LXIII. Michel Vinaver : 11 septembre 2001, Les troyennes

30 janvier 2013

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Rien ne semble réunir les deux pièces: 11 septembre, réaction dramaturgique aux attentats new-yorkais, et la reprise contemporaine des troyennes d’Euripide. Le premier naît dans la précipitation réactive au vécu contemporain, la seconde devrait être une méditation sur un texte qui traverse les siècles, et dont la contemporanéité resterait encore à prouver. Pourtant, une lecture successive des deux oeuvre établit une unité profonde entre les deux objets: on dirait que seule l’unité de temps diffère, pour donner deux versions temporellement distinctes du même drame, de la même chose. Quelle est cette chose ? L’évènement. Vinaver nous précipite dans chacune des pièces à un moment-clé de l’évènement – dans la fureur de son déroulement pour 11 septembre, dans le marasme de son après-coup pour les troyennes. Dans les deux cas quelque chose se passe qui est de l’ordre du happax, du non-encore advenu, et qui est comme un trou noir qui aspire tout ce qui a été et tout ce qui sera. Les monologues conjoints de Ben Laden et de Georges Bush font miroiter des guerres futures, des batailles et des victoires, au nom d’affront perpétrés jadis, et d’un Dieu qui a toujours été. Et ce spectre entier de passé et de futur semble comme aimanté vers l’instant précis de l’impact, vers le présent absolu que constitue l’évènement. L’évènement est le point de référence qui ordonne aussi bien le passé que l’avenir. Dans les troyennes, alors que le sang versé dans les rues de Troie est encore chaud, et que chacun dénombre ses proches disparus, et pleure ceux qu’il faudra bientôt quitter, passé et futur se déploient et se transforment selon les angoisses et les souffrances des femmes livrées à elles-mêmes. Vinaver semble mettre en scène une conception de l’histoire faite de reliefs et de densités diverses, où certaines plages restent distendues et latentes, peut-être même uniquement fantasmées, alors que d’autres, comme ce 11 septembre ou ce jour où Troie était aux mains de l’ennemi grec, sont riches d’une densité que l’espace-temps peine à contenir. Tout se passe comme si l’évènement était trop grand pour tenir entre les marges étroites que l’histoire lui a fixées, et que son déroulement nécessitait qu’il absorbe, cannibalise le passé et le futur pour les fondre dans la chaleur de son actualité.

Mais il est encore un autre point commun, plus profond que le simple évènement factuel, qui lie ces deux pièces: le tournoiement d’interventions, de monologues, la constante polyphonie des êtres de langage qui souffrent et s’agitent autour des flammes fait de l’évènement un évènement signifiant, un évènement de langage. La confrontation des vues d’Andromaque et d’Hélène,  la juxtaposition des discours de Bush et Ben Laden, tout est mis en oeuvre pour que le langage tournoie autour des décombres et en fasse la matrice de discours multiples et antagonistes. Pour emprunter l’image de Hume (1), l’évènement semble être une montagne unique, dont les discours sont autant de cours d’eau qui y trouvent leur source, mais dévalent les pentes chacun dans une direction opposée. Andromaque a raison d’accuser Hélène, et Hélène se défend de la manière la plus convainquante qui soit: toutes les deux tentes de tirer un sens de l’évènement brut qui les oblige à prendre position, et le lecteur doit sans doute comprendre qu’il n’est pas possible de les départager justement, parce que c’est là affaire de préférence, d’une interprétation ou d’une autre. Ce qui donne un singulier relief à l’opposition des discours de Bush et Ben Laden, où là aussi, peut-être, il n’est pas nécessaire de chercher à départager bon et mauvais, mais simplement à interpréter …

NOTES

1. Dans Enquête sur les principes de la morale.

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