LX. Penser le sexe

18 décembre 2012

Sans titre-1

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Il n’est sans doute pas de terrain plus propice aux égarements intellectuels que la question du sexe. En la matière, chacun peut prouver, et même parmi les plus estimables travailleurs de l’esprit, que la questions des satisfactions libidinales le conduit sur une pente glissante, où il n’est pas certain que ses neurones soient à l’épreuve des secousses que la chose provoque en lui. Les résidents permanents du panthéon philosophique sont pour la plupart, en la matière, d’une maladresse confondante, alors qu’ailleurs, on les voit capables des plus admirables prouesses dont le raisonnement soit capable. Ils n’ont pas cette aisance que possèdent les littérateurs lorsqu’ils abordent ce continent tabou: ces derniers semblent transportés d’aise dès que leur plume en vient à tutoyer les joies, coupables ou non, de la sexualité et de l’érotisme, alors que les premiers, aussi patauds qu’un jeune novice face à la nymphe qu’il désire sans savoir comment la prendre, accumulent les bévues et finalement, changent de sujet. Est-il donc impossible au conceptuel d’avoir la moindre prise sur ces corps enfiévrés ? Les philosophes sont-ils condamnés à la pruderie kantienne, au curieux silence cartésien, à la misogynie d’éternel adolescent qui prête tant à rire chez Nietzsche ? On osera même la question: la philosophie échoit-elle immuablement à des individus que le coït effraie?

Les grands classiques semblent le confirmer. Pour parler des amours physiques, mieux vaut se faire écrivain, ou mieux encore en ce qui concerne les professions de l’intellect, et pour parodier le mot pascalien, « la chose la plus importante à toute la vie est le choix du métier: le rapport au sexe en dispose »(1). La pruderie fera le philosophe, et l’inclination à la volupté, l’écrivain. Malgré sa tournure comique, la formule semble pertinente. La tradition philosophique ne nous a guère laissé de grands thuriféraires de la gaudriole: le lecteur d’humeur grivoise devra la plupart du temps satisfaire son appétit dans les marges des dialogues de Platon(2), ou opérer un saut gullivérien jusqu’à Bataille. Au contraire, ce même lecteur n’aura que l’embarras du choix en matière de littérature, des épigrammes de Martial au journal d’Anaïs Nin, de l’Art d’aimer d’Ovide à la Vie sexuelle de Catherine M.

On imagine aisément le philosophe tenter de fournir une justification à cette impuissance: le sexe est avant tout affaire d’immanence, il est un à-côté de la pensée, ou encore, si l’on parle d’érotisme, une émergence de l’imaginaire sur les pénétrations physiques, ce qui en fait un objet de la psychologie, ou de la littérature. Ce qui, nous en conviendrons, n’explique pas qu’un Nietzsche si généreusement pourvu en terme de puissance littéraire sombre dans le ridicule chaque fois qu’il est question de la femme, et en elle on l’imagine, du désir sexuel de l’autre. Il doit pourtant être possible au philosophe de s’affronter à la Question.

Je poursuis actuellement la lecture de l’excellent essai de Fabrice Hadjadj, « La profondeur des sexes: pour une mystique de la chair », dans lequel il tente justement de surmonter les idées reçues aussi bien du côté des tenants de la morale que de celui des hédonistes forcenés. Il faut louer une entreprise, si théologique dans ses ambitions, pour sa volonté de prendre le sexe à sa juste mesure – la chose n’était pas gagnée. Néanmoins, si je m’accorde avec beaucoup de ses analyses, je ne peux m’empêcher (avancé comme je le suis dans une lecture encore inachevée) de remarquer qu’il demeure une certaine équivoque entre les termes, notamment lorsqu’il est question de pornographie. Selon Hadjadj, il faut constater que la sexualité humaine n’a rien de la bestialité qu’on veut bien lui prêter. Citant Beaumarchais: « Boire sans soif et faire l’amour en tout temps, Madame, il n’y a que cela qui nous distingue des autres bêtes » (3). La sexualité est affaire, ou bien de liberté totale, ou bien au moins d’un certain mode de l’animalité plus libre dans ses déterminismes sexuels. Elle fait la part belle à l’imaginaire, au fantasme, à l’investissement freudien. L’amour de tête, plus que l’amour des corps. Mais c’est là qu’en général, le philosophe fait un saut un peu trop audacieux – et ici Hadjadj, il me semble, lui emboîte le pas – en déduisant de cette non-animalité une nécessaire spiritualité du sexe. C’est en tout cas dans ce sens que semble aller son titre, la « mystique » n’ayant, à ce qu’on sache, jamais intéressé phallus et vagins.

Car affirmer cette « spiritualité » du sexe, c’est finalement faire l’impasse sur cette immanence fondamentale du sexe, qu’il ne faut pas confondre avec l’animalité. L’animalité, c’est la sexualité vouée à la reproduction, c’est l’éveil des instincts à saison fixe. L’homme n’y est pas soumis, c’est entendu, mais cela ne prouve pas pour autant que son activité sexuelle ne se joue pas dans le domaine de l’immanence. Par immanence, entendons ce qui est l’affaire des corps. Car après tout, le fantasme n’est qu’une projection, un libre-jeu de l’imagination qui brode sur le thème que lui impose un corps bien précis, bien vivant, et généralement, bien appétissant. Et les plus vagues abstractions de l’érotisme ne peuvent jamais se passer de la présence d’un corps, il est ce à quoi toute rêverie un peu rose se ramène inévitablement. Pour résumer, le constat de la non-animalité, s’il débouche sur un constat d’immanence, est un raisonnement philosophique, mais s’il débouche sur une affirmation de la mystique sexuelle, est théologique.

