond dans les nefs de l’Histoire, au mépris des parcours balisés qu’on avait aménagé tout exprès pour que le spectateur, perdu, renonce à se rendre aux pieds de la Croix. La littérature, d’abord, doit être objet de passion – qui n’interdit pas l’érudition – sans quoi elle est lettre mort-vivante, pire qu’oubliée. Les écrits pieux, plus encore, doivent être arrachés à la pesanteur de leur contexte,  et surtout, aux serres du nôtre: chaque parole de la tradition qui se transmet doit vibrer dans la multitude de celles qui l’entourent dans le Temps, autrement, Dieu aie pitié !

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