LXVI. Penser le sexe: sexualité conjugale et érotisme mystique dans le christianisme

12 mars 2013

xir96878

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La question de la sexualité dans le christianisme a été – sous angle classique – rebattue tant de fois que je n’ose imaginer la possibilité d’apporter la moindre pierre à l’édifice. N’ayant ni la patience d’éplucher la tradition, ni l’envie de me lancer dans une entreprise qui passe largement mes moyens intellectuels, je me contenterait ici de saisir la chose sous un angle un peu plus inédit, ce qui me donne l’avantage certain d’être en concurrence avec moins d’éminences pieuses. Ma question ne sera donc pas de l’ordre de la moralité de la sexualité et de ses modalités, ou de la supériorité du célibat sur le mariage, mais celle, plus philosophique, qui concerne le rapport que peuvent entretenir la sexualité conjugale avec cette apparente déviation de la sexualité sous une forme oratoire, que constitue la mystique.

La psychanalyse a toujours considéré, depuis Freud, la mystique comme un objet de choix pour l’investigation, ou l’illustration de certains motifs théoriques et cliniques. Dans un article des plus stimulants(1), Emmanuel Schwab dresse une topographie succincte de ces approches psychanalytiques de l’objet mystique: 1. La mystique comme régression infantile à la période où la limite entre interne et externe n’était pas encore perçue; et qui s’illustre par la recherche d’un rapport immédiat avec Dieu. 2.L’interprétation lacanienne, qui note que bien que d’apparence, les mystiques aient trouvé l’objet qui satisfait tous leurs désirs, ceux-ci se retrouvent souvent confrontés à l’absence de réponse de cet objet, symbolisant le manque-à-être, et qui leur fait prendre conscience de leur finitude. 3. L’auteur finit lui-même par développer une interprétation  de l’origine du désir, se basant sur lés développements freudiens concernant le « sentiment océanique ». Bien que ces interprétations s’avèrent du plus grand intérêt, il est étonnant qu’aucune des trois ne se focalise sur l’érotisme mystique, et ne développe un discours sur la sublimation sexuelle dans la mystique.

Cette sublimation a tout de même été largement identifiée au sein de la discipline psychanalytique, notamment dans le rapport entre l’extase mystique et la jouissance féminine. Dans un article récapitulatif bien conçu (2), Didier Moulinier donne à saisir cette articulation entre sublimation et jouissance « supplémentaire » féminine, qui trouve son paroxysme dans la mystique. S’appuyant sur « L’ordre sexuel » de Gérard Pommier, il résume comment la psychanalyse saisit le moment mystique comme passage « d’une jouissance en quelque sorte “naturelle” et mythique à une jouissance “civilisée” par la castration, métamorphosée par le signifiant ». Je me permet de citer la fin de l’article telle quelle, tant elle est limpide: « Mais la forme de sublimation la plus désexualisée, d’après G. Pommier, reste la jouissance mystique en tant qu’elle relève purement du signifiant et non plus de la pulsion. Le nom divin est le seul signifiant au-delà du symbolique, notamment du phallus, il équivaut au corps tout entier dont il représente la jouissance illimitée. Une mystique peut se dispenser d’attacher à un seul homme, comme le font les autres femmes, la signification du phallus ; il n’est même pas besoin, comme pour l’artiste, de se forger un nom. “La jouissance mystique, écrit Pommier, est au-delà du phallus, parce qu’elle s’appuie sur un signifiant qui se signifie lui-même » (p. 286), et cette signification continue et résonne “dans un corps auquel elle équivaut » (id.). Ceci étant dit, même à se signifier lui-même, un nom n’en reste pas moins symbolique et donc “significatif” ; et il n’y a pas d’autre signification que celle du phallus, quitte à équivaloir à la « signification » elle-même et à l’usage de tous les autres mots résonnant, jouissant dans le corps ». Résumons donc: la mystique, même si elle substitue le signifiant à l’homme comme signification du phallus; et cette substitution, bien que réalisée en passant de l’homme à Dieu, n’en demeure pas moins une affaire de phallus, une affaire de sexualité.Soit dit en passant, et à l’attention des esprits fervents rebutés par cette manière cavalière de se saisir du phénomène, l’analyse s’appuyant au moins pour moitié sur les théories psychanalytiques, il sera bien difficile de faire droit à une pure théologie de la mystique, telle qu’on pourra surement en trouver dans nombre d’ouvrages, et infiniment mieux développée que je ne le saurais faire.

