LXXII. Irae

28 mai 2013

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« La colère vide l’âme de toutes ses ressources, de sorte qu’au fond paraît la lumière » – Nietzsche, Humain, trop humain

Certains jours semblent voués à la colère, peut être pas sainte, mais saine: on ne peut que pourfendre. L’épiderme un peu trop sensible a pâti une fois de trop, désormais il s’échauffe, il brûle, il envoie aux cerveau des hordes d’esprits animaux déchaînés, enragés, qui crient vengeance à la face du monde avec un goût de sang dans la bouche. C’est aujourd’hui.

La coupe est pleine, et je ne me sens pas une abnégation de Christ, pour la boire jusqu’à la lie; qu’importe ! On s’est bien chargé de me la tenir penchée au bord des lèvres, pour faire en sorte que rasade après rasade, je ne perde rien de l’amertume et de la pourriture. J’aimerais avoir la sainteté de me taire, même sur ce blog que personne ne lit – car après tout, la Loi est ancrée bien profond, ce qu’on fait dans le secret et la solitude n’est pas moins honteux – mais je me sens seulement apte à vider tout mon fiel pour empoisonner le cours d’eau, à vomir sur les marchands du Temple d’une façon qui ferait passer Au bonheur des Vermines pour un faire-part de communion. C’est qu’on atteint là le point volontiers paranoïaque, ou tout ce qui se présente aux yeux semble dirigé contre vous, créé et maintenu dans l’existence juste pour vous, pour votre malheur, pour que rien n’empêche que la haine vienne proliférer sur vos ventricules et vous perde.
Je tombe sur un article de Maxence Caron, et je le vomis – ça ne date pas d’hier. Pour qui se prend-il, l’antiquaire du génie passé, avec sa collection de vocables-fossiles et son ego, qu’il doit bien trimbaler avec une remorque, tant il est mastodontesque, et risible à en pleurer de la bile ? Je l’imagine écrivant fiévreusement sa biographie à la troisième personne postée sur son site, jouissant intensément de paraître comme le prodige qu’il n’est pas. Quiconque lit le moindre de ses livres, de ses articles, se rend à l’évidence: l’homme n’a aucun sens du style, sa prose fait le même effet qu’une ascension du Sinaï avec un sac de pierres sur le dos. « Mais quand est-ce que ça s’arrête ? » La phrase tordue comme un de ces monstres difformes qu’il n’y a pas si longtemps on préférait confier à l’obscurité des catacombes plutôt que d’affliger la sensibilité d’autrui, voilà qu’on la montre ! qu’on publie ! qu’on encense ! Et l’on n’est jamais aussi bien masturbé que par soi-même, Caron l’a bien compris. Son génie azuréen n’est jamais mieux jugé qu’à son tribunal des cimes, où lui seul a le droit de siéger. Seulement, il faut bien que l’ordure qui tapisse le fond de l’âme se repaisse un peu de l’admiration des sots, alors on joue le jeu, on mime le génie à partir des grands exemples, et là, l’extase est complète. Triste époque qui confond les avis d’internement avec les aller-simples pour le Panthéon.
Et puis, je m’insurge pour moitié, et pour l’autre, je me fend la gueule: Monsieur est chrétien ! La chose mérite d’être précisée, car la simple observation nous ferait inférer le contraire. Évidemment, on est chrétien à sa manière: l’orthodoxie, c’est pour tenir les gueux en laisse, obliger leurs petites âmes médiocres au peu de vertu dont elles sont capables. Mais l’Horace des transepts, lui, rien ne l’oblige moins que la vertu du bon peuple: il hait la foule profane et l’évite, et par suite, hait la vertu des foules, et s’en invente une autre. Ainsi de l’humilité: je dois bien l’avouer, les bornes étroites de ma petite intelligence m’interdisent la félicité stratosphérique que doit être celle de Caron, découvrant que suivre le Christ peut bien se faire sans être humble de coeur. Il faut savoir presser les Évangiles comme un citron, avec une poigne considérable, pour pouvoir en extraire les quelques pépins qui gênent notre sublime digestion. On m’objectera qu’il n’est pas un seul juste dans toute l’étendue des Temps humains, et que le Christ, précisément, nous commande de pardonner: je lui pardonne volontiers son priapisme narcissique, je regrette seulement qu’il soit si capable de susurrer « Jésus » , en s’admirant dans le miroir.
Je m’acharne ici parce que Caron n’est que la bretelle qui mène à l’autoroute surpeuplée des chrétiens sans Christ. Lorsque je suis dans un bon jour, je tolère avec Mauriac que les pires vices doivent mener à une Rédemption dont nous n’avons pas toujours la primeur du scénario, mais lorsque je hais, je pleure avec Pascal sur le si petit nombre de vrais chrétiens, et m’insurge de ce que les plus abjects rejetons d’Adam puissent se complaire secrètement de leur bassesse, tout en entonnant les cantiques du dimanche. Aujourd’hui, rien n’oblige à se dire chrétien, si l’on a pas le souci de rédemption. Si vos vices vous plaisent, cultivez-les dans les jardin ouvriers que notre époque met aimablement à disposition pour la cause, et laissez les églises à ceux qui se sentent coupables, qui se savent mauvais, qui savent qu’ils ne méritent rien, mais doivent tout. Quelle ignoble espèce que le chrétien fat. Le chrétien content de lui en toutes circonstances. Le chrétien confortablement installé dans l’existence. Le chrétien qui se dérobe à tout, et n’en a pas honte. Je suis sans doute le pire chrétien qui existe, mais au moins, je le sais. Je ne barbouille pas mes péchés des couleurs de la vertu. J’ai terriblement honte d’être moi-même, chaque prière me serre le cœur parce qu’elle sonne faux, elle rend le son d’un indigne, pas celui d’un pharisien qui chantonne. Terrible temps où les craintes et tremblements sont remplacés par confiance et bien-être. Et où de surcroît, on se persuade d’avoir descellé le secret d’une foi épanouie, trempotée dans le Styx de la gestion d’entreprise. Attendons que les épreuves à venir trouvent votre talon vulnérable, qu’on se gausse un peu jaune, à la vue de votre débâcle. Il n’y a pas de leaders dans les églises chrétiennes, parce qu’il n’y a pas de héros, il n’y en a jamais eu besoin. Le christianisme a déjà son héros, son Hérault du salut, il faut vraiment avoir lu les Écritures en diagonale pour penser le contraire ! Refermez l’attaché-case, et commencez à prier ! Le moindre bouseux du Moyen-Âge possédait une foi plus pure que la vôtre ! On avait pas besoin de faire de la Croix comme porte-drapeau d’un lifestyle pour accéder à ses Mystères ! Le cours du Péché Originel doit avoir subitement augmenté, pour que la Providence vous érige comme punition de ceux que vous aurez la charge d’élever dans la foi, et dans vos foyers ! Quel sanctuaire dévasté allez-vous laisser aux suivants, quand seront terminées vos bacchanales païennes affublées d’ichtus vulgaires, et qui jurent ?
Je ne sais si la lumière transparaît au fond de mon estomac, maintenant que j’ai vomi une bonne partie de l’ignoble réalité que je dois bien avaler chaque jour en punition de mes fautes, mais au moins, voilà exhibée toute la noirceur de ceux qui jalonnent ce Calvaire.

