LIX. Sollers, les étoiles dansantes

16 décembre 2012

20120411_PhilippeSollers_1_MG_9988

*

J’ai commencé par détester Sollers. Il m’apparaissait pédant, trop sûr de lui, enfermé dans une sorte de solipsisme vicié qui le faisait se croire seul intellectuel parmi une humanité inculte, condescendant à l’égard de tous ses interlocuteurs. Mais j’ai fini par l’apprivoiser, particulièrement lorsque j’ai été capable de reconnaître qu’on déteste toujours chez l’autre un défaut particulièrement saillant chez soi: mon propre narcissisme ne devait pas tolérer la lecture d’un compagnon de pathologie – et alors, j’ai fini par beaucoup l’aimer. J’ai pu me rendre compte que ce pédantisme n’était finalement que l’attitude que j’aimerais tant pouvoir me permettre moi-même, que ce solipsisme était un cousin pas si éloigné de ma propre misanthropie, et surtout, que ses goûts et sa culture, je ne dirais pas « répondent aux miens », par sursaut d’humilité, mais correspondent à mes aspirations. J’aimerais un jour lire et apprécier tout ce qu’il a pu lui-même lire et apprécier, sans singer ni courber l’échine comme un disciple-paillasson, mais simplement parce que ses goûts sont un modèle en la matière. C’est sans doute cette importance du goût, que j’ai rencontré avec bonheur dans Éloge de l’infini, qui me le rend plus proche que bien d’autres contemporains. Céline, Casanova, Dante, que j’aime déjà depuis un certain temps, Sade, que j’ai véritablement découvert par son entremise, l’admiration fascinée pour Bacon … Possédant de tels goûts, on se pardonnerait presque à soi-même de mal écrire, ces grandeurs esthétiques doivent être une cure à n’importe quelle infirmité. Elles sont aussi de puissants stimulants. Il fait partie des auteurs dont la fréquentation vous transforme, décille votre regard, et vous permet de libérer quelque chose qui autrement aurait pu rester prisonnier des inhibitions, des mélancolies. Et d’une certaine façon, les auteurs que nous affectionnons de conserve maîtrisent tous ce langage roboratif et rédempteur, ils parviennent à nous métamorphoser à travers notre passion pour eux, nous permettant plutôt que de nous faire semblables à eux, de ne tâcher, selon le mot de Nietzsche, de « n’imiter que soi ».

J’ai encore regardé son portrait filmé, « Sollers: l’homme-lumière ». Touchante image. Tel un pauvre Socrate ayant gravi la montagne aller et retour, il semble comme empêché par les enchaînés eux-mêmes de s’asseoir tranquillement à leur côté. C’est somme toute logique, puisque trop de lumière empêche les bonnes ombres chinoises. On le voit dialoguer avec des personnalités ou avec ses portraitistes, tentant de faire partager des images, des joies littéraires, des sensations d’écriture, avec cette retenue que doit sans doute avoir un homme qui s’avoue à demi-vaincu. Comment faire que le courant passe ? Il en va de même que lorsqu’après des heures de lecture intense et recueille, on retourne brutalement au « monde des affaires » et l’on doit faire déchoir son monologue intérieur jusqu’aux plus indécents échelons de la trivialité. Alors on tente de saisir des choses au vol, on lance des pistes, on tente le diable, qui sait ? Cette manière de s’épancher avec intelligence dans mille directions n’est pas le moindre des charmes d’une lecture de Sollers. Tous ces rayons partent d’un même foyer qui doit être un magnifique maëlstrom de goût. Nietzsche, encore, n’avait pas peur d’affirmer qu’il « faut  encore avoir du chaos en soi pour enfanter une étoile qui danse ».

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :