LXI. Penser le sexe: Le corps et la lettre

28 décembre 2012

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On pourrait facilement s’imaginer qu’en postulant une telle immanence de la sexualité, on interdit du même coup à la pensée de se saisir de la chose, que la restriction au corporel congédie l’intellectuel, l’universitaire, l’écrivain, ou ne le force à admettre, en bon heideggerien, que son éclaircissement est voué à s’échouer – lamentablement – aux pieds du colosse. Comme ce serait triste ! Il semble pourtant que cette immanence fondamentale, qui pour la pensée, prend la forme d’une extériorité fondamentale, n’empêche en rien que la matière grise puisse finalement prendre le chemin de l’alcôve. F. W. J. Schelling écrivait quelque part (1) que la pensée ne peut et ne doit penser sur elle-même, mais ne peut penser qu’à ce qui lui est extérieur. C’est exactement le rapport qu’entretient toute pensée sur le sexe, qu’elle soit érotique, philosophique ou scientifique. Car finalement, en empruntant la topologie du symptôme, tout le dire sur le sexe n’est qu’une sorte de tore dont le noyau est absent parce qu’indicible. Il arrive nécessairement un moment où la parole échoue: on ne dira pas que dire c’est faire, mais que taire c’est faire, parce qu’il arrive toujours un moment où il faut bien que le bavardage cesse pour que les corps s’enlacent. Il y a donc une fracture franche – floutée il est vrai par de multiples exceptions, que nous nous ferons le plaisir d’égrener plus bas – entre les jambes en l’air et le livre ouvert, entre le corps et la lettre.

S’il fallait cartographier les relations entre le dire et le faire, il faudrait commencer par la plus évidente, à savoir: lorsque la parole, et l’écriture, tentent de restituer l’acte en une représentation. Relater ce que l’on a fait, comme Casanova dans sa solitude germanique, ou bien s’imaginer les choses qu’on désirerait faire, à la façon du Marquis de Sade, et bien évidemment, le plus subtil, qui est aussi le plus répandu, lorsqu’on représente un acte dont on jouit de la représentation, alors que sa réalisation ne nous procurerait pas de plaisir. Leur entremêlement est profond, et la description du premier nous amène nécessairement au suivant: celui qui raconte des mémoires érotiques (Louÿs, Catherine Millet …) le fait premièrement pour lui-même, pour raviver par le souvenir des étreintes mémorables. Mais très vite, il semble que les mémorialistes de boudoir en viennent à recourir à la confession, orale ou physique, afin d’ajouter à la réminiscence le piment du secret partagé. Ainsi, toute représentation a posteriori d’une expérience érotique devient une expérience a priori pour son destinataire, quel qu’il soit. Il en va de même pour la représentation d’un acte que l’on désirerait accomplir: Sade noircissant des rouleaux entiers de fantasmes extrêmement personnels ne peut s’empêcher de les publier – sous le manteau qui plus est, ce qui atteste encore davantage de l’impérieux besoin de ne pas garder son fantasme pour soi.

On se voit alors dans l’obligation de distinguer deux types de communautés qui découlent de cette première topographie: la première, celle des « pratiquants », unit tout ceux qui littéralement et physiquement s’unissent, une communauté de personnes qui partagent des expériences sexuelles physiques; la seconde, celle des « fantasmants », rassemble ceux qui partagent des représentations érotiques en commun. Bien évidemment, pour tout individu, les deux se superposent et se débordent: on est la pratiquant de sa propre sexualité tout en fantasmant sur celles des autres, qu’ils soient autres réels ou autres imaginaires. Et notre expérience donnant naissance à nos fantasmes, et nos fantasmes nourrissant en retour notre expérience, on se rendra vite compte que de tels concepts, s’ils sont utiles – espérons – pour la réflexion ou la littérature sont, à l’échelle du sujet, comme une boussole qui donne les points cardinaux, mais ne pointe jamais vers le nord. L’espoir de délimiter clairement dans l’Eros ce qui ressortit du fantasme ou de l’expérience ne peut être nourri que par un ignorant complet des domaines de la chair. Pourtant, de telles distinctions qui tranchent dans le vif possèdent le mérite de distinguer plusieurs régions de la sexualité. Si l’on parvient à s’affranchir du regard médical, ou scientifique, qui voit avant tout la sexualité comme une fonction, dont l’acte sexuel en tant que tel constitue l’alpha et l’omega, on pourra considérer les représentations et imaginations du sujet comme une forme non-négligeable de sexualité; une sexualité qui ne prend pas corps dans un coït purement immanent, mais procède avant tout des rêveries et représentations du sujet, qu’il soit aidé ou non par des supports tels que la littérature, le cinéma, l’art, la pornographie … Ces supports devenant de plus en plus nombreux, et leur accès s’étant démocratisé, il y a fort à parier que la  sexualité « représentationnellle » soit amenée à se tailler la part du lion dans la vita sexualis des individus à venir.