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On pourrait croire qu’après Céline, retourner à Chateaubriand soit comme retourner à l’église après une grande aventure: tiède, ennuyeux, avec une affection à la grandeur qui soutient peu la comparaison avec les châteaux grandioses et malmenés du solitaire de Meudon. Pourtant, dès les premières pages du Génie, la charme opère. Il fallait la morne introduction de Pierre Reboul pour faire éclater en négatif la magie qui laisse celui-ci insensible, ou plutôt, justement, invraisemblable de tiédeur. On sent dès les premières pages de l’exercice que Chateaubriand survole avec une légèreté maîtrisée les beautés de la foi, et à cette attitude qui n’a rien d’impie ne peut répondre qu’une lecture qui s’y plie: il faut sentir le souffle, ou fermer le livre ! Que nous importe les circonstances de publication de l’ouvrage, d’évaluer avec exactitude le pourcentage d’intéressement dont a usé Chateaubriand comme carburant à l’envol de sa prose ? la sincérité de l’auteur dans ses confessions, attestée par maints extraits d’une correspondance qu’on massacre au scalpel ? Je n’ai pas toujours détesté qu’un universitaire s’offre le plaisir de baver des problématiques à l’orée d’un ouvrage de littérature, à une époque de mon entrée en lecture où il m’importait surtout d’engranger les données, références et critiques pour pouvoir chaque soir admirer comme s’étendait rapidement le réseau complexe de ma science des lettres. J’ai payé cette présomption assez cher, maintenant que je constate à quel point j’ai pu passer à côté de l’esprit de certains auteurs en collaborant avec une telle idéologie taxidermique. Il n’y a pas pire entrée en matière que la trentaine de pages qui s’ingénie à nous dire « Voici l’Objet ! », dépliant et repliant l’auteur comme un pauvre origami, à la fin si imbibé de sueur qu’on préfère le jeter plutôt que de la lire. Je l’avoue sans mauvaise foi, lecteur novice de Chateaubriand, j’aurais jeté l’ouvrage au fond de ma bibliothèque, et n’y serais plus revenu, me contentant à bon compte d’un florilège de jugements qui m’auraient rendu assez apte à glisser à propos un « le Génie, mais quel ennui ! C’est pesant, heureusement … oui … quelques pages, ah ! Grandioses ! Mais sinon … » au détour d’une conversation. Chateaubriand surgelé, nos mondanités contemporaines ne réclament guère plus.
C’est une plus grande misère encore que le souci déployé dès les premiers chapitres, consistant à faire valoir comme la culture païenne préfigura si souvent les mystères chrétiens, soit perçu comme une balourdise encyclopédisante. Bien sûr, l’auteur traité comme une vulgaire pièce de viande à découper selon les articulations de son siècle, on s’imaginait mal que sa religion soit empoignée avec plus de tact. Le tâcheron d’historiographie n’aime guère qu’on fasse pont entre les époques, chaque fait a sa place assignée, chaque événement ses antécédents et ses conséquents fermement établis, et donc chaque foi, chaque sensibilité, son cadre façon boule à neige, qu’on risquerait de briser à trop le secouer. L’historien crie au sacrilège, si l’on caresse l’axe du progrès avec un peu trop de lubricité. Attention ! Malheureux ! Posez-donc, c’est fragile ! Antique, et unique, avec ça … ! Pas de privautés avec l’ange de l’Histoire, qu’on se le dise ! Un auteur, ça vit dans un musée ! Cochons d’esthètes ! Pourquoi vous pouvez pas lire les cartels comme tout le monde ? Et l’audioguide, c’est pour qui ! Oui, je vous l’accorde, grandeur intemporelle du christianisme, soit ! Voyez, d’ailleurs, moi-même – confidence ! – baptisé, professé, confirmé, la totale… dans mon enfance. Je ne dis pas que j’en suis revenu, mais bon,  comprenez … on vieillit, on voit plus clair ! Et puis avec les saloperies qu’ils vous font tous subir, au bout d’un moment, on les laisse plus venir, les petits enfants ! Non, je vois ce que vous insinuez, seulement, allons ! Jeunesse ! Vous aussi un jour, vous passerez la douane de la maturité … et après elle, la seule chose qui fait tenir tout à sa place … les Cadres ! L’Ordonnancement des Faits ! La Précision des Sources ! C’est indubitable, mais ça prend du temps, de le voir ! Pas maître de conférence qui veut, ça non ! Pour ça, faut laisser s’envoler les sentiments … De la Mesure ! Un auteur, c’est comme une voiture ancienne, si on veut que ça marche, pour la léguer aux suivants, faut savoir où sont les pièces, remplacer, polir. Mais pas la pousser trop vite ! Jamais !  Ça se conduit avec douceur, avec dégoût même, on décrasse juste ! On vérifie que ça marche ! Mais tout en même temps, on regrette d’avoir à la faire ! Culpabilité dans le réservoir, histoire de revenir vite au garage ! C’est ça la littérature mon ami, un métier ! Une technique ! Une ascèse ! Ces premières pages du Génie disent le contraire: tout croyant sera touché par cette entame de symphonie divine, par l’ouverture en douceur qui déroule comme un tapis devant le Christ la naïveté imprécise des païens. Le christianisme meurt dans une lente agonie de ce qu’on n’ose plus aujourd’hui l’expurger des multiples notices dont on l’entoure. Un tel livre – et peu importe les circonstances de sa rédaction – ne peut être compris que par quelqu’un qui refuse de voir dans ce Christ un vestige.  Et tout ce qui a trait au Dieu des chrétiens se touche, s’interpénètre et se répond dans les nefs de l’Histoire, au mépris des parcours balisés qu’on avait aménagé tout exprès pour que le spectateur, perdu, renonce à se rendre aux pieds de la Croix. La littérature, d’abord, doit être objet de passion – qui n’interdit pas l’érudition – sans quoi elle est lettre mort-vivante, pire qu’oubliée. Les écrits pieux, plus encore, doivent être arrachés à la pesanteur de leur contexte,  et surtout, aux serres du nôtre: chaque parole de la tradition qui se transmet doit vibrer dans la multitude de celles qui l’entourent dans le Temps, autrement, Dieu aie pitié !

