LXIX. Ceux pour qui sonne le glas …

1 mai 2013

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On distingue habituellement deux types d’arpenteurs des salles de ventes Emmaüs: les nécessiteux, qui ont toutes les raisons d’y être, et ceux qui le sont moins, ou plutôt, ne le sont pas du tout. Qui ne vont flâner parmi les vestiges que pour éprouver le plaisir de « chiner » – et quelle satisfaction aurait un meilleur rapport qualité/prix que celle qui consiste à dénicher un objet pittoresque, selon les caprices du hasard objectif, et à le sauver de l’oubli, du naufrage, moyennant quelques pièces ? On joint au plaisir de la bonne affaire la satisfaction de soustraire l’objet des griffes des ignares, ils auraient été incapables de l’apprécier à sa juste valeur (« d’ailleurs, regardez le prix ! C’est bien la preuve ! »). Il convient tout de même de diviser en deux branches cette catégorie des acheteurs possédant des fonds suffisants, car on ne saurait décemment mettre dans le même sac d’infâmes représentants de la classe-moyenne laissant libre cours à l’ivresse d’un plus grand pouvoir d’achat – nécessairement, tout est moins cher ! – et les plus discrets et respectueux fouilleurs de rayons, dont l’auteur se targue de faire, parfois, partie. Ce serait en faire un portrait trop flatteur que de les brosser exempts de toute jouissance un peu basse; leur epithumia ne se pâme pas moins que les autres à la vue des prix dérisoires. Et si j’ai toujours exécré le terme de librivore, et ses nombreux synonymes à dominante gastrique (c’est une farce bien triste que ces goinfres littéraires qui mesurent leur culture au kilo de papier, mais qui deviennent tout penauds dès qu’on aborde un auteur sérieux, que leur marathon du roman de gare avait pris grand soin d’éviter), je dois avouer que la perspective de la vente d’ouvrage à la pesée possède son incontestable attrait. Mais c’est surtout que ces étalages gargantuesques recèlent autant de beaux livres anciens que de livres de poches peu recommandables:le prix dérisoire nous récompense de ce que l’on a consenti à faire le tri. C’est au milieu de ces immenses étagères et caisses poussiéreuses que la chose m’est apparue: les œuvres complètes de Mauriac y apparaissent de plus en plus régulièrement, et les ouvrages de Cesbron ne quittent plus les fonds de carton. Au milieu de l’agitation grossière de la transaction, pendant quelques secondes, le temps semble s’arrêter. Et l’on peut percevoir avec netteté le glas insonore d’une culture catholique qui se meurt. Les bibliothèques sont livrées toutes entières à l’éparpillement de la brocante, parce qu’aucun des légataires ne possède l’intérêt, ni même la culture suffisante pour se rendre compte qu’il s’agit là d’une véritable richesse qui ne reviendra pas. La maison des grands-parents décédés, convertie en monnaie, pourra toujours être rachetée. Mais l’univers moral des ouvrages de piété, la beauté grandiose des plumes croyantes mourra au moment même où ses propriétaires perdront toute notion de leur valeur. J’ai longtemps écumé les rayons religieux de la salle des ventes en désirant y trouver des ouvrages de Maritain; maintenant que je perçois cette culture à l’extrême onction, je crains de voir un jour mon souhait exaucé. Cela signifiera l’oubli intégral, et Dieu sait quel genre d’esprit serait capable d’en occuper la place.

 

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