Céline Meudon Juillet 1960copie

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La nature, c’est bien connu, boucle son ouvrage en y allant de son petit cycle, répétitif à souhait, nous fournissant nos petits repères, avec juste la dose de modulations pour qu’on n’aie pas trop l’impression qu’elle nous arnaque un peu, à ne pas trop s’esquinter en matière de nouveauté. Heureusement – renchérissons – il y a la culture, la belle opposition canonique entre l’éternel besogne du cosmos et la petite destinée créatrice de l’homme; la culture, elle, ce n’est pas la feignasse Mère Nature, elle n’a pas son petit programme. Elle nous emporte vers le progrès à coup de neurones en surchauffe et de mains dans le cambouis, elle saute sans faiblir sur la marelle de l’espace-temps, et si on ne sait pas avec certitude où se situe le dernier arrêt, on lui fait au moins confiance pour ce qui est de l’impératif d’originalité: le futur a toujours ses petites voies à lui pour nous surprendre, il nous déroule l’existence comme on nous présenterait un film. Seulement, l’Ecclésiaste avait raison, rien de nouveau sous le soleil. La culture ne met pas plus d’ardeur au turbin lorsqu’il s’agit d’inventer des formes, elle a seulement plus de talent pour masquer le grand recyclage(1). Voilà l’été qui arrive, et comme d’habitude, on ne retrouve pas l’humanité plus grandiose au sortit du dégel. Pire, après quelques jours d’un temps portable, on pressent déjà l’odieuse sudation de l’été, les grognements de bêtes éreintées par le poids conjoint des centigrades et de leur propre vanité. Oh, il n’y a pas de quoi se réjouir. L’hiver, au moins, ça nous tient les bestiaux en cage. Chacun reste à remâcher sa peine dans son petit chez soi, et on ne s’écharpe qu’à l’occasion, histoire de dire, lorsqu’on doit quand même bien mettre son nez dehors. L’hiver rétablit les distances naturelles entre les hommes, l’espacement thérapeutique entre les hérissons de Mr. Schopenhauer. Mais l’été arrive, et les vices débordent comme des torrents à la fonte des glaces. On dirait que chacun tient à accueillir les beaux jours en incubant sa petite pathologie tropicale, on cultive l’exotisme de la névrose façon horticulture des mauvais penchants. Un spectacle pareil, ça ne laisse pas de doute sur la motivation des départs en vacances: on n’a pas trop de la Terre entière pour se mettre à l’abri de la tourmente, seulement l’enclos, il commence à être trop petit; même quand on y met tout son cœur, on ne parvient pas à se mettre les autres affreux hors de vue. Il va bientôt falloir être fin stratège pour pouvoir s’octroyer quelques minutes de répit, pour envoyer Monsieur et Madame promiscuité battre la campagne le temps de s’emplir les poumons. Et les échappatoires bien connues, sont éventées depuis déjà belle lurette – l’alcool, « qui conserve les vivants et les morts »(2), les rêves à réaliser, on ne s’y attelle plus que par habitude, on cherche le miracle homéopathique qui parviendra à briser le cercle infini des rencontres malencontreuses. On peut toujours chercher, cela dit, ça fait passer la saison …

NOTES

1. « Et depuis tant de siècles qu’on peut regarder nos animaux naître, peiner et crever devant nous sans qu’il leur soit arrivé à eux non plus jamais rien d’extraordinaire que de reprendre sans cesse la même insipide faillite où tant d’autres animaux l’avaient laissée. Nous aurions pourtant dû comprendre ce qui se passait. Des vagues incessantes d’êtres inutiles viennent du fond des âges mourir tout le temps devant nous, et cependant on reste là, à espérer des choses … Même pas bons à penser la mort qu’on est »Voyage au bout de la nuit, p. 332.

2. Ibid.

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