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Difficile de croire que certains puissent bouder ce plaisir gastronomique: la série récemment développée par NBC contient plus de goût que la plupart des soi-disant cadors du divertissement par épisodes. On reproche au Dr. Lecter de ne pas être à la hauteur de l’interprétation d’Anthony Hopkins – étalant volontiers pour l’occasion des trésors de snobisme, de purisme cinéphilique mal placé. Quelle tristesse de constater qu’une figure aussi sulfureuse que le psychiatre cannibale puisse finalement faire l’objet d’un plat conservatisme ! Bien sûr, on ne retrouve pas le facétieux et pervers Hopkins, charismatique à outrance, enfilant les citations littéraires et références clinquantes comme des perles. Ce n’est pas le Lecter de Mikkelsen qui citera Marc Aurèle au détour d’une conversation, qui scandera du Horace une carafe de vin à la main. Ce nouvel Hannibal est plus discret, plus sobre, c’est un prédateur encore en liberté, qui incorpore en lui-même la nécessité de dissimuler sa véritable nature. Comment croire qu’il pourrait agir de la même façon que le même personnage, plus tard enfermé dans une prison, et n’ayant plus que son sublime cabotinage comme arme contre les dissecteurs qui se pressent à sa cellule ? Odi profanum vulgus et arceo, elle qui réclame toujours le même, plutôt que l’authentique …

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On distingue habituellement deux types d’arpenteurs des salles de ventes Emmaüs: les nécessiteux, qui ont toutes les raisons d’y être, et ceux qui le sont moins, ou plutôt, ne le sont pas du tout. Qui ne vont flâner parmi les vestiges que pour éprouver le plaisir de « chiner » – et quelle satisfaction aurait un meilleur rapport qualité/prix que celle qui consiste à dénicher un objet pittoresque, selon les caprices du hasard objectif, et à le sauver de l’oubli, du naufrage, moyennant quelques pièces ? On joint au plaisir de la bonne affaire la satisfaction de soustraire l’objet des griffes des ignares, ils auraient été incapables de l’apprécier à sa juste valeur (« d’ailleurs, regardez le prix ! C’est bien la preuve ! »). Il convient tout de même de diviser en deux branches cette catégorie des acheteurs possédant des fonds suffisants, car on ne saurait décemment mettre dans le même sac d’infâmes représentants de la classe-moyenne laissant libre cours à l’ivresse d’un plus grand pouvoir d’achat – nécessairement, tout est moins cher ! – et les plus discrets et respectueux fouilleurs de rayons, dont l’auteur se targue de faire, parfois, partie. Ce serait en faire un portrait trop flatteur que de les brosser exempts de toute jouissance un peu basse; leur epithumia ne se pâme pas moins que les autres à la vue des prix dérisoires. Et si j’ai toujours exécré le terme de librivore, et ses nombreux synonymes à dominante gastrique (c’est une farce bien triste que ces goinfres littéraires qui mesurent leur culture au kilo de papier, mais qui deviennent tout penauds dès qu’on aborde un auteur sérieux, que leur marathon du roman de gare avait pris grand soin d’éviter), je dois avouer que la perspective de la vente d’ouvrage à la pesée possède son incontestable attrait. Mais c’est surtout que ces étalages gargantuesques recèlent autant de beaux livres anciens que de livres de poches peu recommandables:le prix dérisoire nous récompense de ce que l’on a consenti à faire le tri. C’est au milieu de ces immenses étagères et caisses poussiéreuses que la chose m’est apparue: les œuvres complètes de Mauriac y apparaissent de plus en plus régulièrement, et les ouvrages de Cesbron ne quittent plus les fonds de carton. Au milieu de l’agitation grossière de la transaction, pendant quelques secondes, le temps semble s’arrêter. Et l’on peut percevoir avec netteté le glas insonore d’une culture catholique qui se meurt. Les bibliothèques sont livrées toutes entières à l’éparpillement de la brocante, parce qu’aucun des légataires ne possède l’intérêt, ni même la culture suffisante pour se rendre compte qu’il s’agit là d’une véritable richesse qui ne reviendra pas. La maison des grands-parents décédés, convertie en monnaie, pourra toujours être rachetée. Mais l’univers moral des ouvrages de piété, la beauté grandiose des plumes croyantes mourra au moment même où ses propriétaires perdront toute notion de leur valeur. J’ai longtemps écumé les rayons religieux de la salle des ventes en désirant y trouver des ouvrages de Maritain; maintenant que je perçois cette culture à l’extrême onction, je crains de voir un jour mon souhait exaucé. Cela signifiera l’oubli intégral, et Dieu sait quel genre d’esprit serait capable d’en occuper la place.