D’où cette incapacité chronique des penseurs – même de ceux qui n’ont pas froid aux yeux – à se sentir à l’aise avec le sexe: ils le cherchent là où il n’est pas, et le découvrant insaisissable parce que le cherchant mal, ils s’en effrayent et commettent des impairs. Le cherchant dans l’animal ils ne le trouvent pas, car même dans la débauche, l’homme est particulièrement humain; le cherchant dans le spirituel et le mystique, ils ne le trouvent pas parce qu’ils ne trouvent pas les corps. Incidemment, ces penseurs sont incapables de comprendre ce que peut bien signifier, par exemple, la pornographie. L’érotisme, lui, avec ses composantes intellectuelles, artistiques, ses idéalisations, son caractère de pensée jouissante sur le corps plutôt que de corps jouissant, fait babiller les penseurs de toutes les époques et de toutes les complexions, de Socrate à Bataille, de Sade à Jean-Luc Marion. Mais la pornographie ne peut qu’échapper à une pensée qui ne veut pas reconnaître cette immanence irréductible. Dans son très intéressant « Fragments d’une métaphysique du X », Laurent de Sutter, lui, était parvenu à saisir cette singularité fondamentale de l’objet pornographique: son essai s’autorisait bien quelques hypothèses sur l’imaginaire, les archétypes, mais il demeurait chevillé à ce qui fait qu’il y a pornographie et non érotisme – une immanence indépassable. Ce dont on parle peut bien conduire à la rêverie bachelardienne, ou à d’autres types de rêveries moins avouables, mais l’imaginaire est en quelque sorte une balle de jokari dont l’espace de jeu avec les corps présents est délimité par une élasticité qui comporte des limites. Contrairement à l’érotisme, qui lui, n’est pas tenu de revenir au corps, mais peut s’éloigner définitivement des corps pour se fixer dans des représentations toutes autres – son destin pourra aussi bien être l’acte sexuel que la sublimation.

En matière de littérature, la chose est depuis longtemps éventée. Sade, même dans ses fantasmagories les plus indécentes, se tient dans les bornes du registre pornographique, avec ses inventaires minutieux d’actes, de scénarios, dont les productions pornographiques formatées d’aujourd’hui ne sont qu’un dérivé audiovisuel. Pierre Louÿs, dont l’oeuvre érotique récemment publiée nous fournit un autre exemple de souci de la classification des corps et des actes, de l’inventaire des coïts et des perversions. Pourquoi la littérature aurait-elle tant de facilité à se saisir d’un objet qui ne cesse d’échapper à la philosophie ? Il y a les raisons de méthode, bien sûr, puisque la littérature, si universelle soit-elle, ne demeure jamais qu’une vision subjective à prétention universelle, alors que la philosophie, elle, vise l’objectivité et l’universalité: à ce compte là, un échec philosophique, pour peu qu’il soit agréablement rédigé, constitue un succès littéraire. Mais on pourra aussi se ranger à l’avis de Sollers qui, je ne saurais me rappeler où, soutient que les philosophes parlent mal d’amour parce qu’ils n’ont pas de corps (4). C’est justement parce que la philosophie est l’écriture qui parle du point de vue de l’esprit et cherche à ramener tout à lui qu’elle échoue à penser le sexe, là où la littérature constituerait une écriture qui se fait par le corps, comme si elle l’infusait. Quoi qu’il en soit, la chose sexuelle et ses dérivés ont encore de beaux jours devant eux dans les limbes qui bordent le continent philosophique …

NOTES

1. Pensées, édition Sellier, fragment 527.

2. Il est d’ailleurs frappant de constater à quel point les expositions de la doctrine platonicienne,  qui est si sévère vis-à-vis du sexe, s’accommodent volontiers d’une atmosphère érotique. Il n’y a qu’à relire le Banquet, lorsque Socrate est ballotté entre les désirs justement peu platoniques d’Agathon et d’Alcibiade, ou  l’introduction du Phèdre, où deux penseurs vont s’allonger au bord des eaux, accablés par la moiteur plombante de l’après-midi, en entamant leur entretien intellectuel par des considérations sur des amourettes mythologiques. On pourra au mieux accuser Platon d’user de l’érotisme comme d’un grappin qui saisirait le lecteur par ses plus bas instincts, au pire, de garder par devers-lui une conception exotérique de la chose physique qui serait bien loin de cette ascension dialectique peu racoleuse pour laquelle il est resté fameux …

3. Le mariage de Figaro, Acte II, scène 21.

4. Était-ce dans cet entretien avec Philippe Labro ?
https://www.youtube.com/watch?v=nJi_2OsiqkM&playnext=1&list=PL489048EB0F1F9F1D&feature=results_video

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