LVIII. Le noeud de vipères, de François Mauriac

15 décembre 2012

BIO-MAURIAC-NOBEL

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« Le trait dominant de ma nature et qui aurait frappé toute autre femme que toi, c’est une lucidité affreuse. Cette habileté à se duper soi-même, qui aide à vivre la plupart des hommes, m’a toujours fait défaut. Je n’ai jamais rien éprouvé de vil que je n’en aie eu d’abord connaissance ». Dans cette simple phrase, nous touchons à l’extrême d’une misère pascalienne: privé de Dieu l’homme doit se divertir, afin d’échapper au nez-à-nez insoutenable avec son propre néant – mais combien plus malheureux doit-être l’homme qui ne sait se divertir, qui ne sait se tromper! Le narrateur est cet homme: vieil avocat rancunier, belliqueux, renfrogné et haineux, qui dès les premières pages entame son monologue par l’énonciation du plan par lequel il entend priver sa progéniture d’un gigantesque héritage. Car il est aussi avare. Mais il n’est pas le Mal. S’il n’était que foncièrement mauvais, il ne nous intéresserait sans doute pas, mais il est également un homme en proie à des souffrance inconnue de tous, comme une jalousie épidermique, une certaine honte de son physique. Mais pour autant, ces douleurs tues ne lui assurent aucune rédemption – comme ce serait facile ! – elles nous obligent seulement à embrasser du regard défauts et circonstances atténuantes sans que jamais l’un n’annule l’autre. « Ecce homo », en somme.

Le génie de Mauriac ne s’arrête pas là. Il serait de bon ton de parler de son style, immense, mais comment parler d’un style ? Il faudrait multiplier les images, simuler une l’élégance sans pareil pour tourner les phrases – au sens littéral où la phrase contourne une possibilité d’énonciation trop évidente pour se retourner sur elle et l’embrasser toute entière – parler de son incroyable talent pour forger des images puissantes mais toutes en retenue … Une courte citation lui rendra plus facilement justice: « Mais tu ne raisonnes jamais. Tu n’as jamais éprouvé l’ombre d’un scrupule; je n’ai connu personne qui fût plus que toi sereinement injuste.  Dieu sait de quelles pécadilles tu te confessais ! et il n’est une seule des Béatitudes que tu n’aies passé ta vie à prendre le contre-pied ».

Il faut encore faire l’éloge de ce dénouement, si pudique et si juste, qui ne place pas la rédemption finale en pleine lumière, mais l’évoque en passant, comme une action de la Grâce parmi d’autres, dont on doit bien vite être oublieux car il est déjà d’autres endroits où Dieu doit dispenser ses dons. Il me fait souvenir de cette phrase pieuse du XIXe siècle assez extraordinaire, à propos du désespéré se jetant du haut d’un pont, et dont on s’inquiète du salut. « Entre le pont et l’eau, il a eu le temps de se repentir ». Cette espace infime pour le temps humain, pour le temps du monde, s’ouvre comme une béance pouvant jouer à huis-clos le scénario de la Grâce. Et dans la solitude de sa retraite, incompris, haï et abandonné de tous, le narrateur peut lui aussi découvrir un Dieu susceptible de ces discrètes largesses. Quelle élégance de la part de Mauriac, de l’avoir si bien écrit, ou plutôt, de l’avoir si bien tu !

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