L’objet de la jouissance mystique serait donc un signifiant, un non-objet. C’est ce qu’affirme aussi Bataille: « Ce que révèle l’expérience mystique est une absence d’objet ». Et si Bataille n’emploie pas le terme de signifiant, c’est pourtant bien ce qu’il entend par absence d’objet: Dieu en tant que Tout, mais tout caché  – Deus absconditus – est une absence dont la présence est attestée par le texte, l’Écriture. C’est donc à partir du texte que peut advenir la jouissance mystique, sans objet, pure extase du signifiant. Dans un ouvrage prenant justement appui sur Bataille(3), Jacqueline Barus-Michel souligne cet étonnante ligne de partage entre sexualité « réaliste » et jouissance mystique incorporelle, malgré l’évident travail du corps et cette attestation finale de l’expérience mystique dans le ravissement corporel. La mystique n’a rien à voir avec une jouissance bassement physique, mais elle reconduit néanmoins quelque chose de la sexualité vers le religieux, un schème, une organisation, à savoir celle de la jouissance. « On pourrait dire qu’il s’agit de la projection du fantasme de jouissance (amour, plénitude, élation) sur une figure imaginaire et idéale (ni le chef, le meneur, mais le Dieu, l’Esprit). Ce fantasme inconscient projeté à l’extérieur revient non reconnu, sous une forme consciente et idéalisée, réceptionné par le psychisme comme venant d’ailleurs, étranger et merveilleux, offrant la jouissance pleine, totale, soudaine, atemporelle. L’être est à la fois vidé et rempli, foudroyé et rapté, vidé du fantasme et envahi en même temps par lui devenu Lui. »  On le voit, il semble s’agir de bien davantage que d’une régression au narcissisme primaire au sens freudien: ce n’est pas la totalité du monde qui nous remplit parce que toute borne de l’individu est abolie; mais c’est la jouissance la plus parfaite qui envahit le mystique, détruisant l’écart normalement insuppressible entre désir et manque, pour le faire adhérer à lui-même dans une forme de plénitude supérieure.

Cette quête, à une degré moindre, est également celle de la sexualité: l’acte sexuel est une recherche de cet instant de plénitude ou le désir est entièrement satisfait et aboli, où la machine désirante est temporairement apaisée par la satisfaction recherchée. En usant d’une image husserlienne: ce moment où la visée du désir est entièrement recouverte, remplie par le sensible. Ce qui sépare alors la sexualité conjugale de la mystique, plus que le caractère éphémère de la quiétude post-orgasmique – car après tout, le ravissement mystique aussi n’est l’affaire que d’un bref instant – c’est le caractère inférieur et mécanique du retour à l’inorganique. La sexualité est la satisfaction du désir au moyen d’une machinerie physique (génitale) et psychique (érotisme). La mystique, elle, bien que se livrant à certains préparatifs mécaniques (privations, détachement, mortifications, isolement), semble en dernière instance se soumettre au bon vouloir de Dieu. L’âme n’est que passive dans l’expérience mystique, c’est Dieu qui constitue le véritable agent de l’illumination.

Demeure in fine la question de la relation entre sexualité conjugale et érotisme mystique. C’est en ce point que se séparent clairement les théologiens et les psychanalystes. Les premiers vont défendre une supériorité de la mystique sur l’échelle de l’amour, puisqu’elle s’attache au créateur et non à la créature. Saint-Paul, en ce sens, enjoignait à ceux qui risquaient de brûler par incapacité à maîtriser leur concupiscence (I Corinthiens VII : 9) de se marier, désignant le mariage comme position la plus basse, mais néanmoins chrétienne, sur l’échelle de l’amour. Les psychanalystes au contraire, ne verront pas une gradation, mais une relation génétique qui unit la sexualité humaine à la mystique, qui en est une déviation – une perversion – des schémas sexuels classique pour les transformer en jeu autour du seul signifiant. La question d’une conciliation possible des deux perspectives, pour un chrétien psychanalysant, reste plus qu’épineuse. Peut-être peut ont avancer, comme simple hypothèse de réflexion, que la jonction entre les deux pourrait être opérée par un détour chez Platon ? Dans le Banquet, en effet, se trouve formulée cette idée intéressante que c’est par l’éducation à la beauté que fournissent les corps particuliers que l’âme peut progressivement à l’idée de Beauté qui est son principe. Cette théorie concilie donc de manière avantageuse l’idée d’une supériorité de l’amour du Principe, propre à la mystique, et celle de l’accès à un amour du principe par l’enseignement de la sexualité physique, indispensable à toute tenue d’une position psychanalytique.

NOTES

1. Schwab Emmanuel. Mystique et psychanalyse : l’Autre avant ?. In: Autres Temps. Cahiers d’éthique sociale et politique. N°72, 2001. pp. 6-18.

2. Jouissance et sublimation, sur son blog http://joui-sens.blogspot.fr

3.Jacqueline Barus-Michel « 12. Jouissance mystique, sacrilège ou dévotion », in Désir, passion, érotisme…, ERES, 2009, p. 179-195.

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