L’ensemble de ces rapports se caractérise quoi qu’il en soit par le fait que le corps prévaut sur la lettre: c’est toujours en référence à une expérience physique, vécue ou fantasmée que le discours s’organise. Est-ce à dire que le discours sur le sexe est toujours second, qu’il est un dérivé intellectuel de l’acte charnel ? Et donc, que le fantasme seul, sans concrétisation, n’est qu’une sexualité dégradée, le lieu d’un manque ontologique qui ne peut être comblé que lorsque les corps sont comblés ? Nous l’avons dit, si les aventures corporelles donnent lieu aux fantasmes, les fantasmes eux aussi donnent lieu à des concrétisations charnelles. Mais cette concrétisation, justement, doit être comprise plus largement que comme le simple exutoire génital d’un esprit enfiévré. L’orgasme n’est pas la seule concrétisation dont est susceptible la représentation intellectuelle du sexe, au contraire, et pour une large part, les retranscriptions sont un expédient de choix à l’échauffement érotique. L’auteur choisissant de fixer ses fantasmes par écrit y voit avant tout un moyen d’extérioriser, d’objectiver, d’incarner. Nombre d’auteurs reconnus – Maupassant, Diderot, Gautier … – auraient pu se dispenser de transcrire leurs rêveries érotiques et de les publier, ils produisaient déjà des travaux de plume d’un plus grand sérieux, un détour par des lieux de plaisir les aurait soulagé à bon compte de leur trop-plein de testostérone. Pourtant, il a fallu écrire, publier. C’est que l’exercice doit permettre d’atteindre une chose hors de portée la concrétisation purement physique. D’une part, la lettre donne corps au fantasme, elle est un moyen de l’avoir sous les yeux en tant qu’objet, ce qui doit sans aucun doute procurer une première satisfaction; ensuite, elle diffère de l’expérience physique singulière, puisqu’elle peut revenir à l’esprit sous la même forme que la première fois. Une partie de jambes en l’air mémorable ne reviendra que sous la forme sans cesse plus altérée du souvenir, elle donne plus de prise au proverbial tempus edax rerum, alors que la scène littéraire conserve à jamais sa fraîcheur et son intégrité. Dans le domaine de l’érotisme, le Socrate du Phèdre a tort: l’écriture n’est pas une perte irrémédiable pour la mémoire, mais une amélioration indéniable. Elle fait d’une pensée personnelle une représentation objective dont la mise en circulation – potentielle ou effective – permet d’accéder à une sorte d’érotisme social, ou de jouissance de la socialité érotique. La lettre constitue ainsi une sorte d’entre-deux entre la plénitude corporelle du coït et le néant du fantasme exclusivement personnel.

Notre premier mouvement de cartographie portait sur la lettre restituant l’expérience, il faut maintenant décrire une autre relation possible entre corps et lettre, moins souvent relevée parce que sans doute considérée comme dépourvue de noblesse, ou trop crapuleuse pour que l’intellectuel se compromette par son étude: il s’agit du cas de figure ou c’est la lettre qui prescrit au corps sa jouissance. Sa manifestation la plus courante est sans doute le célèbre dirty talk, par lequel on pimente ses ébats en y insérant des phrases crues que seule une parenthèse purement physique rend socialement tolérable. Ce dirty talk constitue ce qu’il y a de plus humain dans la relation sexuelle, parce qu’il vise à redoubler l’acte par la parole pour augmenter la jouissance des amants: le simple fait de répéter « prend-moi » à une personne qui vous prend déjà effectivement est à lui seul une preuve irréfutable de la suprématie du langage sur le physique pur. Ce cas de figue s’étend bien évidemment jusqu’aux scénarios les plus élaborés, qu’ils soient factices ou non. Dans la Philosophie dans le boudoir, Madame de Saint Ange ne s’enivre pas de jouissance parce qu’elle multiplie les relations physiques, mais parce que chacune de ses relations possède son rôle dans le scénario de perversion qu’elle a préparé pour Eugénie. Mais il est extrêmement courant que les amants recourent aux synopsis montés de toute pièce pour réhausser leurs bagatelles quotidiennes, ou parce qu’elles sont le moyen d’insuffler de l’extraordinaire sous la couette sans toucher à la configuration du couple.

Ce que ce ces interrelations nous montrent, c’est avant tout que l’entreprise qui consiste à distinguer ce qui revient au corps ou à la lettre, à l’expérience ou au fantasme, n’isole certaines données que pour les recombiner selon des dosages divers. On en apprend davantage sur le rôle du charnel et de l’intellectuel, sans que jamais l’on ne trouve du physique pur, ou du fantasme désincarné. La sexualité humaine ressemblerait davantage à une multiplicité de cordes tendues entre le charnel et l’intellectuel, depuis les amants hagards se soudants sous mille modalités, à l’intellectuelle timorée qui ne lit son livre érotique que d’une seule main …

NOTES

1. La source m’est inconnue, il est pourtant certain qu’il s’agit de la philosophie positive, c’est à dire celle du dernier Schelling, et donc des textes ayant trait à la mythologie et à la Révélation.

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