banner2

*


On pourrait facilement s’imaginer qu’en postulant une telle immanence de la sexualité, on interdit du même coup à la pensée de se saisir de la chose, que la restriction au corporel congédie l’intellectuel, l’universitaire, l’écrivain, ou ne le force à admettre, en bon heideggerien, que son éclaircissement est voué à s’échouer – lamentablement – aux pieds du colosse. Comme ce serait triste ! Il semble pourtant que cette immanence fondamentale, qui pour la pensée, prend la forme d’une extériorité fondamentale, n’empêche en rien que la matière grise puisse finalement prendre le chemin de l’alcôve. F. W. J. Schelling écrivait quelque part (1) que la pensée ne peut et ne doit penser sur elle-même, mais ne peut penser qu’à ce qui lui est extérieur. C’est exactement le rapport qu’entretient toute pensée sur le sexe, qu’elle soit érotique, philosophique ou scientifique. Car finalement, en empruntant la topologie du symptôme, tout le dire sur le sexe n’est qu’une sorte de tore dont le noyau est absent parce qu’indicible. Il arrive nécessairement un moment où la parole échoue: on ne dira pas que dire c’est faire, mais que taire c’est faire, parce qu’il arrive toujours un moment où il faut bien que le bavardage cesse pour que les corps s’enlacent. Il y a donc une fracture franche – floutée il est vrai par de multiples exceptions, que nous nous ferons le plaisir d’égrener plus bas – entre les jambes en l’air et le livre ouvert, entre le corps et la lettre.

S’il fallait cartographier les relations entre le dire et le faire, il faudrait commencer par la plus évidente, à savoir: lorsque la parole, et l’écriture, tentent de restituer l’acte en une représentation. Relater ce que l’on a fait, comme Casanova dans sa solitude germanique, ou bien s’imaginer les choses qu’on désirerait faire, à la façon du Marquis de Sade, et bien évidemment, le plus subtil, qui est aussi le plus répandu, lorsqu’on représente un acte dont on jouit de la représentation, alors que sa réalisation ne nous procurerait pas de plaisir. Leur entremêlement est profond, et la description du premier nous amène nécessairement au suivant: celui qui raconte des mémoires érotiques (Louÿs, Catherine Millet …) le fait premièrement pour lui-même, pour raviver par le souvenir des étreintes mémorables. Mais très vite, il semble que les mémorialistes de boudoir en viennent à recourir à la confession, orale ou physique, afin d’ajouter à la réminiscence le piment du secret partagé. Ainsi, toute représentation a posteriori d’une expérience érotique devient une expérience a priori pour son destinataire, quel qu’il soit. Il en va de même pour la représentation d’un acte que l’on désirerait accomplir: Sade noircissant des rouleaux entiers de fantasmes extrêmement personnels ne peut s’empêcher de les publier – sous le manteau qui plus est, ce qui atteste encore davantage de l’impérieux besoin de ne pas garder son fantasme pour soi.

On se voit alors dans l’obligation de distinguer deux types de communautés qui découlent de cette première topographie: la première, celle des « pratiquants », unit tout ceux qui littéralement et physiquement s’unissent, une communauté de personnes qui partagent des expériences sexuelles physiques; la seconde, celle des « fantasmants », rassemble ceux qui partagent des représentations érotiques en commun. Bien évidemment, pour tout individu, les deux se superposent et se débordent: on est la pratiquant de sa propre sexualité tout en fantasmant sur celles des autres, qu’ils soient autres réels ou autres imaginaires. Et notre expérience donnant naissance à nos fantasmes, et nos fantasmes nourrissant en retour notre expérience, on se rendra vite compte que de tels concepts, s’ils sont utiles – espérons – pour la réflexion ou la littérature sont, à l’échelle du sujet, comme une boussole qui donne les points cardinaux, mais ne pointe jamais vers le nord. L’espoir de délimiter clairement dans l’Eros ce qui ressortit du fantasme ou de l’expérience ne peut être nourri que par un ignorant complet des domaines de la chair. Pourtant, de telles distinctions qui tranchent dans le vif possèdent le mérite de distinguer plusieurs régions de la sexualité. Si l’on parvient à s’affranchir du regard médical, ou scientifique, qui voit avant tout la sexualité comme une fonction, dont l’acte sexuel en tant que tel constitue l’alpha et l’omega, on pourra considérer les représentations et imaginations du sujet comme une forme non-négligeable de sexualité; une sexualité qui ne prend pas corps dans un coït purement immanent, mais procède avant tout des rêveries et représentations du sujet, qu’il soit aidé ou non par des supports tels que la littérature, le cinéma, l’art, la pornographie … Ces supports devenant de plus en plus nombreux, et leur accès s’étant démocratisé, il y a fort à parier que la  sexualité « représentationnellle » soit amenée à se tailler la part du lion dans la vita sexualis des individus à venir.

L’ensemble de ces rapports se caractérise quoi qu’il en soit par le fait que le corps prévaut sur la lettre: c’est toujours en référence à une expérience physique, vécue ou fantasmée que le discours s’organise. Est-ce à dire que le discours sur le sexe est toujours second, qu’il est un dérivé intellectuel de l’acte charnel ? Et donc, que le fantasme seul, sans concrétisation, n’est qu’une sexualité dégradée, le lieu d’un manque ontologique qui ne peut être comblé que lorsque les corps sont comblés ? Nous l’avons dit, si les aventures corporelles donnent lieu aux fantasmes, les fantasmes eux aussi donnent lieu à des concrétisations charnelles. Mais cette concrétisation, justement, doit être comprise plus largement que comme le simple exutoire génital d’un esprit enfiévré. L’orgasme n’est pas la seule concrétisation dont est susceptible la représentation intellectuelle du sexe, au contraire, et pour une large part, les retranscriptions sont un expédient de choix à l’échauffement érotique. L’auteur choisissant de fixer ses fantasmes par écrit y voit avant tout un moyen d’extérioriser, d’objectiver, d’incarner. Nombre d’auteurs reconnus – Maupassant, Diderot, Gautier … – auraient pu se dispenser de transcrire leurs rêveries érotiques et de les publier, ils produisaient déjà des travaux de plume d’un plus grand sérieux, un détour par des lieux de plaisir les aurait soulagé à bon compte de leur trop-plein de testostérone. Pourtant, il a fallu écrire, publier. C’est que l’exercice doit permettre d’atteindre une chose hors de portée la concrétisation purement physique. D’une part, la lettre donne corps au fantasme, elle est un moyen de l’avoir sous les yeux en tant qu’objet, ce qui doit sans aucun doute procurer une première satisfaction; ensuite, elle diffère de l’expérience physique singulière, puisqu’elle peut revenir à l’esprit sous la même forme que la première fois. Une partie de jambes en l’air mémorable ne reviendra que sous la forme sans cesse plus altérée du souvenir, elle donne plus de prise au proverbial tempus edax rerum, alors que la scène littéraire conserve à jamais sa fraîcheur et son intégrité. Dans le domaine de l’érotisme, le Socrate du Phèdre a tort: l’écriture n’est pas une perte irrémédiable pour la mémoire, mais une amélioration indéniable. Elle fait d’une pensée personnelle une représentation objective dont la mise en circulation – potentielle ou effective – permet d’accéder à une sorte d’érotisme social, ou de jouissance de la socialité érotique. La lettre constitue ainsi une sorte d’entre-deux entre la plénitude corporelle du coït et le néant du fantasme exclusivement personnel.

Notre premier mouvement de cartographie portait sur la lettre restituant l’expérience, il faut maintenant décrire une autre relation possible entre corps et lettre, moins souvent relevée parce que sans doute considérée comme dépourvue de noblesse, ou trop crapuleuse pour que l’intellectuel se compromette par son étude: il s’agit du cas de figure ou c’est la lettre qui prescrit au corps sa jouissance. Sa manifestation la plus courante est sans doute le célèbre dirty talk, par lequel on pimente ses ébats en y insérant des phrases crues que seule une parenthèse purement physique rend socialement tolérable. Ce dirty talk constitue ce qu’il y a de plus humain dans la relation sexuelle, parce qu’il vise à redoubler l’acte par la parole pour augmenter la jouissance des amants: le simple fait de répéter « prend-moi » à une personne qui vous prend déjà effectivement est à lui seul une preuve irréfutable de la suprématie du langage sur le physique pur. Ce cas de figue s’étend bien évidemment jusqu’aux scénarios les plus élaborés, qu’ils soient factices ou non. Dans la Philosophie dans le boudoir, Madame de Saint Ange ne s’enivre pas de jouissance parce qu’elle multiplie les relations physiques, mais parce que chacune de ses relations possède son rôle dans le scénario de perversion qu’elle a préparé pour Eugénie. Mais il est extrêmement courant que les amants recourent aux synopsis montés de toute pièce pour réhausser leurs bagatelles quotidiennes, ou parce qu’elles sont le moyen d’insuffler de l’extraordinaire sous la couette sans toucher à la configuration du couple.

Ce que ce ces interrelations nous montrent, c’est avant tout que l’entreprise qui consiste à distinguer ce qui revient au corps ou à la lettre, à l’expérience ou au fantasme, n’isole certaines données que pour les recombiner selon des dosages divers. On en apprend davantage sur le rôle du charnel et de l’intellectuel, sans que jamais l’on ne trouve du physique pur, ou du fantasme désincarné. La sexualité humaine ressemblerait davantage à une multiplicité de cordes tendues entre le charnel et l’intellectuel, depuis les amants hagards se soudants sous mille modalités, à l’intellectuelle timorée qui ne lit son livre érotique que d’une seule main …

NOTES

1. La source m’est inconnue, il est pourtant certain qu’il s’agit de la philosophie positive, c’est à dire celle du dernier Schelling, et donc des textes ayant trait à la mythologie et à la Révélation.

LX. Penser le sexe

18 décembre 2012

Sans titre-1

*

Il n’est sans doute pas de terrain plus propice aux égarements intellectuels que la question du sexe. En la matière, chacun peut prouver, et même parmi les plus estimables travailleurs de l’esprit, que la questions des satisfactions libidinales le conduit sur une pente glissante, où il n’est pas certain que ses neurones soient à l’épreuve des secousses que la chose provoque en lui. Les résidents permanents du panthéon philosophique sont pour la plupart, en la matière, d’une maladresse confondante, alors qu’ailleurs, on les voit capables des plus admirables prouesses dont le raisonnement soit capable. Ils n’ont pas cette aisance que possèdent les littérateurs lorsqu’ils abordent ce continent tabou: ces derniers semblent transportés d’aise dès que leur plume en vient à tutoyer les joies, coupables ou non, de la sexualité et de l’érotisme, alors que les premiers, aussi patauds qu’un jeune novice face à la nymphe qu’il désire sans savoir comment la prendre, accumulent les bévues et finalement, changent de sujet. Est-il donc impossible au conceptuel d’avoir la moindre prise sur ces corps enfiévrés ? Les philosophes sont-ils condamnés à la pruderie kantienne, au curieux silence cartésien, à la misogynie d’éternel adolescent qui prête tant à rire chez Nietzsche ? On osera même la question: la philosophie échoit-elle immuablement à des individus que le coït effraie?

Les grands classiques semblent le confirmer. Pour parler des amours physiques, mieux vaut se faire écrivain, ou mieux encore en ce qui concerne les professions de l’intellect, et pour parodier le mot pascalien, « la chose la plus importante à toute la vie est le choix du métier: le rapport au sexe en dispose »(1). La pruderie fera le philosophe, et l’inclination à la volupté, l’écrivain. Malgré sa tournure comique, la formule semble pertinente. La tradition philosophique ne nous a guère laissé de grands thuriféraires de la gaudriole: le lecteur d’humeur grivoise devra la plupart du temps satisfaire son appétit dans les marges des dialogues de Platon(2), ou opérer un saut gullivérien jusqu’à Bataille. Au contraire, ce même lecteur n’aura que l’embarras du choix en matière de littérature, des épigrammes de Martial au journal d’Anaïs Nin, de l’Art d’aimer d’Ovide à la Vie sexuelle de Catherine M.

On imagine aisément le philosophe tenter de fournir une justification à cette impuissance: le sexe est avant tout affaire d’immanence, il est un à-côté de la pensée, ou encore, si l’on parle d’érotisme, une émergence de l’imaginaire sur les pénétrations physiques, ce qui en fait un objet de la psychologie, ou de la littérature. Ce qui, nous en conviendrons, n’explique pas qu’un Nietzsche si généreusement pourvu en terme de puissance littéraire sombre dans le ridicule chaque fois qu’il est question de la femme, et en elle on l’imagine, du désir sexuel de l’autre. Il doit pourtant être possible au philosophe de s’affronter à la Question.

Je poursuis actuellement la lecture de l’excellent essai de Fabrice Hadjadj, « La profondeur des sexes: pour une mystique de la chair », dans lequel il tente justement de surmonter les idées reçues aussi bien du côté des tenants de la morale que de celui des hédonistes forcenés. Il faut louer une entreprise, si théologique dans ses ambitions, pour sa volonté de prendre le sexe à sa juste mesure – la chose n’était pas gagnée. Néanmoins, si je m’accorde avec beaucoup de ses analyses, je ne peux m’empêcher (avancé comme je le suis dans une lecture encore inachevée) de remarquer qu’il demeure une certaine équivoque entre les termes, notamment lorsqu’il est question de pornographie. Selon Hadjadj, il faut constater que la sexualité humaine n’a rien de la bestialité qu’on veut bien lui prêter. Citant Beaumarchais: « Boire sans soif et faire l’amour en tout temps, Madame, il n’y a que cela qui nous distingue des autres bêtes » (3). La sexualité est affaire, ou bien de liberté totale, ou bien au moins d’un certain mode de l’animalité plus libre dans ses déterminismes sexuels. Elle fait la part belle à l’imaginaire, au fantasme, à l’investissement freudien. L’amour de tête, plus que l’amour des corps. Mais c’est là qu’en général, le philosophe fait un saut un peu trop audacieux – et ici Hadjadj, il me semble, lui emboîte le pas – en déduisant de cette non-animalité une nécessaire spiritualité du sexe. C’est en tout cas dans ce sens que semble aller son titre, la « mystique » n’ayant, à ce qu’on sache, jamais intéressé phallus et vagins.

Car affirmer cette « spiritualité » du sexe, c’est finalement faire l’impasse sur cette immanence fondamentale du sexe, qu’il ne faut pas confondre avec l’animalité. L’animalité, c’est la sexualité vouée à la reproduction, c’est l’éveil des instincts à saison fixe. L’homme n’y est pas soumis, c’est entendu, mais cela ne prouve pas pour autant que son activité sexuelle ne se joue pas dans le domaine de l’immanence. Par immanence, entendons ce qui est l’affaire des corps. Car après tout, le fantasme n’est qu’une projection, un libre-jeu de l’imagination qui brode sur le thème que lui impose un corps bien précis, bien vivant, et généralement, bien appétissant. Et les plus vagues abstractions de l’érotisme ne peuvent jamais se passer de la présence d’un corps, il est ce à quoi toute rêverie un peu rose se ramène inévitablement. Pour résumer, le constat de la non-animalité, s’il débouche sur un constat d’immanence, est un raisonnement philosophique, mais s’il débouche sur une affirmation de la mystique sexuelle, est théologique.

D’où cette incapacité chronique des penseurs – même de ceux qui n’ont pas froid aux yeux – à se sentir à l’aise avec le sexe: ils le cherchent là où il n’est pas, et le découvrant insaisissable parce que le cherchant mal, ils s’en effrayent et commettent des impairs. Le cherchant dans l’animal ils ne le trouvent pas, car même dans la débauche, l’homme est particulièrement humain; le cherchant dans le spirituel et le mystique, ils ne le trouvent pas parce qu’ils ne trouvent pas les corps. Incidemment, ces penseurs sont incapables de comprendre ce que peut bien signifier, par exemple, la pornographie. L’érotisme, lui, avec ses composantes intellectuelles, artistiques, ses idéalisations, son caractère de pensée jouissante sur le corps plutôt que de corps jouissant, fait babiller les penseurs de toutes les époques et de toutes les complexions, de Socrate à Bataille, de Sade à Jean-Luc Marion. Mais la pornographie ne peut qu’échapper à une pensée qui ne veut pas reconnaître cette immanence irréductible. Dans son très intéressant « Fragments d’une métaphysique du X », Laurent de Sutter, lui, était parvenu à saisir cette singularité fondamentale de l’objet pornographique: son essai s’autorisait bien quelques hypothèses sur l’imaginaire, les archétypes, mais il demeurait chevillé à ce qui fait qu’il y a pornographie et non érotisme – une immanence indépassable. Ce dont on parle peut bien conduire à la rêverie bachelardienne, ou à d’autres types de rêveries moins avouables, mais l’imaginaire est en quelque sorte une balle de jokari dont l’espace de jeu avec les corps présents est délimité par une élasticité qui comporte des limites. Contrairement à l’érotisme, qui lui, n’est pas tenu de revenir au corps, mais peut s’éloigner définitivement des corps pour se fixer dans des représentations toutes autres – son destin pourra aussi bien être l’acte sexuel que la sublimation.

En matière de littérature, la chose est depuis longtemps éventée. Sade, même dans ses fantasmagories les plus indécentes, se tient dans les bornes du registre pornographique, avec ses inventaires minutieux d’actes, de scénarios, dont les productions pornographiques formatées d’aujourd’hui ne sont qu’un dérivé audiovisuel. Pierre Louÿs, dont l’oeuvre érotique récemment publiée nous fournit un autre exemple de souci de la classification des corps et des actes, de l’inventaire des coïts et des perversions. Pourquoi la littérature aurait-elle tant de facilité à se saisir d’un objet qui ne cesse d’échapper à la philosophie ? Il y a les raisons de méthode, bien sûr, puisque la littérature, si universelle soit-elle, ne demeure jamais qu’une vision subjective à prétention universelle, alors que la philosophie, elle, vise l’objectivité et l’universalité: à ce compte là, un échec philosophique, pour peu qu’il soit agréablement rédigé, constitue un succès littéraire. Mais on pourra aussi se ranger à l’avis de Sollers qui, je ne saurais me rappeler où, soutient que les philosophes parlent mal d’amour parce qu’ils n’ont pas de corps (4). C’est justement parce que la philosophie est l’écriture qui parle du point de vue de l’esprit et cherche à ramener tout à lui qu’elle échoue à penser le sexe, là où la littérature constituerait une écriture qui se fait par le corps, comme si elle l’infusait. Quoi qu’il en soit, la chose sexuelle et ses dérivés ont encore de beaux jours devant eux dans les limbes qui bordent le continent philosophique …

NOTES

1. Pensées, édition Sellier, fragment 527.

2. Il est d’ailleurs frappant de constater à quel point les expositions de la doctrine platonicienne,  qui est si sévère vis-à-vis du sexe, s’accommodent volontiers d’une atmosphère érotique. Il n’y a qu’à relire le Banquet, lorsque Socrate est ballotté entre les désirs justement peu platoniques d’Agathon et d’Alcibiade, ou  l’introduction du Phèdre, où deux penseurs vont s’allonger au bord des eaux, accablés par la moiteur plombante de l’après-midi, en entamant leur entretien intellectuel par des considérations sur des amourettes mythologiques. On pourra au mieux accuser Platon d’user de l’érotisme comme d’un grappin qui saisirait le lecteur par ses plus bas instincts, au pire, de garder par devers-lui une conception exotérique de la chose physique qui serait bien loin de cette ascension dialectique peu racoleuse pour laquelle il est resté fameux …

3. Le mariage de Figaro, Acte II, scène 21.

4. Était-ce dans cet entretien avec Philippe Labro ?
https://www.youtube.com/watch?v=nJi_2OsiqkM&playnext=1&list=PL489048EB0F1F9F1D&feature=results_video

20120411_PhilippeSollers_1_MG_9988

*

J’ai commencé par détester Sollers. Il m’apparaissait pédant, trop sûr de lui, enfermé dans une sorte de solipsisme vicié qui le faisait se croire seul intellectuel parmi une humanité inculte, condescendant à l’égard de tous ses interlocuteurs. Mais j’ai fini par l’apprivoiser, particulièrement lorsque j’ai été capable de reconnaître qu’on déteste toujours chez l’autre un défaut particulièrement saillant chez soi: mon propre narcissisme ne devait pas tolérer la lecture d’un compagnon de pathologie – et alors, j’ai fini par beaucoup l’aimer. J’ai pu me rendre compte que ce pédantisme n’était finalement que l’attitude que j’aimerais tant pouvoir me permettre moi-même, que ce solipsisme était un cousin pas si éloigné de ma propre misanthropie, et surtout, que ses goûts et sa culture, je ne dirais pas « répondent aux miens », par sursaut d’humilité, mais correspondent à mes aspirations. J’aimerais un jour lire et apprécier tout ce qu’il a pu lui-même lire et apprécier, sans singer ni courber l’échine comme un disciple-paillasson, mais simplement parce que ses goûts sont un modèle en la matière. C’est sans doute cette importance du goût, que j’ai rencontré avec bonheur dans Éloge de l’infini, qui me le rend plus proche que bien d’autres contemporains. Céline, Casanova, Dante, que j’aime déjà depuis un certain temps, Sade, que j’ai véritablement découvert par son entremise, l’admiration fascinée pour Bacon … Possédant de tels goûts, on se pardonnerait presque à soi-même de mal écrire, ces grandeurs esthétiques doivent être une cure à n’importe quelle infirmité. Elles sont aussi de puissants stimulants. Il fait partie des auteurs dont la fréquentation vous transforme, décille votre regard, et vous permet de libérer quelque chose qui autrement aurait pu rester prisonnier des inhibitions, des mélancolies. Et d’une certaine façon, les auteurs que nous affectionnons de conserve maîtrisent tous ce langage roboratif et rédempteur, ils parviennent à nous métamorphoser à travers notre passion pour eux, nous permettant plutôt que de nous faire semblables à eux, de ne tâcher, selon le mot de Nietzsche, de « n’imiter que soi ».

J’ai encore regardé son portrait filmé, « Sollers: l’homme-lumière ». Touchante image. Tel un pauvre Socrate ayant gravi la montagne aller et retour, il semble comme empêché par les enchaînés eux-mêmes de s’asseoir tranquillement à leur côté. C’est somme toute logique, puisque trop de lumière empêche les bonnes ombres chinoises. On le voit dialoguer avec des personnalités ou avec ses portraitistes, tentant de faire partager des images, des joies littéraires, des sensations d’écriture, avec cette retenue que doit sans doute avoir un homme qui s’avoue à demi-vaincu. Comment faire que le courant passe ? Il en va de même que lorsqu’après des heures de lecture intense et recueille, on retourne brutalement au « monde des affaires » et l’on doit faire déchoir son monologue intérieur jusqu’aux plus indécents échelons de la trivialité. Alors on tente de saisir des choses au vol, on lance des pistes, on tente le diable, qui sait ? Cette manière de s’épancher avec intelligence dans mille directions n’est pas le moindre des charmes d’une lecture de Sollers. Tous ces rayons partent d’un même foyer qui doit être un magnifique maëlstrom de goût. Nietzsche, encore, n’avait pas peur d’affirmer qu’il « faut  encore avoir du chaos en soi pour enfanter une étoile qui danse ».

BIO-MAURIAC-NOBEL

*

« Le trait dominant de ma nature et qui aurait frappé toute autre femme que toi, c’est une lucidité affreuse. Cette habileté à se duper soi-même, qui aide à vivre la plupart des hommes, m’a toujours fait défaut. Je n’ai jamais rien éprouvé de vil que je n’en aie eu d’abord connaissance ». Dans cette simple phrase, nous touchons à l’extrême d’une misère pascalienne: privé de Dieu l’homme doit se divertir, afin d’échapper au nez-à-nez insoutenable avec son propre néant – mais combien plus malheureux doit-être l’homme qui ne sait se divertir, qui ne sait se tromper! Le narrateur est cet homme: vieil avocat rancunier, belliqueux, renfrogné et haineux, qui dès les premières pages entame son monologue par l’énonciation du plan par lequel il entend priver sa progéniture d’un gigantesque héritage. Car il est aussi avare. Mais il n’est pas le Mal. S’il n’était que foncièrement mauvais, il ne nous intéresserait sans doute pas, mais il est également un homme en proie à des souffrance inconnue de tous, comme une jalousie épidermique, une certaine honte de son physique. Mais pour autant, ces douleurs tues ne lui assurent aucune rédemption – comme ce serait facile ! – elles nous obligent seulement à embrasser du regard défauts et circonstances atténuantes sans que jamais l’un n’annule l’autre. « Ecce homo », en somme.

Le génie de Mauriac ne s’arrête pas là. Il serait de bon ton de parler de son style, immense, mais comment parler d’un style ? Il faudrait multiplier les images, simuler une l’élégance sans pareil pour tourner les phrases – au sens littéral où la phrase contourne une possibilité d’énonciation trop évidente pour se retourner sur elle et l’embrasser toute entière – parler de son incroyable talent pour forger des images puissantes mais toutes en retenue … Une courte citation lui rendra plus facilement justice: « Mais tu ne raisonnes jamais. Tu n’as jamais éprouvé l’ombre d’un scrupule; je n’ai connu personne qui fût plus que toi sereinement injuste.  Dieu sait de quelles pécadilles tu te confessais ! et il n’est une seule des Béatitudes que tu n’aies passé ta vie à prendre le contre-pied ».

Il faut encore faire l’éloge de ce dénouement, si pudique et si juste, qui ne place pas la rédemption finale en pleine lumière, mais l’évoque en passant, comme une action de la Grâce parmi d’autres, dont on doit bien vite être oublieux car il est déjà d’autres endroits où Dieu doit dispenser ses dons. Il me fait souvenir de cette phrase pieuse du XIXe siècle assez extraordinaire, à propos du désespéré se jetant du haut d’un pont, et dont on s’inquiète du salut. « Entre le pont et l’eau, il a eu le temps de se repentir ». Cette espace infime pour le temps humain, pour le temps du monde, s’ouvre comme une béance pouvant jouer à huis-clos le scénario de la Grâce. Et dans la solitude de sa retraite, incompris, haï et abandonné de tous, le narrateur peut lui aussi découvrir un Dieu susceptible de ces discrètes largesses. Quelle élégance de la part de Mauriac, de l’avoir si bien écrit, ou plutôt, de l’avoir si bien tu !

LVII. Somewhere in the South

11 décembre 2012

httpwww.city-data.com

*

J’en profite pour signaler également le premier article publié dans le carnet de recherche que je tiens avec ma femme sur hypotheses.org. Somewhere in the South est la concrétisation d’une passion de longue date que nous nourrissons pour le sud des États-Unis, sa culture, son histoire, ses légendes … Ce sera l’occasion d’expérimenter des méthodes de recherche à la croisée du travail universitaire, de la création littéraire et des cultural studies, en explorant un Deep South qui tient autant du réel que de l’imaginaire. Ma première contribution initie une série sur la poésie du Sud, et se donne pour objectif de faire découvrir le magnifique et intriguant recueil Carolina Chansons, de DuBose Heyward et Hervey Allen. On y trouvera un article analytique, ainsi que mes traductions de la préface de l’ouvrage et de deux poèmes qui en sont tirés. Ma femme, pour sa part, prépare un article sur les Moonshiners.

http://sitsouth.hypotheses.org/11

LVI. Contributions botaniques

10 décembre 2012

On trouvera ici le lien vers deux courts textes écrits pour le blog artistique de ma talentueuse épouse, Nadège Peter.

http://composacees.tumblr.com/recherches

http://composacees.tumblr.com/composer