LXIV. Saint Siège vacant

17 février 2013

495049_le-pape-benoit-xvi-celebre-la-messe-de-noel-dans-la-basilique-saint-pierre-le-24-decembre-2012-au-vatican

*

La démission de Benoît XVI de sa charge d’évêque de Rome constitue pour tout chrétien un défi, une difficulté qu’il s’agit de regarder en face. Parce que ce genre de décision est si rare qu’elle est appelée à faire date dans l’Histoire de la foi moderne, elle est aussi l’occasion pour chacun de prendre conscience de la division des temps et des regards, qui sépare le monde séculier d’avec celui des disciples du Christ. On peut dire sans trop exagérer qu’il s’agit là d’un schibboleth : nous serons enseignés par la manière dont nous lisons ce signe, de l’état de notre foi et de notre engagement pour Jésus-Christ. Et ce, espérons, indépendamment de notre confession, de notre dénomination: lorsque les mailles du temporel se resserrent, il faut avoir l’espoir que tous ceux qui marchent à la suite du Sauveur se reconnaissent un seul peuple. La foi luthérienne n’a pas à ignorer cette énigme qui se manifeste, et surtout, à se contenter de compter les points dans ce sordide jeu d’escarmouche auquel tous les tenants arrogants d’une vérité biblique se prêtent trop volontiers de nos jours.

Malgré la fraîcheur de la nouvelle, dont la prise de mesure nécessite à n’en pas douter plus que deux jours de réflexions précipitées, je me risque à livrer ici une courte réflexion sur les deux points fondamentaux soulevés par cette renonciation au ministère pétrinien: d’une part, la nécessité de bien comprendre le choix de Benoît XVI, de l’accepter et de le laisser nous édifier; d’autre part, les implications nombreuses que cette décision encapsule.

I. « Je dois reconnaître mon incapacité à bien administrer le ministère qui m’a été confié ». Tous ceux qui ont lu le discours de renonciation du pape – et il est à peine concevable que certains se croient dispensés de lire les mots du pape avant de disserter sur l’évènement – ne pourront que reconnaître la profonde démarche d’humilité que constitue ce retrait. Un pape qui se questionne sur sa capacité à servir les autres plutôt que de s’accrocher à sa fonction jusqu’à la mort devrait enchanter toute l’intelligentsia contemporaine: voilà au moins un homme qui romps avec l’archaïsme de la tradition pour examiner ses actes à la lumière du Bien Commun. Et comment ne seraient-ils pas enchantés de voir la fonction papale manifester une rationalité si proche des idéaux laïques ? Mais les « enchantés » se comptent sans doute sur les doigts de la main. En témoigne le glissement sémantique qui en quelques heures, a transformé la « renonciation » du pape en « démission », subsumant l’évènement sous les critères du monde professionnel, dans lequel ce type d’abandon est la marque de l’échec et de la faiblesse. « Renonciation », il convient de le rappeler, est un terme juridique, qui signifie que l’on abandonne les droits et prérogatives liés à une fonction. « Démission », « renoncement », « abdication », sont des vocables moralement dépréciatifs, là où « renonciation » est purement descriptif. Qu’est-ce à dire ? Qu’en utilisant le terme adéquat, on se prémunit contre une mauvaise lecture de cette décision, en laissant le langage nous présenter malgré nous cette décision comme moralement condamnable. Et de fait, la renonciation à la charge papale est avant tout une renonciation concernant la hiérarchie et l’administration de l’Église: cette charge implique des tâches à accomplir, des obligations, notamment celle d’être toujours à l’écoute du monde au moyen de facultés pleinement possédées. Benoît XVI, sentant ses forces l’abandonner, a donc premièrement considéré le fait qu’il n’était plus en état de servir les autres comme pape, qu’il ne parvenait plus à se hisser à la hauteur de cette charge immense qui lui était confiée.

Ce n’est donc pas une faiblesse de la volonté qu’il faut ici apercevoir, mais bien une grande force de la volonté qui comprend sa faiblesse, et a le courage d’agir en conséquence. Benoît XVI – connu pour son exceptionnelle intelligence – ne pouvait pas ignorer que cette décision le ferait passer pour un faible, un couard, un homme qui renonce face aux difficultés de son apostolat. Le fait qu’il ait néanmoins pris cette décision de renoncer à sa charge nous enseigne seulement que cet homme a eu le courage de s’avouer faible, a eu la force d’affronter les difficultés d’une vieillesse qui rend inapte à accomplir ce qu’il n’y a pas si longtemps était encore à sa portée. Il a fait passer la vérité avant la sauvegarde de son image et de son ego, le bien de l’Église avant le prestige de sa charge, et les décisions prises dans la prière avant le poids de la Tradition et de la doxa.

Quant aux raisons de la renonciation, il faut avant tout noter que les facteurs décisifs retenus par la presse et les différents commentateurs restent la vieillesse et les crises qui ont jalonné le pontificat de Benoît XVI. Pourtant, le message du pape insiste sur une toute autre raison: « Cependant, dans le monde d’aujourd’hui, sujet à de rapides changements et agité par des questions de grande importance pour la vie de la foi, pour gouverner la barque de saint Pierre et annoncer l’Evangile, la vigueur du corps et de l’esprit est aussi nécessaire ». La vieillesse n’est un obstacle que relativement à l’accélération du monde, à la multiplication et à la complexification des enjeux.

II. Il est évident que la décision de Benoît XVI est également soulève un certain nombre de questions à résoudre pour l’Église. Je renvoie ici à l’excellent numéro spécial que La Vie consacre cette semaine à cette nouvelle. Pour résumer, ces implications se répartissent en deux grands axes: le premier est politique, puisque cette renonciation est à la fois un aveu d’épuisement face à la tâche trop dure à accomplir, et remet donc en cause la fonction papale, et l’organisation de la tâte de l’Église. En filigrane, il s’agit également d’une dénonciation du jeu politique qu’abrite le Vatican.  Le second axe est théologique: il pose à l’Église la question de sa place dans le XXIe siècle, de sa forme, de son étendue, de son discours, de son attitude face au monde. Cette période est une période de crise, mais aussi une période de réinvention, et la renonciation de Benpôit XVI est aussi à comprendre comme une invitation à l’invention d’une nouvelle manière pour l’Église catholique d’organiser la vie dans la foi.

En d’autres termes, quelles que soient les réponses que chacun donnera à ces questions, il est évident que cet ultime geste du pape donne à penser, et disqualifie tous ceux qui prennent cette nouvelle à la légère, ou l’expédient d’un jugement trop hâtif …

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :